CHAPITRE XVil
Le voyage du ministre de la Guerre.
(Novembre 1916.)
Le G. Q. G. avait toujours été hostile à une expéition en Orient; il ne s'en cachait pas. M. Briand, 'U après son arrivée au pouvoir, crut vraisemblaloment, qu'en mettant l'armée d'Orient sous la coupe irecte de Chantilly, il rendrait le G. Q. G. responsable indirectement de ce qui se passait à Salonique, l que, par suite, les opérations militaires y gagnelient. Il se trompa, ou fut trompé. Tout était prétexte pour ne rien envoyer à Salonique, pour demander l'impossible, pour lancer l'anathème, lorsqu'une simple connaissance des réalités aurait tout mis au point. Faut-il citer mon service automobile condamné à la stagnation, parce qu'aucune rechange, aucun • neu, n'étaient envoyés, sous prétexte d'opérations vant Verdun? Il fallait cependant ravitailler. Faut-il rappeler les ordres impératifs pour fortifier -S abords de Salonique? Les Grecs ne permettaient pas d'aller jusqu'aux hauteurs encerclant la ville, et j'avais été invité à ne pas les froisser.
Faut-il évoquer les reproches d'incurie adressés par
d'aucuns, parce qu'en Macédoine orientale il n'y avait pas de routes, parce que la voie ferrée de Monaslir n'était pas doublée, parce qu'il n'y avait pas d'Ostrovo à Salonique de fortifications do campagne?
Qui avait jamais songé que l'effort principal des Allies aurait lieu de ce côté? Kt la voie ferrée, a-t-clle
ou n*a-t-elle pas pî'l*^ do vînfrt Inmiol^ fnî»>: îiicfo r.,iMr
unn seule voie ?
Y avait-il quelqa un a i ouo^t <ia camp reirancne pour faire des tranchées, avant que malgré les ordres reçus, j'eusse sous ma responsabilité donné l'ordre aux Serbes de quitter la Giialcidique pour se dii'îf?(^r sur Ostrovo? J'irai plus loin.
Dès novembre 1914, j'avais dit, dans un cerci<» -n^s plus restreints, sans doute, mais j'avais dit, qu'il fallait compter, à moins de choses extraordinaires, sur l'intangibilité des fronts fortifiés.
8^1 lOtS, l'armée <l'Grient, ou plutôt 'la poussière de troupes qui la composait, avait prouvé a • *-^. guerre do mouvement pouvait exister sur ce li et il était facile de compremlro qu'av- u
envoyés, jamais la retraite sorbo tl'A. ;ût
eut lieu; plus tard, je ne me cachais également pas, pour déclarer qu'avec dos renforts, il pouvait être fait quelque chose, à l'elTet de rétablir la situation en Serbie.
Or, le G. Q. G. no voulait pas de succès hors du front français; d'autre part les Anglais n'avaient été à Salonique qu'à leur corps défondant; les Italiens y venaient pour s'implanter plus facilement en Albanie; les Russes avaient été »>nvoyés, m'a-t-il été assuré, surtout pour ne pas oxpédinr d«>s renforlj? français, ot le général J à cctenvoi; quantaux' »nl des Allemands, et le coup d'étal du 30 août <M6 était un coup direct k cette politique germanophile. Les Houmuins, peut-être, entraînés à ki guerre sur
LE VOYAGE DU MINISTRE DE tLA GUERRE
des indications «rronéôs, devaient enfin ne pas voir d'un bon œil les opérations forcément embryonnaivos de l'armée d'Orient anémiée, et dans laquelle seuls :Serbes et Français voulaient et allaient au début combattre. Tout, en un mot, se présentait rationnelle- .ment pour imposer une nouvi?lle orientation à Saloniquect pour changer en conséquence tout d'abord le commandement. Le G. Q. G. y poussait ouvertement ou en cachette. Dans les premiers jours d'août 1916, j'avais appris que les Anglais, sur l'instigation du haut commandement français, avaient demandé mon remplacement.
Au commencement do septembre, j'étais informé que de Maud'huy ou Gouraud s^^raient mes successeurs désignés. Je recevais même à Salonique des ■lettres adressées au général Gouraud, par des amis trop pressés. J'étais également mis au courant d'une campagne de pressesur l'inaction de l'armée d'Orient, déclenchée le même jour — ce qui n'était pas peutêtre très adroit — par trois grands journaux de Paris, et dans lesquels la main d'oflicîers du G. Q. G. ne pouvait être méconnue. M. Painlevé, ministre de l'Instruction publique, voulait bien me télégraphier de ne pas m'émouvoir de cette levée de boucliers et le prince Alexandre m'informait de son côté que je ne serais pas relevé. Je Unissais cependant par savoir que le général Joffre avait demandé l'envoi à Salonique, pour la deuxième fois, du général de Gastelnau, avec une vague mission d'inspection; que, le 7/9. Mil. Albert Thomas, Viviani, Painlevé, Combes it être absents, la nomination du général Goudevait être annoncée au Conseil, mais que la chose s'élant ébruitée M. Painlevé avait fait décideique le Conseil devait être au complet à l'avenir lorsqu'une mesure grave serait envisagée au sujet de l'armée d'Orient. L'affaire avait été enterrée.
