ENTRE LANGUEDOCIENS. — AU MAS DE SAINT-BERTRAND PROPOS DE TABLE
Le seul nom d'Albert qui m’a fourni maint document et souvenirs personnels sur les gens et les choses de Camargue, ce seul nom me rappelle de joyeuses journées de chasse et des veillées qui, je vous aflirme, n'étaient rien moins que taciturnes. Je retrouve dans mes notes de chasse ces impressions écrites au lendemain d’une partie à Saint-Bertrand et je les transcris telles que je les écrivis
alors, au courant de la plume.
Il est deux heures. Nous arrivons... Nous sommes arri-
vés. Le train stoppe... « Arles! Arles! Par ici les voya-
geurs ! » Nous sortons, bousculés et bousculant, et nous voici devant la gare.
Là stationne un ancien tramway, métamorphosé en
simple omnibus par une substitution de roues. Trois che-
vaux, attelés de front, attendent patiemment, sans autre
apéritif que leur résignation, l'heure prochaine où ils commenceront d’avaler les quarante kilomètres qui nous séparent de Saint-Bertrand.…
Et aussitôt, voilà que les chasseurs se ruent dans l'in-
térieur du véhicule, escaladent les plates-formes, hissent
les bagages et les chiens, s’interpellent, s’insultent, criail-
lent et pouffent de rire, tout cela sous l’irrésistible action de cette gaieté languedocienne qui accélère la pensée, le geste et la parole.
Gaiïs ! oui, nous l’étions.. Notre ami Albert nous avait
invités à une battue de perdreaux, là-bas, dans la Camar-
gue, la vraie Camargue de Saint-Bertrand; et, bien sûr,
on allait rire, dès ce soir, pendant la veillée, puis demain, entre chaque fusillade, et autour de la table, et tout le temps, et partout!
Et, se réjouissant de rire, les Languedociens riaient déjà.
Il y avait là Télémaque, Ajax, Adolfus, Tartarinet, qui portait noblement son glorieux diminutif, puis Couloudou, Marius, Achille, d’autres encore, ayant noms grecs
ou latins, tous du Midi, tous de race pure! Aussi, je
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vous assure que pendant la première heure ce fut, dans la cage roulante, un caquetage sonore de volière au soleil... Puis, par degrés, les voix baissèrent de plusieurs tons; de calmes dialogues succédèrent au débat général; des bâillements irréprimés gémirent; on signala même quelques ronflements; puis quelques estomacs faisant diversion, l'on vit s’entr ouvrir des carniers d'où surgirent aussitôt des sandwichs, des rôtis et des pains au lait, tandis que Télémaque, l’ardent et infatigable Télémaque, debout à la plate-forme d'avant, envoyait çà et là un coup de fusil à une pie ou à un lointain corbeau voletant au-
dessus des tama-
ris... Marius, de la
plate-forme d'arrière, doublait parfois l'oiseau man-
qué.
Pan! pan!pan!..
Et cela semblait
tout naturel que de
ce tramway rou-
lant et cahotant
sur la route blan-
che, dure et bosselée, partissent des coups de feu ainsi que d’une canonnière
lâchant ses bordées; personne n'y prenait garde, pas
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même le cocher, un chasseur sérieux, celui-là, qui avait posé à côté de lui son fusil tout armé et qui réservait sa poudre pour la passade du crépuscule, pour cette heure
émouvante où des milliers de canards quittent les im-
menses étangs saumâtres et s’en vont chercher leur pà-.
ture dans l’eau douce des marais.
.… Tout à coup, dans le tramway, un réveil se produit.
Télémaque, toujours en vigie, a signalé à tribord l'im-
mense étang du Valcarès dont peu à peu la route se rapproche et qu’elle va côtoyer longtemps. Tout le monde s’est tu et Télémaque — âme d'artiste comme il y en a tant parmi les races ensoleillées — nous montre, à l’horizon, d'un geste lent et charmé, le soleil rougeoyant qui enflamme en tombant ces milliers d'hectares d’eau calme.
… Seul, Marius, chasseur avant tout, trépigne sur la plate-forme d’arrière, menaçant du poing les innombrables vols de sarcelles, de foulques et de canards qui rayent de lignes sombres la surface polie de l'étang.
