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barbue; c'était le bonhomme que j'avais vu, co au mur du quai, une heure avant. Fe Les traits étaient paisibles; | nulle crispation de la bouche; seul, le regard terni des yeux :
mal fermés semblait envoyer.
une dernière. lueur d'ironie disant : « J’ai voulu mourir. F La vie est une misère | +.
Instinctivement j'avais salué le mort. |
— Recouvrez-le, dis-je à Luchat.
Il m'obéit. Je le tirai un peu à l’écart et lui demander
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quelques détails. a — Eh bien, m sieu, vous voyez : c’est un homme, par 7
là, dans les cinquante ans. Il a voulu se noyer. Probable à qu'il en avait assez. Il a fait ça tout tranquillement. Il. uà n ôté son chapeau et son habit, qu'il a posés sur le mur, sa ? montre aussi. Et puis il a sauté à l’eau. Même qu'il s e | fichu une bosse à la tête, sur les pierres, parce qu'iln’ya a de pas beaucoup de fond à cet endroit. Alors, il a nagé a u. large. Durot, le garde-port, l’a vu de loin, et puis ily avait .
là une vieille femme à qui il a crié tout en nageant : « Je
n'ai pas le temps de m arrêter, je suis très pressé!.… "
Probable qu'il était un peu fou... Quand il s’est trouvé à
PE MON CARNET DE CHASSE. 273 quarante mètres du bord, il s’est laissé couler. Et puis ” voilà! Le tour a été joué. La vieille a appelé Durot, qui a
vite détaché sa Ziquette pour aller au secours; et, comme
= jarrivais justement, j'ai embarqué aussi. Seulement il y #4 avait un sacré nœud à l’amarre qu'on ne pouvait pas dé- faire. Ça a pris du temps.
Enfin, nous l'avons repêché et apporté là. Le fermier
d'à côté nous a prêté une couverture pour mettre dessus,
K. et puis je suis monté au bureau de poste du village pour ; ; téléphoner à la ville qu’on nous envoie un des fourgons N de la Morgue... Ma foi, le voilà content, à présent, le k pauvre b... Il n'aura plus ni faim ni soif. Quand on veut, | . on veut! Il voulait se faire passer le goût du pain : il ace qu'il voulait! |
% Il y eut un silence. Puis je demandai :
me 2 MON CARNET DE CHASSE 18
— Vous allez emmener le corps ?
— Oui. Il me faut faire ma déclaration, et puis tou |
cher ma prime, s'il vous plait!
— Ah!... Combien est-ce?...….. | | Pour un mort qu’on repêche, c’est ques francs. Et pour un vivant?
Cent sous. au — Ainsi, on vous donne plus pour avoir retiré un mort de l’eau que pour avoir sauvé quelqu'un qui se ROIG ÊE ; sa # — C'est tout sûr, m'sieur.
— Par exemple! Et pourquoi ça ? | | — Ça se comprend. On n’aurait qu’à s’ arranger . + un camarade qui se jetterait à l’eau. On le repécherait et. | on partagerait la prime avec lui. A ce compte-là, on en 4 repécherait sept ou huit par semaine... Tandis nu mort, c’est une autre affaire. On ne trouverait pas d'ax ma- | teurs qui s’amuseraient à se noyer po u nous faire gagner « une pièce de que Le francs ». “ Et Luchat se mit à rire. | Mes yeux s’abaissèrent sur la ce Le verture qui cachait le suicidé, et je songeai, malgré moi, que cette che ose inerte, ce paquet d’os et de muscles q À valait maintenant quinze francs, à la voirie, était tout à
l'heure un être ayant ses pensées, ses douleurs, ses vices
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LÀ F ee. A 1 a A 9 pe amours; capable peut-être d'un crime, peut-être d’un
me
% chef-d œuvre... Et je cherchais à me représenter pourquoi : . cet homme s'était tué; comment il avait eu cette bravoure Bu d'aller, en nageant, chercher une eau profonde pour s'y laisser couler et s’ensevelir en une asphyxie vo- lontaire ; Je me demandais si son agonie avait été longue ; ë si la congestion l'avait pris ou si l’horrible. étouffe- Me ment avait seul fait l’œuvre de mort... Et je croyais
LL l'angoisse de la suflocante invasion de l’eau
ee Dites-moi, Luchat, pensez-vous que ce pauvre dia- “ un se soit beaucoup débattu avant de mourir? A:t-il souffert ?
