CHAPITRE VII
ENNEMIS DU CHASSEUR. — TROUPEAUX ET MANADES ve ea, TAUREAUX DES ALPES ET B/00Û DE CAMARGUE LÉ
Un petit désagrément du métier pour les chasseurs de montagne, cest la rencontre d’un troupeau. Et ne croyez pas que le taureau, seigneur et pacha de ce sérail alpestre soit seul à craindre. Les vaches, les génisses même sont redoutables. Pour moi, j avoue que j en ai une peur bleue et que je les fuis comme la peste. J’ai été poursuivi. Je connais le ridicule et l’essouflement de la déroute. Aussi j évite depuis lors ce danger qui n’est pas sans grotesque. En eflet, vous risquez votre peau et en même temps, il est certain que vous prêteriez à rire au spectateur quel-
conque de votre mésaventure.
Voici en général comment cela se passe : vous arrivez dans un vaste pâturage en pente formant clairière au
milieu d'une forêt de sapins.
Là, un troupeau de trente
à quarante têtes, avec ou
sans taureau, mais toujours
4 sn Ke (OR 4 ; | à
sans gardien. L’armailli est
Œ» —= = d'ordinaire au chalet, conone | : fectionnant sa soupe ou ses
[ul / L Reg | | = Jl à PACETLOTNT Eu CRT nl «
fromages, ou fumant sa pipe. Il s’agit de traverser le pâturage; il faut donc se risquer au milieu des bêtes éparses à moins que vous ne preniez le parti de contourner l’immense clairière — et c'est le plus sûr — en suivant le bord du bois. Mais, va te faire fiche! C’est un détour d’un kilomètre et vous marchez depuis l'aube. Donc on se décide à franchir le pâturage dans sa largeur. C’est deux ou trois cents mètres en droite ligne pour arriver à la forêt d’en face.
Or cela serait peu de chose si vous n'aviez pas de chiens. Mais le chien qui est l’ami de l’homme est, dans ce cas, et sans le savoir, l'ennemi du chasseur. En effet, dès qu'une vache aperçoit la Diane ou le Médor en question, elle se met à le suivre au trot, elle mugit, appelle ses compagnes, et voilà tout le troupeau en branle : si vous
ne fuyez pas, vous serez bientôt rejoint, entouré, et alors,
ce sera une sorte d'hallali courant dont vous serez l'animal. Il faut gagner la forêt au plus vite sous peine d’être bousculé, frappé même par quelque bête plus maligne que les autres. C'est surtout lorsque votre chien s’est écarté loin de vous que la poursuite devient périlleuse, car le chien revient au galop près de son maître, et l’escadron encorné,
qui a du champ devant lui, prend aussi le galop. C’est la
charge, la vraie charge et gare dessous! Les vaches
mugissent, les poulains — et il y en a souvent — suivent en pétaradant, et les malheureux chasseurs, pour ne pas être piétinés, foulés aux pieds par ces bisons de l'Helvétie, n ont qu à jouer tant et plus des jambes ou du peu qu'il leur en reste, après des heures de marche et des années de fatigues diverses.
Enfin, vous voilà dans la forêt, c’est-à-dire hors de danger; vous vous coulez derrière un tronc de sapin et les animaux s'arrêtent, soit qu'ils comprennent l'inutilité d'une plus longue poursuite, soit qu’ils jugent l'honneur satisfait du moment que les intrus ont été expulsés de leur pâturage. Les’ vaches fixent sur vous quelques minutes encore leur œil rêveur de ruminant, puis, avec un geste méprisant de la queue, elles se détournent et regagnent l’herbage dont elles défendent si jalousement l'accès.
Si vous avez à faire à un taureau, cela est plus grave; il est plus tenace. Nous avons été bloqués un jour, mon
ami Alphonse P. et moi par un de ces aimables citoyens
des montagnes. Nous tournions chacun autour d’un sapin,
le fusil en arrêt; à la fin, l’ar-
mailli est arrivé et a forcé à
» ve Tr
NE À *e \C our Là PA.
LR ÉAL EE
coups de pierres l’animal à s'éloigner. Mais il se tenait lui-même à distance respectueuse et ne semblait pas plus fier que nous. |
Il reste toujours au chasseur, en cas de détresse, la ressource de tirer sur l’animal. François, notre vieux chasseur, nous a raconté que son père avait tiré un jour à dix pas sur un taureau qui le chargeait. L'animal atteint en pleine tête s'était cabré de toute sa hauteur et avait fait demi-tour sans demander son reste ; et Fran-
çois ajoutait, de son air à la fois
placide et malin :
— Mon père n'a rien dit, on
n a pas su qui avait tiré le coup de fusil. Le taureau s’est.
sauvé vers le chalet; mais il a eu un œil qui est devenu tout blanc et puis, quelques jours après, tout de même, il est mort. C’est bien fait.
Et un rire discret rendait un hommage posthume à l'exploit paternel.
Pour ma part, je n'ai pas eu en montagne à me servir de mon fusil contre les taureaux. On en rencontre d’ailleurs assez rarement et l’on a presque toujours pour se
garer d'eux la faculté de gagner la forêt et méme de
‘ grimper à un sapin.
