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de bonnes et paisibles bêtes pour qu'on les laissât pâturer là.
Je continuai de chasser. Une heure plus tard, je rencontrai le gardian. Il était enveloppé dans son caban et mangeait l'oignon; près de lui son cheval broutait le médiocre herbage des marais. Une vingtaine de biooû erraient à l’entour.
Je lui demandai à qui étaient ces trois taureaux que
j'avais vu là-bas, il me répondit en provençal, avec une admirable insouciance de sauvage, ces mots que je traduis
sans commentaire :
__ Eh bien. voilà : ces biooû, 1ls sont un peu mé-
chants; ils ne sont pas accoutumés au monde, ils ne voient jamais personne ici; alors je les ai menés là-bas où il
passe detemps en temps quelqu'un. Çales babitueraun peu.
Charmant n'est-ce pas, cette façon d’apprivoiser les fauves aux dépens du passant !
Il y a des chasseurs moins prudents que moi ou plus enragés à la poursuite du gibier et qui braveraient n’importe quoi pour tuer un canard ou une bécassine de plus. Mon ami Télémaque m'a raconté le trait suivant : Il était caché dans les tamaris, faisant la passade de jour, c'està-dire affûtant les canards qui tracassés par un SrOS COUP de vent d'est ne cessaient de traverser en vols serrés d’un étang à l’autre. Mais les canards passaient haut et Télémaque ne tirait guère.
Tout à coup 1l cherche des yeux son camarade et ne le voit plus à son poste. Il finit par le découvrir... où?... A deux cents mètres en arrière de lui, au milieu de quatre ou cinq taureaux qui paissaient çà et là et dont Télémaque avait évité de se rapprocher.
Quand la passade fut terminée et que les amis se rejoignirent : |
— Quelle drôle d'idée avez-vous eue d'aller vous fourrer là-bas!
— Mon cher, j'avais cru observer que les canards bais-
salent en passant au-dessus des biooù…
Pour ma part, je laisserais volontiers les canards baisser
jusqu à ras du sol plutôt que de me poster à dix pas d’un
taureau. Mais je crois, je suis même certain qu’en cas de danger réel la prudence consisterait à payer d’audace.
J'en ai eu la preuve.
J'étais ce jour-là seul avec mon garde, un garçon hâlé, noir et sec, merveilleux chasseur de marais, bien connu dans la petite Camargue, d'Aigues-Mortes à Sylvéréal et à Saint-Laurent
d'Aygouze; ou, sur l’autre rive
de Saint-Gilles jusqu'aux Sain-
AS tes-Maries.
Nous avions franchi l’étroite langue de terre qui sépare les deux étangs dont je parlais tout à l'heure et où Télémaque attendait les canards. Nous marchions droit, d’un pas rapide, cherchant à pousser devant nous une ou deux compagnies de perdreaux rouges. Les coquins avaient de l'aile; c'était en décembre; pas moyen de les approcher. Il s'agissait de leur faire faire plusieurs vols jusqu'au moment où, essouflés, las de courir, les oiseaux partiraient à portée. C’est ce que les gens du Midi appellent tuer
le perdreau à coups de jarret.
Puis, nous disperserions encore une ou deux autres.
“compagnies tout là-bas, dans les bois noirs qui barraient
l'horizon.
du Rhône, d’Albaron et même À
: Ce sont ces fameux bois du Clamadour, dont je vous ai
parlé déjà, inconnus des touristes, inconnus même au sens
absolu du mot puisqu'il n'existe pas en France, j'en jurerais, trois mille personnes qui aient, depuis vingt ans, foulé du pied le sol presque vierge de cette forêt. Et quelle forêt! Des pins parasols comme on n'en voit pas sur le littoral méditerranéen, ni en Syrie, ni en Palestine; ... des roseaux gigantesques, des bouquets de houx monstrueux, une végétation grandiose et intacte, libre et superbe ; une contrée de rêve et de féerie où je voudrais vous mener... Mais, halte là! mon admiration quand je parle du Clamadour devient exu-
bérante, comme sa végétation !.…
Tout en marchant, je pensais
mon Ne Cla-
madour, j oubliais les perdreaux, je me réjouissais d’avoir
franchi les deux ou trois kilomètres de dunes et de « jon-
quières » qui me séparaient encore de ce paradis de ver-
dure et de solitude.
Chemin faisant, je tenais ma distance, à cinquante mè-
tres à la droite de Prosper — c'est le nom du garde —
quand tout à coup je vis de son côté, à deux portées de fusil environ, en avant de nous, trois taureaux, un brun et deux noirs, qui nous regardaient venir, le cou tendu, la tête haute. Pas un arbre à l’horizon, pas un buisson plus haut qu'un gros chien, pas un fossé, pas un monticule, pas un abri. Prosper avançait toujours, droit sur les taureaux.
Instinctivement, je pris la diagonale pour me rapprocher de lui, pour ne pas avoir l’air d'éviter la rencontre alors qu'il s’y exposait si crânement. Tout à coup — nous n'étions plus qu à quarante pas des biooù — deux d’entre eux se mirent à mugir en levant la queue, tandis que le troisième, fouillant le sol de ses pieds de devant, baissait la tête, prêt à foncer. Mais Prosper qui le guettait le prévint; ce fut l’homme qui fonça, en poussant de grands cris, puis quand il fut à quinze pas de l'animal... Pan! Pan!... les deux coups de fusil en pleine figure. Je vous affirme que les trois taureaux firent avec ensemble un tête à queue digne des plus beaux rétivards des écoles de cavalerie. Et quel galop!... Ils ne demandèrent pas leur reste et disparurent au loin dans les jones, toujours en carrière, et dégoûtés pour longtemps, je crois, de s’en prendre à des chasseurs de perdreaux.
Alors Prosper m'expliqua sa manœuvre.
— Il n'y avait pas moyen, me dit-il, d'éviter les tau-
reaux. Il fallait marcher sur eux; si nous avions voulu
nous sauver, ils nous auraient poursuivis. J'avais mis dans mon fusil deux coups de 3 : je surveillais surtout le taureau brun. Les deux autres ne m'inquiétaient pas; ils levaient la queue, c'est signe qu'ils ont peur. Mais quand le brun a gratté la terre et baissé la tête, c’est qu'il allait charger. Alors, j'ai couru dessus en criant et j'ai tiré. Sans cela, nous étions pris; et rappelez-vous que c'est comme cela qu'il faut faire. |
Depuis ce jour, quand je chasse dans ce pays-là, j'ai
toujours dans mes poches deux cartouches de « plomb à
taureau ».
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