Mais, dès le 26/9, un télégramme du Quai d'Ors
portait sur un autre terrain la question. II ne pou-' vait plus être excipé, pour me retirer mon commandement, soit des opérations militaires qui semblaient marcher, soit de la Roumanie que j'avais, malgré les assertions contraires des dépèches Bratiano, soutenue dans la mesure prescrite en France, je dirai même : plus qu'il ne m'avait été demandé.
On me réclamait des explications pour avoir toléré en Grèce un mouvement révolutionnaire et anti-dynastique, ce qui avait empêché la Russie et l'Angleterre de donner satisfaction aux propositions de la France au sujet de Salonique. Il ne m'était pas difficile de répondre.
Quelques jours après (29/9), un télégramme de Chantilly me réclamait des explications demandées cette fois par les Italiens. Ils se plaignaient que derrière leur division, il n'y eût plus de réserves françaises. Je répondis pour montrer l'inanité de cette assertion. (Voir dépêche n° 390/3 du 1" octobre. Annexes.) Après les Italiens, venaient les Grecs. L'attaché naval m'informait que la Grèce se rangeait du côté de l'Entente sous quatre conditions :
l® Le Roi commanderait les Alliés, â*» Je serais relevé. 3* Vénizelos n'aurait pas le portefeuille des Affaires étrangères. 4° L'intégrité territoriale grecque serait assurée.
Peu après, j'apprenais que Vénizelos devait arriver à Salonique, ce qui émotionnait le Quai d'Orsay.
Cet imbroglio grec, la venue escomptée de Gouraud ou de Castelnau, exacerbaient les esprits, influençaient et rendaient peut-être explicable Tinexpli* cable conduite du général Cordonnier, dans les opérations cependant purement militaires des mois d'août, septembre et octobre. On ne vient pas impunément de France, imprégné de la mentalité du G. Q. G., dans la fournaise balkanique!
Au point de vue militaire, la question effectiis en prësenco des pertes subies, du paludisme intensillé par les fatigues, devenait de plus en plus angoissante.. Chantilly me faisait perdre mon temps, — je ne dis pas ma patience, — à réfuter les assertions les plus fantaisistes; je ne pouvais pas, par exemple, prendre des hommes de remplacement pour des renforts ; les vessies n'ont jamais été des lanternes.
La succession Cordonnier devenait, sur ces entrefaites, un véritable problème. Je ne pouvais avoir quelqu'un qui me rappelât les mauvais jours passés et employât le plus clair de son temps à vouloir temporiser ot manœuvrer, non au propre, mais au ligure.
Chantilly voulait m'envoyer à nouveau le général Guillaumat. Les raisons qui m'avaient empêché de le demander en août, subsistaient : je le refusai. Le nom du général Anthoine m'était alors envoyé : je connaissais ses qualités militaires; mais je n'avais jamais eu un faible pour les reîtres même les plus réputés qui, suivant les circoubtances, prennent la suite de Coligny ou de Guise; je n'avais jamais écrit, et, par suite, n'avais pas besoin d'un écrivain pour envoyer des élucubrations au Journal; je refusai Anthoine. Je posai d'ailleurs la question du maintien du atatu qiiOy en ajoutant : « Si estimez nécessaire désigner immédiulemenl successeur général Cordonnier, vous demanderai fjenéral Micheler ou Ilallouin. » Lors de la désignation du général Cordonnier, j'avais déjà demandé le général Ilallouin. Quant au géntralMicheler, il avait été au début de la campagne mon chef d'état-major au 6' corps d'armée; je lui savais une haute valeur ; libéré des intrigues du G. Q. G., il ne pou\>i* • que faire d'excellent travail. Ils ne m'i4^ent pas accordés. Je ne demandais d'ailleurs
qu'une chose : laisser subsister le provisoire, c'est-àdire, le générai Leblois. Mais il y avait là un point que le G. Q. G. pouvait, au moment propice, remettre en discussion.
Le voyage d'un député, M. Benazet, avec ou sans mission officielle, allait encore corser la situation au point de vue hellénique. A la suite d'une série d'entretiens, M. Bénazet, que je connaissais pour s'être occupé des questions balkaniques, mais qui se montra avec moi sous le jour d'un jeune camarade de Saint-Cyr, charmant et intéressant, voulait bien me faire connaître qu'il avait eu des tractations avec le roi de Grèce. Ce dernier devait faire évacuer toute la Thessalie, ce qui m'enlèverait une épée de Damoclès suspendue sur mes communications, et voulait bien pour montrer ses bonnes dispositions, à l'égard de^ l'Entente, nous vendre tous ses canons, toute sa flotte, tout son matériel de guerre. Il me paraissait même que M. Béiuizet n'était peut-être paséloiimé de tenter un rapprochement entre le roi et ^
Connaissant par expérience les procédés > -
du parti de la Cour et de Constantin, je restais sceptique. M. Bénazet me certifiait qu'il avait à ce sujet, un document écrit de la propre main du roi, dans lequel il engageait nettement sur ces divers points sa parole de soldat et de roi.
Je ne répondis rien, mais je restai encore sceptique.
C'était au milieu de cette atmosphère toute spéciale qu'arrivait le ministre de la Guerre, général Roques.
Le général JofTre aurait voulu envoyer le général do Castelnau. M. Tainlevé avait fait désigner le ministre do la Guerre. Je savais que le général Roques