‹ Mon commandement en OrientChapitre 56 sur 91 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

La conférence de Rome.

(Janvier 1917).

Un télégramme m'appelait à Rome pour as^ >v. . .» la première conférence interalliée qui s'y tenait. En rentrant, je rédigeais la note ci-dessous.

Los c )mmuniqués ofliciels disaient que l'accord entre les Alliés était complet. Il sufllt de parcourir les quelques lignes que m'avait inspirées mon séjour en Italie, pour être Cixé sur cet accord : nul ; et sur ce qui avait pu être (îécidé : rien. Au fond, des mots, et rien que des mots. Il parait que toutes les conférences avaient toujours eu le même aspect, m'ont dit les habitués de ces cérémonies.

On cherchait sans doute à aboutir, mais sans blesser le voi-M) <•».!< ]i...!r(..r <,w ,.,.„-...,>»c ,>....t:.,., liers.

Je ne pus m LMiii)eciirr de aire, au baïKjucL oircrl par l'ambassadeur- de France, qu'après avoir vu do près ce (ju'étaient les dirigeants d'une coalition, j'admirais beaucoup moins Napoléon ; que, lors môme qu'il n'aurait pas eu son génie militaire, il serait facilement arrivé à bout do cos adversaires. '"

obtenir un résultat, il faut que quelqu'un veuille et r r -^ "vle. Depuis 19*4, du côté des Alliés, personne , ni diplomatiquement, ni éconoraiquemont, ni militairement.

Ce voyage me procura toutefois la. possibilité d'entrevoir certaines p'^rsonnalités. Je ne m'appesantirai pas sur le côté français. Le général Lyautey fut {)oiir moi un chef et même un camarade.

Je reirouvai dans M. Briand, non le président cher à Allièrios, mais l'ancien garde dos sceaux qui m'avait permis d'aller en Orient.

M. Berthelot lui-même voulut bien me donner mon nom et no pas m'appeler « Bazaine » lorsqu'il parlait i\r ninii cnnimandement. Jo laisse de côté le prcsi- ^riii i ; Conseil italien, qui me rappelait notre ancien président Sarrien. Je ne puis toutefois cacher que M. Sonnino me fit souvenir que Machiavel était un italien.

Quant au général Cadorna, il était facile de se rendre compte que, s'il comprenait la force de mes objoctions, il ne voulait rien changer à sa manière de voir; qu'il représentait uniquement en Italie un compromis politico-militaire entre l'Italie officielle et le Vatican, la Rome se rappelant 1859 et la Rome qui depuis plus de vingt ans s'imprégnait de germanisme. Au point de vue militaire, existait-il? 11 avait sans doute une belle réputation. Quels en étaient les fondements? A Rome il était « Nostro Cadorna » ! A Paris n'avions-nous pas eu « Notre Jofi're »?

Le général Robertson fut pour moi la source d'un véritable élonnement. 11 était, disait-on, l'élève favori de Lord Kilchcner, et il s'était élevé des derniers rangs de la hiérarchie, ce qui était une anomalie en Angleterre. Or, sauf un entêtement certain, je ne pus découvrir en lui rien de saillant. Lloyd Georges seul me fit in^pression. L'entrevue, en particulier, que j'eus avec lui à l'ambassade britannique, me confirma

complètement dans cette manière de voir. Il ne me semblait pas déplacé pour continuer la lignée des hommes d'Etat anglais, et j'ajouterai qu'à côté de la plus grande Angleterre il n'oubliait pas, comme eux, que l'impérialisme britannique et la France diminuée sont toujours un bel idéal, aussi bion dans un superl)e isolement que dans une alliance à multiples combinaisons.

A un de mes amis qui me réclamait des confidences, je ne pus m'empècher de dire : c Français, Anglais, resteront sur lours positions. J'ai comparu à Rome « pour me disculper ». J'y suis arrivé aisément, mais je n'ai désarmé personne ; et M. Barrère, cependant ambassadeur de France, continuera à croire que je veux, surtout, et peut-être uninn.Mn.'nt, une campagne de Grèce ».

(6 ot 7 janvier 1017^

Dès le début, la première (iu«;>Liun posée est celle de la Grèce. Briand demande que je fournisse des renseignements. J'expose froidement (brutalement me dit ensuite Albert Thomas) la situation : la Grèce n'exécute pas le repli promis de ses troupes dans le Péloponèse. Je cite dos chiffres : des batteries avec 12 coups par pièce, des divisions de 300 hommes, des régiments à 50 hommes. J'indique des réservistes concentrés sur tout le front de la zone neutre, recevant 70 ou 90 drachmes par mois et vivant avec celte somme comme civils dans les villages. Je signale les dépôts d'armes, de munitions, cachés tïans les écoles ou les églises. Je montre les régiments laissés sur la frontière avec un effectif «le guerre, malgré la convention de tout remettre sur 4e i>iftd de y»iiv \ nu autro polut dû vuc, pour tranquilliser

ritalie, qui a une haine mortelle contre Vënizelos, seul capable peut-être de faire une grande Grèce face à la grande Italie, je déclare que jamais un vénizeliste ne met le pied dans la zone neutre, que, sur ma demande, Vénizelos a retiré toute troupe d'Ekaterini, de Koritza, qu'il fait toujours ce que je lui demande et que mes demandes visent d'ailleurs uniquement les questions militaires, l'ignorant sciemment, volontairement pour tout le reste. J'agite enfin une dernière question relative aux mines de magnésie de nie d'Eubée, qui nous sont, parait-il, indispensables; et j'affirme que nous ne pourrons y aller, vu l'esprit de la population et la présence de forces grecques, qu'en recourant à la force et que je ne puis d'ailleurs fournir un homme pour cette expédition.