# __ — Foi, non, m'sieur! Il n’est pas resté longtemps dans val eau. Il bougeait encore quand nous l'avons sorti.
. * Ke Comment il bougeait encore ?
— Oui, m'sieur.
nu — Et qu'avez-vous fait pour le ranimer?
D ‘Rien.
— Rien?
w. — Foi, non, m'sieur. Pourquoi donc ?
. — Pour le ressusciter, parbleu !
:# Luchat haussa les épaules, sans répondre. Je levai les
Er à LS ST Fe A me RENE ES LS ; DCR ERY LE 4 UE ane fa 3 s ; À ’ «+ . 4 :
MON CSNBE DE CHASSE. ; mA Pat
yeux sur lui. Tout à coup, un doute odieux me e prenait.
: LORS Je me rappelais la différence des primes données suivant
que l’on retire de l’eau un cadavre ou un vivant. Était-ce 1e possible que, pour gagner dix francs de plus, Luchat eût laissé ce désespéré achever de mourir? J’eus bientôt honte de ce soupçon mauvais. Luchat fixa sur moi un regard a | sérieux qui semblait m'avoir deviné, puis, pou avec une espèce de brutalité, il me dit: : NN L | — Pourquoi voulez-vous qu’on empêche de mourir ceux en. si qui en ont envie? Ce gaillard-là avait ROSÉ sa montre et ar son habit sur le bord. Je savais bien ce que cela voulait : dire. Je n'avais pas le droit de le sauver. Est-ce qu on a ÿ ”. le droit d'empêcher quelqu'un de naître? Non! Et pourtant ce serait souvent un meilleur service à lui rendre de | de l’empêcher de mourir, Car enfin, m'sieur, la vie, por ” beaucoup, c’est une saleté, tandis que la mort, ça peut être une bonne chose... Non, non, c’est assez de sauver ceux qui ne veulent pas mourir. Maïs quand un M s’est décidé à faire le saut, on le lui laisse faire. Te t'es noyé « par exprès », mon brave! Tant pis ou ta nb mieux pour toi!.. À quoi bon faire tant d’embarras?.. AS
lez! un coup de téléphone, envoyez le fourgon de la Mor- LA
gue... et hardi! à la boîte! Tenez, justement, voici la
voiture qui arrive!» ti : 100 e En eflet, le fourgon rs I fit halte. Où y enferma le funèbre colis, puis Luchat grimpa sur le siège, à
Lg à " ‘ me e #4 E PET A PR Red cn
LÉ FRS i | : SRE
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| (2 j | roté du cocher, et le véhicule s’éloigna, reprenant le che- 2
min de la ville.
À ai étais resté sur le trottoir, pensif et mordillant mon pansere Je m'interrogeals pour savoir si Luchat était un nn. sage ou un fou, un miséricordieux ou un cruel. Je n'osais lui donner tout à fait raison lorsqu'il recon- | de Don à l'homme le droit de quitter la vie; je vénérais
son grand respect pour la dernière volonté de qui va
mourir. TEE . Ci Se à Out, mon bonhomme, tu avais ta conscience pour
4 quand tu permis à la mort de venir à celui qui l’ap- pelait. Et de même que tu respectes l’amour et t’éloignes | Fe discrètement lorsque tu entends les amoureux chuchoter Lo les haies, — sur les prés fauchés, que ta consigne de garde- D nétre ne te défend pas de laisser fouler par les couples, — de même tu respectes la mort, cette autre L onction de la nature, et tu continues ta ronde, l'esprit et le cœur sans trouble.
. Je m'étais remis en Pre sous les platanes. Le 5 était toujours calme et très bleu; le soleil riait sur Veau; les mouettes voltigeaient avec des sifflements heureux ; les poissons flânaient près des pierres du bord...
Et cette sérénité des choses et des bêtes, que la mort
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n'étonne jamais, semblait me prouver que Luchat avait raison, qu'il ne faut pas faire tant d'embarras, et quon
peut bien laisser mourir ceux qui en ont envie.
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