‹ Mon carnet de chasseChapitre 30 sur 63 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

HOMMES DE CAMARGUE. — LES AMIS D’ALBERT G... — GARDIANS RAZETIERS. — LUTTEURS. — LE VIEUX RAVEL

Ainsi la Camargue a d’autres gloires que ses chasseurs, ses étangs et ses canards. Elle a, — elle a eu surtout — ses gardians, type d'hommes étranges, demi-sauvages, vivant seuls avec leurs manades et leurs taures. Elle

a eu ses lutteurs et ses toréadors. Je ne les ai guère

connus, mais jai eu un jour l'occasion d'entendre parler de quelques-uns de ces héros par un vrai Languedocien qui les avait vus de près.

C'était en automne; j avais prévenu de mon départ pour les marais, mon ami Albert G... qui était alors dans le pays même, à Saint-Bertrand, non loin du Vaccarès. Il ne se fit pas prier et arriva presque en même temps que moi à notre rendez-vous de chasse, le vieux mas endormi sur les bords du Petit Rhône.

C’est un furieux chasseur qu'Albert G..., mais c’est aussi un conteur que J'écoute... — il y en a tant qu'on n’écoute plus. — Donc, pendant nos veillées, là-bas, après la tranche de mouton, la salade de lentilles, la morue à la œueuse, et le litre de vin des sables, Albert G... se met volontiers à dévider les souvenirs que, silencieux, j'empelotonne dans ma mémoire... Ce soir-là, comme je lui demandais s’il avait assisté aux dernières courses de taureaux dans les arènes de Nîmes, 1l haussa les épaules.

— J'y vais toujours, dit-il. Que voulez-vous! Mais ça n'est plus ça... Pourtant j y retournerai jusqu’à la fin, même sil faut qu'on m'y porte; car n'oubliez pas que les arènes ont été notre berceau ! Et, quoi qu'en dise notre illustre compatriote Daudet qui a voulu personnifier le Midi dans Tartarin, — j'ai bien le droit d’en parler, moi qui suis de Tarascon; — quoi qu'il en dise, le Midi n’a

réellement vénéré que quatre hommes; Napoléon, Ravel,

Calixte et Mazard... Leurs noms retentissent encore parce que Napoléon était un guerrier, Ravel, un gardian, Calixte, un razetier, et Mazard, un lutteur... Et le guerrier, le gardian (1), le razetier (2) et le lutteur sont des hommes du cirque!!! Riez si vous voulez, notre berceau, c’est les arênes |. |

Calixte vit encore. Il habite Saint-Laurent d'Aigouze, il a quatre-vingt-cinq ans. C’est un de mes bons amis... un chasseur émérite: et il a été, de son temps, un des meilleurs « amateurs » qu’on ait vus. Ravel et Mazard sont morts... Ah! Ravel, je l’ai bien connu. C'est le gardian le plus célèbre qu'ait eu la Camargue. Il était très grand, très audacieux, et d’une force !!... Quand un taureau lui résistait, il jetait son trident, prenait la bête par les cornes et la couchait par terre. Trouvez-moi aujourd’hui un gardian qui fasse ça! Peuh! à une vache, peut-être! Et encore! Belleo ! qui sait? Mais à un vieux taureau, ah! non pas! Oui! c'était un hercule, ce Ravel, un lutteur terrible, mais il manquait d'adresse. Il tomba Mazard, le fameux Mazard, en lui serrant la poitrine, au point de la lui briser. Mazard sentait craquer ses os; 1l se laissa vaincre pour échapper à la brutalité de Ravel

qu'il avait tombé le dimanche précédent.

(1) Gardien de troupeau.

(2) L'homme habile à faire un razet, à passer à ras du taureau en évitant le coup de corne.

Parbleu ! si je l'ai connu, Ravel!... Mais déjà il se faisait vieux. La dernière fois que je l’ai rencontré, c'était près des Enfores de Saint-Bertrand, entre la mer et la digue du golfe de Beauduc... Il revenait de l'affût aux canards, traînant péniblement ses grandes bottes de marais. Pécaïré! ce n'était plus que l'ombre de lui-même! Lui qui avait * tant de fois couché dans le sable du cirque les plus fougueux taureaux et les plus vaillants adversaires, — Meissonnier, Bel-Arbre, Brussel, de la Grosse, Bouyard et Mazard lui-même, — il semblait plier maintenant sous le poids de son long fusil et de son sac à gibier! Pauvre Ravel! Ça me faisait de la peine! C’est qu'aussi il avait mené une rude vie dans les pturages déserts de la Camargue, n'ayant d'autres compagnons que ses taures, son cheval, son chien et son fusil... Et puis 1l avait bien souvent dépensé follement sa force dans l’orgie des fêtes votives, et surtout dans ses luttes désespérées contre les hommes et les taureaux... Tenez! que

Je vous en raconte une à laquelle j'ai assisté.

VS

AR

C'était à la fête votive de Générac. Les trois premiers taureaux avaient couru sans incident remarquable; quelques coups de tête, quelques bousculades aux amateurs maladroits, dont les spectateurs riaient, voilà tout! — Pendant l’entr'acte, il y avait eu « le goûter » d'usage, offert par les É habitants. Ravel avait fait largement | 4

honneur à la clairette et au muscat

de Générac. Après goûter, la foule, dans le cirque, devint compacte. Plus une place! Les tribunes semblaient prêtes à crouler. On était tellement serré, comme disait le Marseillais, qu'il

fallait bâiller en long! Pas moyen de

bâiller en large! — Ah! c’est qu'on allait voir une course! Le cocardier, le premier taureau qui devait courir après goûter, était le célèbre Brochet. Le monstre, va! On savait les noms de ceux qu'il avait tués, et on se racontait, dans les tribunes, les drames dontil avait été le héros !.…

Oui! c'était un taureau terrible, vin-

dicatif et sournois, attendant la mi-

nute propice, épiant la victime choisie et ne fondant sur

l'homme que lorsqu'il se croyait sùur de l’atteindre et de le déchirer à coups de cornes. Aussi, on avait une fière

peur du Brochet; bien peu osaient encore le braver, malgré

les vingt francs de prime qu'on promettait à qui lui en-

lèverait la cocarde... une cocarde en rubans rouges, attachée sur son front entre les deux cornes menacantes!