Un contour à gauche. Le passage vient de changer. Le Valcarès a disparu. Voici les marais et les jones, le royaume des salicornes et des tamaris. Le tramway avance péniblement, tanguant et roulant dans les ornières d’un chemin sablonneux. L'horizon s’est élargi. On ne devine plus où s'arrête la plaine morne et sauvage de Camargue...
elle paraît s’enfuir jusque tout là-bas, au pied des Alpines,
dr,
d'une idéale pureté bleue, où flamboie par endroits un re-
flet rouge, trace qu'a laissée là le soleil en y mettant son baiser du soir !..
Un cri a retenti
Li biooû, li biooü.
Cest Télémaque, c'est Marius, c’est Tartarinet, c’est tout le monde qui l’a poussé ce cri : les biooùû. — Les voici! C’est bien eux! La manade entière est là. Ils sont près de deux cents, disséminés dans la plaine, seuls ou par groupes, immobiles, réveurs et repus, sous le dais mystérieux et protecteur du crépuscule.
Voici les camarguais noirs, aux flancs maigres, aux hanches saillantes, et les bruns espagnols aux formes mieux modelées, plus robustes et plus nobles; quelquesuns, campés au bord de la route, nous regardent passer, puis, dédaigneux, se détournent. Encore inoffensifs, ils s'ignorent eux-mêmes; l'heure viendra où l’homme éveillera en eux la haine et la colère : elle sonnera l'heure tra-
gique des arènes, alors qu'ils fouilleront le sable à furieux
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coups de sabots, et que beuglant, écumant, aflolés par les pointes enru-
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ils voudront sinon la gloire, du
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mourir
qu'après
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sanglanté leurs cornes.
… Le tramway a dépassé la manade. Les derniers biooùû ne sont plus que des taches aux deux bords de la route, et la silhouette du gardian que nous apercevions tout à l'heure, planté droit sur son cheval blanc disparaît
derrière les tamaris..…
Halte! qu'est-ce donc? C’est Albert! Albert qui est
venu au-devant de nous et qui attend, les bras levés en
signe de bienvenue. La voiture s’arrête. Nous ne sommes plus qu’à cent mètres du mas. Vite nous sautons à terre et nous entourons notre hôte. Il est là, heureux, jovial, bonhomme, vêtu de futaine, un foulard rouge autour du cou, un chapeau mou sur l'oreille.
Oh! ce chapeau, il n’est pas d'hier, allez!
Albert a redressé sa haute taille, étendu ses longs bras pour presser
les mains offertes; il
sourit et déjà ricane :
« Messieurs, bonsoir! Vous avez diné, je pense. Non? Pas encore! Tant pis, tant pis... Ma foi, il y aura ce qu'il y aura. Hospitalité rustique. Vivres peu variés, mais abondants. Nous avons 187 taureaux sur pieds, prêts à être débités, et dans le cellier, 8.000 hectolitres de vin et de l’eau-de-vie, de 52!... de 52 degrés, entendons-nous. Avec ça on peut aller quelques jours... Ah! Messieurs, nous y VoiCl. » |
Tout en cheminant nous étions arrivés devant la maison. Oh! toute simple; une maison de ferme à un étage. En bas la cuisine : cheminée gigantesque. Deux autres
pièces, ayant chacune le même mobilier : armoire pro-
vençale, grande table et chaises de paille. Signe particu-
ler : murs blanchis à la chaux.
« Messieurs, reprend Albert, avant de vous répandre
En dans les salons, — comme à Compiègne, — souffrez que je vous conduise à vos appartements respectifs. » | # Nous montons le roide escalier à la suite du maître qui 5 nous entraîne de chambre en chambre faisant son boni- | ment à mesure qu il installe ses hôtes. | | 2
« Là nous mettrons Télémaque. Tu coucheras dans une | chambre historique, mon cher. Tu vois cette commode (une simple commode paysanne), elle a été donnée par Louis XIV au maréchal de Villars qui la trouva mal plaquée, probablement, car elle m'est revenue... par les femmes. |
« Là, nous ne mettrons personne; c'est le musée de Saint-Bertrand, musée d'histoire naturelle. Sur ces planches, vous pouvez voir quelques échantillons de produits rares : voici des oignons, puis des poires; çà, c’est ce qu'on appelle une courge.