Il n'en est pas de même en Camargue, le pays des vastes horizons; pays tout plat, de marais, d’étangs et de dunes infertiles où le sol saturé de sel ne porte guère que des touffes rougeâtres d’ignames et des buissons de tamaris aux grêles silhouettes souvent inclinées par l’impétueux vent du nord.
C'est là que je vous ai conduits déjà, dans les crépuscules d’arrière-automne et d'hiver pour faire, à l'affût des canards et des sarcelles qui passent, ombres fugitives et indistinctes sur le ciel terne; c’est là que, durant le jour, remuant l’eau vaseuse des marais calmes et silencieux à chaque pas de mes lourdes bottes, je pourchasse tour à tour et la farouche bécassine au départ nerveux et saccadé dont l'appel strident semble un eri d'épouvante et les râles pesants qui quittent à regret
l'abri des joncs submergés pour s’enlever, flasques et mous
comme de grands chiffons noirs, le cou tendu, les pattes
À pendantes. C'est là que j'ai mille souvenirs, incidents de
galeté et de mélancolie, heures d’ardente activité et de
rêveuse contemplation, longues courses inutiles ou succès
imprévus, haltes découragées ou joyeuses, toutes Les péripéties d'une destinée de chasseur !.… |
- | Mais revenons à nos moutons, c’est-à-dire à nos taureaux.
Et d'abord, là-bas on ne dit pas les taureaux on dit li
biooû (1)! ce qui ne signifie pas les bœufs, mais les tau-
reaux; et tout au contraire pour désigner les vaches, les
bœufs, on dit plutôt les taures. Donc les biooû apparaissent
souvent dans les sauvages décors de la Camargue.
Demandez au peintre Eugène
Burnand. Il les connaît bien, /z biooû ! I] la connaît bien,
(1) Je ne trouve pas de meilleure façon d’orthographier cette sonore diphtongue provençale.
ma chère Camargue. Il n'en a pas décrit les beautés avec son seul pinceau. Je me rappelle une lettre de lui écrite à /a Revue des Lettres et des Arts, qu'il datait des Salins de Mourgue, tout à côté de Sylvéréal; et si je ne craignais d'être indiscret, je reproduirais ici même les notes du maître qui sont de la vraie prose d'écrivain.
Je me bornerai à vous donner modestement certains renseignements techniques sur les taureaux de là-bas.
D'ordinaire ils sont en troupeaux : des manades de cent à deux cents bêtes que surveillent des gardians, ces vaqueros d'Europe. Ils en ont vraiment l’aspectet l’allure, ces émules de Ravel et de Calixte (1), montés sur
leurs chevaux
camargues , aussi . maigres que des mustangs, le trident à la main, campés
bien droits sur leurs lourdes selles à piquet, avec des
étriers à grille et la corde en lasso suspendue à l’arçon.
(1) Célèbres gardians de Camargue.
Quant aux biooû, épars çà et là dans les ignames, de-
bout ou couchés au pied des tamaris, ils vous regardent
sans haine, presque sans surprise, d'autant plus mépri-
sants et inoffensifs qu'ils sont plus nombreux.
Ces taureaux qui sont là, les bruns espagnols, les noirs
camargues, ne sont presque jamais des taureaux de mise à mort. Ils servent pour les courses de débutants, aux fêtes votives, dans les cirques improvisés ou même dans les arènes de Nîmes et d'Arles. On ne les tue pas, on joue avec eux; on fait des razets (V. note, p. 152), on les arrête à coups de trident, bref on se conforme à la règle sportive de la course sans mise à mort : course périlleuse pour l’homme parce que le taureau ne s’y épuise pas à éventrer les chevaux des picadores.
J'ai dit que les manades sont composées de taureaux camargues noirs, aux cornes noires et blanches, et de taureaux bruns; ces derniers sont de race espagnole, mais au bout de quelques générations, même en choisissant des étalons et des vaches espagnols, la race prend absolument le type camargue. Ce qui prouve, comme a coutume de le dire mon ami Albert G”*, que toutes les races se fondent dans le Midi, et que par exemple « vous autres qui n'êtes « que de simples Parisiens, après quelque temps de notre « fréquentation, vous pourriez, aux yeux de bien des gens
« du Nord, passer à la rigueur pour des Tarasconnais ».
Les éleveurs de taureaux, les propriétaires de manades
louent ou vendent leurs animaux aux entrepreneurs de courses. Les taureaux, entre quatre et siX ans, ne courent chaque année que deux ou trois fois. Ils deviennent vite trop malins, connaissent trop bien tous les subterfuges de la course et foncent droit sur l’homme au lieu de s’acharner après la muletta rouge qui est l’arme de ruse, presque la seule sauvegarde du mantelliste. Leur carrière de course terminée, on les engraisse et on les vend. C’est une viande de deuxième qualité, croyez-le, qu'on livre aux ‘ fournisseurs de l’armée et aux boucheries ouvrières. Un taureau de course vaut environ deux cents francs, un taureau «de carnage » (engraissé pour être abattu) vaut cent vingt-cinq à cent cinquante francs. La veille de la course, le propriétaire envoie les taureaux loués, sous l’escorte de trois ou quatre gardians à cheval qui les amèneront jusqu'au bouvaot (toril). Ces gardians les dirigent, les « tournent », les empêchent à coups de trident de s’écarter de la route. Mais les gars du pays, quand ils voient passer une de ces petites caravanes font tout leur possible pour faire escapa (échapper) l'un des taureaux, lui faire prendre le galop à travers champs. Alors, ce sont des hurlements de joie, des fuites et des poursuites éperdues, un délire de sauvages.