11 ressort de cet exposé que la Grèce veut nous attaquer. J'émets l'avis qu'il ne faut pas la laisser choisir son heure, attendre que nous soyons aux prises sur le front serbe. Un premier pas est nécessaire et doit être fait tout de suite : une opération do police. Elle donnerait de la profondeur à notre dispositif face à la Grèce, elle balaierait tous les irréguliers qui pullulent, elle nous mettrait en possession des armes et munitions cachées; elle devrait être faite sans déclaration de guerre; elle devrait s'arrêter à Larissa.

L'attaché militaire anglais, stylé par Robertson, conteste mes chiffres sur l'évacuation dans le Péloponèse. Je lui réponds par un exemple : il avoue que la 11' division, à Athènes, avait 1.000 hommes : il en est passé t^9.

Mon argumentatioo devait avoir porté.

La conférence examine ensuite un second point : le front môme. Lloyd Georges veut diriger la discus-

MON COMMA.>ULML-M tUS Uilli.M

siJii, pose uno fuulo de quostions et ppiiilant plus d'une houro jo réponds à une série do deman<les.

Au fond, tout se résume en ceci : avant la conlércnce, Cadorna et Robertson, ne voulant rien fiairo pour rOrient, ont demandé l'évacuation de la Serbie. Lloy<l Georges mt* pousse sur le terrain cxclushTement militaire, multi()liant les hyp<^thèfes pour me forcor à dire qu'il faut évacuer, si je ne reçois pas de renforts, renforts qu'il est impossible de. me donner. Pour des questions de sentiment, comme pour des questions militaires, jo ne cède pas et je reviens chaque fois avec ce leit-motiv : p»s de repli. < Malgré la déroute presque sûre, m'est-il objecté » ? EHe n'aura pas lieu, ai-je répondu, et je rappelle 1915.

Devant mon insistance, la -séance se tfTmine sans conclusion. Les militairr^^ vi>iit ill^rnJor ,\'nn . .'.t.». les civils d'un autre.

J'ouNre une parenthès»' : i.y.im.y, ..m civib's suivaTitos, soutient ma thèse; mai il m'incite à évacuer Monaslir. C'était l'avis unanime de la diplomatie : les » vis-à-vis do la Serbie, où étaienl-lls?

La séance exclusivement militaire (quatre Italiens, quatre Anglais, un Russe et moi) montra l'accord parlait Cadorna, Hobertson.

Cadorna demanda qu'on chfan^^t le r6le des troupes d'Orient. Je finis par trouver une formule : conserver le rôlede ja«lis, mais avec, pour le moment, les modalités prescrites par une <lépèche de iolTre me disant de ne plus attaquer, mais de faire tout pour reprendre les attaques. Il n'y avait donc rien de fait.

Cadorna alors, sar un second point, fit émollre l'avii) qu'il était im;)osbible d'eovoycr des renforts

anglais ou italiens. Celte motion, longuement combattue, fut maintenue, mais avec l'addition suivante : « qu'elle exprimait l'avis des états-majors anglais et italiens », les états-majors russes et Iranr\i> pouvant donc être d'un avis différent. Je la rédi- ^r ai : € Nécessité de réserves, — renfort de trois divisions, — envoi échelonné de ces unités, possibilité de les rendre à un autre front ». J'ajoutai comme émanant uniquement de l'état-major français, que cette non-permanence des divisions pouvait être envisagée, puisque l'état-major français s'était engagé à envoyer les Français en Italie, si les Italiens ne tenaient pas.

Au fond Cadornaet Robertson n'avaient pas réussi. Dans la séance des gouvernements, les conclusions militaires permettaient de n'aboutir à rien, au lieu d'arriver à prononcer ou accepter un recul.

Il n'y eut plus de séance où j'assistai. Je sais toutefois que la question subordination complète de l'armée anglaise fut décidée par les gouvernements, malgré Robertson appelé à leur barre. C'était une nécessité absolue, sur laquelle j'avais insisté à bien des reprises.

Une dernière question fut traitée entre Lloyd Georges et moi. Il m'exposa ûnalement que si j'attaquais la Grèce, les Etals-Unis pouvaient en profiter pour ne plus rien nous donner et que c'était la fin de la guerre. Je compris; je cédai, bien que localement, en Orient, ce fut une faute militaire.

Page 1