‹ Mon carnet de chasseChapitre 6 sur 63 · COMMENT JE ME SUIS MIS A TENIR UN CARNET DE CHASSE · texte numérisé non relu

COMMENT JE ME SUIS MIS A TENIR UN CARNET DE CHASSE

C'était un matin de décembre, entre cinq et six heures.

- : Je roulais vers la Camargue, et tandis que d’un persévé- & Er ss … rant cflort les deux maigres chevaux trainaient la berline ë ke MON CARNET DE CHASSE. l

sur la route gelée, déjà sévissait en moi la bonne fièvre des départs de chasse; déjà m'apparaissaient des joies à

venir : bécassines au cri strident, au vol saccadé; râles et

poules d’eau s’élevant

avec paresse des touf- ‘Te BR FNRLE joncs, sarcelles et canards passant comme des ombres sifflantes dans le ciel n O1 NE pourpre des affûts d'automne... Et j’imaginais des coups de fusil merveilleux, des péripéties, des victoires dont l'émotion prévue m'échauffait déjà le sang.

Alors, enveloppé dans la fumée de mes cigarettes consécutives, je laissais mon regard se poser çà et là, sur tout ce qui symbolisait les bonheurs prochains : mon fusil, mon carnier; ma chienne épagneule, étendue sur les coussins en face de moi, la tête entre les pattes, l'œil entr'ouvert, épiant le réveil du maître; mes grandes bottes

même, qui bientôt clapoteraient dans le sol vaseux où les

Let Le d LEA : a

“ic en et les progrès joyeux di jour; j'es-

ss yais, d' un pp nent eue de main, la buée qui se glaçait

Eee ÉNous A hons, nous approchons D | En effet, je venais de distinguer, au. bout d’une courte }. avenue, la demeure de mon ami... Télémaque... Appelonsle Télémaque, si vous voulez. Aussi bien, ce prénom his- ‘4 : torique, signifiant, « qui combat de loin », me semble fait mr désigner un tireur que ont rendu célèbre parmi nous À ses coups de longueur.

- Télémaque m'attendait. Une tasse de café, et nous voilà

| repartis, roulant de nouveau sur la route, devenue éclaà a de blancheur dans la froide et lumineuse aurore de À he décembre.

à Voici Saint-Gilles. Une halte. Quelques achats tandis | be que les chevaux soufflent. Un regard d’admiration à la façade romane de l’église. Puis fouette cocher! ... Encore à 3 quelques tours de roue!... Le Rhône est là! Nous passons le pont... nous l’avons passé... Enfin nous sommes en à EC amargue !.… 4 . Voicile sol sablonneux et clair où poussent les ignames rouges, où les tamaris élèvent leurs tiges sveltes, égayées : de grappes aux fleurs purpurines! Le vent souffle du Sud;

4 DL nous apporte un parfum de mer et de plage; il a caressé

les étangs et les marais, On bL les touffes de ; jone et le

saient les clairières comme des boulets, se laissant porter %

panaches plumeux des roseaux... Et nous l’aspirons sa rien dire, laissant rêver nos yeux émus et satisfaits.

— Désolant! désolant! me dit tout à coup Télémaque. Regardez-moi ces maisons neuves sur le bord de la route, | ces toits couverts de briques!... Ça devrait être défendu! à Ah! mon cher, on aura vite fait de nous gâter notre L décor. è

Il souffla un instant, puis, tout à coup :

— Le décor! c'est souvent tout notre plaisir, à nous … autres. Tenez, vous rappelez-vous ces perdreaux que nous | 5e tuâmes l’an dernier, un matin, dans les bois de pins, tout d. là-bas, au Clamadour, à trois kilomètres de la mer? Étaitce beau, ces bois montueux, bosselés, ces immenses pins en parasol, ces lianes rampant dans le sable fin, ces. ronces, ces genêts, toute cette végétation inouïe, grillée et pourtant vivace! Puis les clairières toutes rouges d'ignames et les bordures de houx et de roseaux, hauts de cinq mètres, avec des plumets grands comme des hommes? Il y avait là du vert, du blanc, du rouge... un péle-méle exotique, un paradis terrestre! C'était l'Orient et. l'Amé- : rique, la Terre-Sainte et la forêt vierge! Quel décor! Allez à donc tuer, après çà, des perdreaux dans des champs di “2 pommes de terre!... Et vous souvenez-vous qu’un gros ‘à

vent se leva vers dix heures, et que les perdreaux traver-

Te)

mes trois, de très loin,

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l’autre ?... Nous en tu

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issant sur le sable o

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Ilaient leurs plumes... Et, au-dessus de nous, Îles

