‹ Mon carnet de chasseChapitre 31 sur 63 · DAT PRO · texte numérisé non relu

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rentrer. Nous étions encore loin du mas; nous causames :

— Eh bien, mon brave Ravel, lui dis-je, vous me paraissez fatigué! Nous voici arrivés au cabanon (1), voulezvous que nous nous y reposions un instant, en avalant quelques gorgées de rhum? |

— Parfaitement, monsieur Albert!

Nous nous assîimes tous les deux sur un banc de bois, dans la petite cabane, et tandis que Diane et Black léchaient leurs poils, tout imbibés de l’eau du marais, Ravel, hochant la tête, me dit : |

— Voyez-vous, monsieur Albert, je ne suis plus un homme.

— Bah! lui dis-je ! il en reste encore un bon morceau! À propos, dites! C’est ce diable de Brochet qui vous a fait cette mauvaise farce?

Ravel répondit gravement :

— Il y est bien pour quelque chose, mais je ne lui en veux pas. Il faisait son métier; et s’il m'a fait du mal, ça ne ma pas empêché de pleurer quand il est mort. C'était une vaillante et formidable bête, comme il n'y en aura plus dans aucune manade.….. Et puis, il n’a pas été le seul coupable; je me suis fait autant de mal qu'il m'en

a fait : l'orgie dans les fêtes votives, les efforts dans les

(1) Petite cabane de berger.

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luttes, les nuits passées à cheval pour conduire les taureaux aux courses, les longs affûts dans le marais et... et la louve de Saint-Bertrand !

Je dis à Ravel :

— Racontez-la moi donc, cette histoire de la louve.

— Très volontiers, monsieur Albert, c’est un de mes plus beaux souvenirs, avec la course du Brochet et la lutte où j'ai tombé Mazard, dans les arènes.

= Le vieux gardian alluma sa pipe de bruyère et en tira quelques rapides bouffées.

— Il y a bien longtemps de ça, monsieur Albert; il n’y avait pas alors de chemins de fer dans la Camargue, ni d'immenses vignobles comme aujourd’hui. Ce n'était qu'un vaste herbage où passaient en liberté les tau- .

reaux, les manades de chevaux camargues et les troupeaux de moutons. Les grands marais n étaient jamais fauchés et les broussailles poussaient à leur aise, offrant un refuge au o1-

bier, qui y pullulait, et aux

fauves... il y avait beaucoup

de loups, beaucoup! Une nuit, nous étions au MON CARNET DE CHASSE, 11

cabanon avec Thomas, le bayle (1) berger, quand les chiens partirent en aboyant furieusement; nous pensâmes qu'un loup était venu attaquer le troupeau et nous sautâmes sur nos fusils; mais la nuit était si noire que nous ne distinguâmes rien. D'ailleurs, Pataud, notre grand chien

des Pyrénées, n'aboyait plus ; nous crûmes à une fausse

alerte. Le lendemain un mouton manquait au troupeau,

nous retrouvâmes ses restes. Il avait été dévoré par le

loup dans un fourré de broussailles et de grands arbres qui longe la roubine du Roï. Depuis lors, presque toutes les nuits il manqua un mouton quel’on retrouvait à moitié mangé ou bien saigné par le loup; et, chose étrange, Pataud ne disait rien; il laissait faire ou ne sentait pas l'approche du fauve. Thomas, le berger, en perdait la tête ;

même voilà qu'un jour, à la chasse, nos chiens revinrent

sur nous tout effarés, le poil hérissé et grondant sourde-

ment; nous eûmes beau les exciter à avancer, ils continuèrent d’aboyer sur place. Nous voulions savoir ce qui en était, nous nous glissâmes péniblement à travers les broussailles, et, arrivés au pied d’un grand arbre, au milieu des

ronces, nous aperçümes une portée de louveteaux!... Mais

des louveteaux comme je n’en avais jamais vu, ni vous

non plus, monsieur Albert : ils étaient tachetés et l’un d'eux

avait la robe de Pataud, notre chien de garde. Enfin, le

po. * (1) Le premier berger, le berger chef.

mystère s expliquait : Pataud était le père de cette famille,

et, en bon mari, montrait de la complaisance envers

la louve quand elle venait nous enlever des moutons au parc. Nous assommäâmes les louveteaux et nous nous miîmes à la recherche de la mère : nous ne pûmes la découvrir : mais nous devions avoir bientôt de ses nouvelles. ILest probable qu'au retour, en voyant qu’on lui avait pris ses petits, elle devint folle de douleur, car elle se mit aussitôt à errer partout, comme une furieuse, se précipitant sur tous ceux qu’elle rencontrait, bêtes et gens! C'était la terreur du pays!... On organisa des battues; on la traqua sans repos, mais rien! elle échappait toujours.

Il y avait déjà quelque temps que cela durait, lorsqu une fois en revenant de tourner (1) mes taureaux que paissaient dans les Zaunes, la louve sortit du fourré, à

quelques mètres de mon cheval et détala dans les ignames.

(1) Tourner les taureaux, les assembler, les mettre en groupe, leur faire prendre une direction suivant l'endroit où l’on veut les faire paître.

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