« Ah! maintenant, toi, Tartarinet, voilà ton affaire. Seulement, écoute-moi bien : tu vois ce coffre-fort, dis, là, dans le coin. Il n’y a rien dedans, rien, absolument rien. Cependant je dois te prévenir que si cette nuit tu t’'approchais du coffre-fort, eh bien! figure-toi, mon oncle couche ici, à côté. Il a le sommeil très léger, mon oncle, et il a
aussi un fusil; tu sais, un malheur est vite arrivé... Ce
bre, les hôtes peu à
peus installent; chacun
serait un malentendu, mais ce serait dommage tout de
même... Ainsi, mon cher Tartarinet, croismoi, ne toccupe pas du coffre-fort. »
Et tandis que le boniment continue, au
seuil de chaque cham-
pose sur son lit son
bagage de chasseur; puis, de nouveau la forte voix d'Albert nous réunit, et tous, nous dégringolons l'escalier, obéissant à ce mot d’ordre :
« Maintenant, Messieurs, répandons-nous dans les sa-
lons, comme à Compiègne... pour l’absinthe. »
Je ne me rappelle pas, à vrai dire, si toutes les folles histoires que j'ai entendues pendant ces vingt-quatre heures, à Saint-Bertrand, sont d'Albert, de Télémaque, de Tartarinet ou de tel autre; je ne sais plus si ce fut à
table que je les entendis, entre deux verres de vin d'œillade,
sh nt
ou, le fusil à l’épaule, entre deux battues, ou « dans les salons » entre deux pipes... Qu'importe! Je revois dans
une même rêverie, dans un même regret de ces galetés
finies, la cuisine où, devant la flambée de sarments et de bûches d’orme, tournait et ruisselait un multiple rôti : un filet de « taureau » comme disait Albert, deux poulardes, deux gigots et un paon. Je revois la longue table hérissée de bouteilles, et une succession de plats somptueusement
aillacés... La brandade de morue, les boudins d'Arles, les
rognons d'agneau, les cèpes... sans parler du quadruple rôti désembroché... Je crois assister à la veillée, dans l’autre salle, parmi la fumée des cigarettes et la pétillante clarté du bois sec dans l’âtre; puis c’est la journée de chasse du lendemain, les rabatteurs poussant leur cri « Avisa » au départ des oiseaux... Ensuite la fusillade et, après, quand les tireurs ont cessé le feu, c’est les discussions, les récits, les descriptions, les gesticulantes démonstrations , les glorieuses oraisons funèbres de perdreaux morts au champ d'honneur.
.. Oui, je vois, j entends toutes ces choses. Je revis ces heures de bonne et jeune allégresse et je laisse flâner ma plume, comme elle veut, bras-dessus bras-dessous avec
mes souvenirs qui l’entraînent.…
Et d’abord, voici que Tartarinet, avant diner, en œuise de vermouth, avait pris son fusil et s’en était allé rôder autour du mas, près des bosquets et sous les grands ormes ; il avait parié avec Télémaque qu’il rapporterait un merle, un beau merle, «bien
noir ». Un quart
d'heure se passe.
Tartarinet revient,
triomphal, et présente à Télémaque... un geai!
— Tiens; le merle demandé!
— Ça, un merle? tu veux rire!..,
— Oui, un merle. Il est tout noir!
—— Comment? tout noir. Mais c’est un geai.
— Eh bien! c’est noir. On dit noir comme le... jais.
Tartarinet est immédiatement conspué. |
Cependant les histoires de chasse et de pêche se succèdent avec une rapidité vertigineuse... On annonce le diner. Peu importe! Cela n'arrête pas les conteurs. Déjà
entre la première et
la seconde cuillerée
de soupe, Marius
accuse Achille qui
a osé affir-
mer sérieu-
sement qu'il
«n'aime pas
les blagueurs DE — Turner
rien à dire, toi. Mais c'est égal, tu as été joliment remis à ta place par cet Anglais à qui tu avais raconté ton histoire de l’oie sauvage : « Oui, Monsieur, j'ai
tué une oie sauvage, à trois cents mètres, à balle. Je lui