Ah! on ne la lui enlevait guère! Il la remportait toujours

avec lui, dans ses pâturages...

Je vois encore la scène, mon cher! Quatre heures ve-

naïent de sonner à l'horloge de la

mairie. M. le maire avait pris place sur l’estrade réservée aux autorités, et les hautbois avaient joué l'air populaire encourageant le taureau :

Bachucha - lou !

bachucha-lou. Lou tuas pas, mais ablazigua-lou ! ( Bous-

cule-le ! bouscule-

le. Ne le tue pas, mais éreinte-le !)

Tout à coup la porte du bouvaou (1) s’ouvrit : le Bro- ee

PV La JT Ce

(1) Toril.

chet sortit et, prudemment, au petit pas, vint se planter au milieu de l'arène. C'était un magnifique animal, noir comme le jais; une encolure énorme; des cornes blanches et noires, pointées en avant, redoutables!... Il était beau, d'une beauté farouche, et les rubans rouges qui flottaient sur son front lui faisaient une parure.

L'arène restait déserte.

Pas un amateur ne s’offrait. |

A la fin, il y en eut un qui se risqua. Il descendit dans

l'arène et, lentement, s’ap-

procha du taureau. Un tonnerre d'applaudissements éclata, saluant l’audacieux! On l'avait reconnu; C'était Calixte, le célèbre razetier, agile, vigoureux, souple, tout muscles et tout nerfs, un vrai Jaguar. |

Quand il fut à quelques mètres du taureau, il bondit et, d’un seul coup, lui enleva la cocarde!... Alors une poursuite furieuse commença. Trois fois Calixte fit le tour du cirque, serré de si près par son ennemi qu'il ne pouvait prendre son élan pour escalader la barricade... Enfin, d'un effort prodigieux, désespéré, il se cramponna aux

barreaux de fer de la fenêtre de l’église, qui dominait

l'arène, et hop! comme s’il volait, il s’enleva, passant audessus des cordes, tandis que le taureau, cabré contre le mur, criblait les pierres de coups formidables!... Cré mille tonnerres, mon ami! Quel soupir de soulagement pour toutes ces poitrines, et quels cris, ensuite, quel délire! Et les chapeaux! et les mouchoirs ! Quelle pluie dans l'arène!

Seul, Ravel n’applaudissait pas. Le sauvage! il était humilié de la défaite de son taureau! Car il était un peu à lui, le Brochet; c'était un taureau de sa manade. Ah! si Calixte avait voulu lui donner une revanche, à lui, Ravel! le vaincu aurait été bien vengé! Mais c'était impossible, Ravel lui-même le comprenait bien. Alors toute sa colère se tourna contre le taureau; il saisit son trident, sauta dans l’arène et marcha droit à l’animal qui presque aussitôt fonca sur lui; mais Ravel était en garde; — il se raidit contre le choc et les trois pointes d'acier de la fourche s’enfoncèrent dans les naseaux; le sang jaillit; la lutte commençait!

| Quatorze fois, mon cher! Oui, quatorze fois! pas moins ni plus, le taureau se précipita; quatorze fois le trident de Ravel cloua sur place la bête, lui labourant les naseaux ... — Malheureusement, pendant ce combat, Ravel avait été peu à peu repoussé jusqu'aux barricades — et là, il risquait de se heurter à un obstacle quelconque,

d'embarrasser le manche de son trident dans les roues

des charrettes qui bordaient le cirque. Il était gêné il pouvait être désarmé... Savez-vous ce qu'il fit! il jeta son trident loin de lui, bondit sur le taureau et l’'empoigna par les cornes. Ce fut un corps

à corps effrayant, mais qui dura

peu. Le Brochet, étranglé par une main de fer qui lui serrait la gorge, finit par tomber sur le sable. Ravel avait aussitôt repris son trident, et, superbe, menaçant, reculait, tandis que le taureau vaincu, se relevait, et, honteux de sa double défaite, rentrait lourdement dans le toril en secouant sa tête sanglante. |

Ce fut là la plus belle victoire de Ravel. On le porta en triomphe ; les femmes et les enfants venaient toucher du doigt ses habits rougis par le sang du taureau; ce jour-là il fut un demi-dieu! Le soir, un repas splendide lui -fut offert par la jeunesse de Générac.. Mais, au lieu de boire à pleins bords, selon son habitude, la clairette et le muscat des jours de fête, Ravel restait triste et songeur devant son verre plein, n'y goûtant que du bout des lèvres... Pau-

vre Ravel! le grand ressort de sa puissante machine était

forcé... Depuis lors, il ne fut plus que l’ombre de luimême...

Oui! l'ombre de lui-même, reprit Albert G... après une minute de silencieuse rêverie. Et c’est ainsi que je le ren-

contrai, là-bas, vous savez, traînant lourdement ses

je sil nn

A gg

il #1

Hi il LT h k

y do.

‘ ï e il \

Ul

orandes bottes de marais, en revenant de l'affût aux canards, dans les Enfores de Saint-Bertrand. J'étais heureux de le revoir, et pourtant, je vous l'ai dit, cela me

faisait de la peine... Nous suivions la même route pour

Page 1