éparpi

nuages filaient grand largue, dans un ciel si incroy

ment pur, qu il ne nous donnait plus l'illusion d

# AA voûte, mais bien la réelle sensa-

tion de l insondable azur... Ah a c’est ridicule! Voilà encore que je m'excitel.. mais que vou- Le lez-vous?.. Le décor! Toujours :

le décor! Étiez-vous avec moi, #3

en octobre dernier, quand ja à

tué ce canard, un matin, en en 04 trant en chasse? Il est parti d’une flaque, derrière de . s grands roseaux : le soleil donnait en plein sur son long col d’émeraude et son ventre clair! Oh! qu'il était beau, mon canard, dans cet effet de lumière, montant our droit, le col étincelant et raide, en frôlant les panaches des roseaux de ses battements d’ailes précipités!.… Et si. facile à tuer, qu'au moment où j'épaulais, j'ai éprouvé

un instantané regret et j'ai pensé : « Quel dommage! > Et pourtant j'ai tiré, instinctivement, mécaniquement... 7 Pauvre col-vert!..

Il se taisait, He ému, tout rêveur. Je re … pris : | : Ke — C'est vrai, la passion de la chasse est complexe, aussi complexe au moins que l'amour... et plus intéressante même, étant moins naturelle, donc moins exeu-.

sable.

| Télémaque bondit.

- — Comment? Pas naturelle? Mais c’est de l’atavisme pur! Nos premiers | ancêtres chassaient, par néces-

je sité, avec des bà-

tons et des pierres, avant même d’avoir inventé les haches en silex, l’épieu, l'arc et les flèches!

Et cette frénésie nous à poursuivis à travers les âges.

Seulement, je l'avoue, elle est aujourd’hui terriblementcomplexe; elle doit avoir sa psychologie; elle l’a!

Demandez à Bour-

get... Tenez, :l

faudrait essayer d'analyser cette mystérieuse passion! Et en tout cas c’est un plaisir d'avoir un carnet de chasse où l’on note ses sensations, à la bonne fran-

quette, sans chercher à écrire un traité de tir, de dressage

ps Axis x j: Vos ES à a - PARA Ne é 8 | MON CARNET DE CHASSE. : pe 4

ou d’ornithologie. Non, un simple carnet! Vous D en a

pas? J'en ai un, moi! Qu’'attendez-vous pq commen-

cer le vôtre?

Et Télémaque m'a persuadé!

Depuis ce jour, j'ai cédé à la tentation de revivre, la Le plume aux doigts, des heures aimées, des heures d’au- D, tomne et d'hiver, passées au soleil ou sous la pluie, dans le Nord, dans le Midi, en plaine, en montagne, aux champs, sous bois, dans les marais, partout où m’en- # traîne mon irrésistible et pure maîtresse : la Chasse. Depuis ce jour, j'ai, comme Télémaque, un carnet de F chasse : j'y inscris ce que je tue... et ce que j observe; mes succès et mes désillusions de chasseur, mes rêveries de paresseux, mes contemplations de peintre sans à palette, mes aventures et les histoires contées par les + amis, la pipe aux dents, pendant les veillées, devant $ les larges âtres paysans où se tordent les fagots dans. une joyeuse et flamboyante agonie. Ce cahier, je le feuillette dans les saisons tristes, le printemps, l'été, quand “5 les. oiseaux nichent et couvent, alors que les chiens bâillent et que les fusils, muets et démontés, dorment dans leurs étuis.

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