‹ Mon carnet de chasseChapitre 32 sur 63 · ft · texte numérisé non relu

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Je montais ce jour-là mon cheval Café, le vainqueur habituel des courses aux plaines de Meiran.… Il partit comme un trait et en quelques sauts il fut sur la louve que je roulai d'un coup de trident. Elle essaya d’abord de se défendre, mais les pointes du trident l’eurent bientôt mise à la raison; et de nouveau elle prit le parti de fuir. Malheureusement pour elle Café avait du souflle et des jarrets. Ah! ce fut une belle course, à toute carrière. Le cheval était enragé, et moi, je criais encore pour l’exciter. Enfin je rejoignis la louve, et je la culbutai encore dans les ignames, à deux pas d'ici, tenez, juste devant le cabanon où nous sommes. Alors, comme la porte en était ouverte, la louve se précipita dedans pour se dérober à ma poursuite. Je sautai à bas de mon cheval, j'entrai dans le cabanon et je fermai la porte derrière moi.

La louve, se voyant acculée, fit

un dernier effort et se lança sur moi. Ce fut une rude lutte. Plusieurs fois je sentis les crocs de la bête me labourer, les bras, les mains, les jambes; et

la douleur me faisait lâcher prise! Enfin je pus la prendre

à la gorge, et, rassemblant toutes mes forces, je la terrassai, je lui mis mon genou sur la poitrine et, à deux mains, serrant toujours, toujours, je l’étranglai.. Seulement la victoire me coûta cher. Café, épuisé par sa course, mourait deux jours après; quant à moi, je fus neuf semaines malade, à l’hôpital d'Arles, et c'est à partir de ce jour-là que je n'ai plus été un homme. De tous mes triomphes, 1l ne me reste plus que le souvenir. Je viens quelquefois ici, pour y penser, assis sur ce tertre où j ai enterré le pauvre Café, avec la louve à ses pieds! en attendant que j'aille les rejoindre. Au fait, je suis dépaysé ici, ce nest plus ma Camargue d'autrefois; les grandes vignés ont remplacé les herbages ; les marais sont fauchés pour faire des litières; le chemin de fer va être partout ; les manades de taureaux et de chevaux disparaissent; le vieux Ravel n’a plus qu à faire comme elles!

— Le gardian s'était tu, reprit Albert G... Nous sortimes du cabanon et nous rentrâmes à Saint-Bertrand, presque sans rien dire, tout tristes et comme abattus. Nous entendions passer au-dessus de nous avec un sifflement d’ailes, dans le ciel noir, les derniers canards attardés et nous ne levions même pas la tête pour essayer de les apercevoir.

A son tour, mon ami Albert s'était tu, saisi, lui aussi,

par le regret et la mélancolie des souvenirs évoqués. Il

quitta la table où il était accoudé, et, comme pour se dis-

traire, alla au râtelier d'armes, et y prit son fusil. Il passa et repassa un chiffon gras sur les canons, fit jouer les

batteries, puis remettant l'arme en place : |

— Allons, mon cher! il n’y a plus de louves, mais il y

a encore des siffleurs, des bouis, des cols-verts et des sarcelles. Il nous faut être demain avant le jour au bout du

marais pour la retirée des canards qui retournent aux

étangs et à la mer, ils passeront bas; il fait du vent, et

le bon! Allons nous coucher!... Zou!

LA

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