J'ai assisté un jour à une scène de ce genre sur la grande route de Sylvéréal à Aïgues-Mortes.
Trois taureaux menés par deux gardians cheminaient au
pas lorsqu'ils furent aperçus par une quinzaine d'ouvriers qui taillaient des vignes.
Aussitôt les
énergumènes
ea \ EP ANEZZN »
(T AZ | CLR 1h |, Wu a Ù- >:
AL y
w” # mn? y «Se 4 À f W) Me À 4 nf LE = | }; at
de se ruer avec des cris de fureur. Les gardians se fâchent, mettent la lance en arrêt, les autres brandissent leurs serpes et j'ai vu le moment où cela allait se gâter...… Heureusement, ces taureaux-là étaient de bonnes bêtes, pas trop nerveuses ; mais il arrive souvent que, sans même
y êtreencouragés, des animaux s’échappent en route et que.
les gardians ne peuvent pas tout de suite les ramener. Ils les abandonnent alors, quitte à venir les chercher quelques jours plus tard. Le taureau, livré à lui-même, profite de ces vacances inattendues pour pétarader à son aise à travers champs et vignes, brouter les luzernes et les rizières, commettre cent méfaits. Le propriétaire ainsi ravagé ne se gêne pas et lui envoie, dé derrière une haïe, un coup de oros plomb dans les fesses, avertissement qui en général est fort bien compris du taureau. Il détale et passe chez le voisin.
Je me rappelle avoir eu certain jour affaire à un taureau noir en villégiature dans un de mes marais préférés. Il y avait un fort passage de bécassines et comme le vent du Nord « bouffait dur », les intéressants oiseaux s'étaient tous remisés dans une partie du marais abritée du vent par une barrière infranchissable d'immenses roseaux. Le sol était couvert de jones courts, mais assez fournis. Le soleil, quoiqu on füt en décembre, était brillant et chaud, les bécassines partaient à belle.
C'était exquis. Malheureusement ce coquin de taureau
noir était planté au milieu
des jones et s’approchait vivement d’un air un peu trop
curieux de me voir de près, chaque fois que moi-même je
me dirigeais de son côté. Je me tenais donc à distance respectueuse.
Les gens du mas m'avaient prévenu qu'un taureau tenait le marais. |
— Prenez un coup de plomb de zéro, m'avait dit l’un des hommes, et s’il vient sur vous, f.....-lui ça dans le museau.
J'avais donc la cartouche en question toute prête à remplacer ma cartouche de cendrée, mais je vous assure que ce sont de mauvaises conditions pour chasser la bécassine ; d'autant que peu à peu, celles que j'avais levées : ou qui partaient au coup de fusil s'étaient remisées plus loin, tout autour de mon taureau, et bonsoir!... J’essayais bien d’y aller, mais ça n'était pas commode; le noiraud camargue semblait défendre les longs becs. Je me souviens même d’une bécassine blessée qui, ayant volé encore une cinquantaine de mètres après le coup de fusil, s’en alla tomber à cent pas du taureau. J’eus la prudence ou la couardise de la laisser là. Le lendemain, je changea de marais et le jour suivant, je fus débarrassé de mon rival. Les gardians prévenus vinrent le chercher et l’emmenèrent non sans peine. |
J'ai souvent traversé une manade, je n’ai jamais couru le moindre danger; mais si vous voyez à l'horizon un taureau seul ou un petit groupe de deux ou trois animaux,
ou une vache avec son veau, méfiez-vous, prenez la tan-
gente, et ne comptez pas sur un gardian pour vous protéger : il n'y en a pas! Ces animaux sont livrés à euxm êmes ; ils se sont escapa : la manade est peut-être bien loin de là; peut-être même le gardian les a-t-1il volontai-
rement laissés vaguer là pour quelques jours. C’est ainsi qu'un matin, suivant le talus d’un long fossé bordé de jones et de tamaris, en quête de râles ou de poules d’eau,
j'aperçustrois
Fos taureaux
Ne camar-
CT œues à deux cents 8 mètres de moi. Je V, Abe os Lee 0 ne risquais rien j étais séparé d'eux par une roubine assez profonde, mais je m'étonnais de les voir là, si près du chemin de halage qui suit le canal du Bourgidou. D'ordinaire, on ne rencontrait des biooû que beaucoup plus loin, tout au fond des ma-
rais de la Cavallière, en pleine solitude. C’étaient donc $