ON A TIRÉ SUR LUI
Le fait n'est trop que trop réel. Nous aurions voulu taire ce funeste épisode de l'histoire des querelles littéraires de ce temps. On a tiré sur M. Emile Zola.
Nous avions espéré qu'on réussirait à tenir l'aventure secrète. Il n'y faut plus compter maintenant. C'est le bruit du jour. Il ne nous reste qu'à donner les détails les plus précis et les plus circonstanciés sur cet exécrable attentat, qui, s'il eût été consommé, aurait eu des résultats incalculables.
On a tiré sur M. Zola. Où s'arrêtera la fureur des partis?...
C'était vendredi dernier, entre onze heures et minuit. Il avait fait un sale temps toute la journée. La pluie s'en donnait à cœur joie. On entendait le hoquet des ruisseaux, les plaintes sourdes des plombs obs*-
GAIETÉS PARISIENNE lOT
trués, les roulades des tuyaux trop pleins. L'averse ruisselait sur les pavés, ravivait l'ocre pâli des murs, les tachant de plaques plus foncées, dégringolant tantôt avec un fracas d'avalanche, tantôt avec un grésillement de friture.
Le ciel dégueulait sur la terre.
Dans un café de Montmartre, connu sous l'appellation familière de la Mort subite, quelques hommes étaient rassemblés. Pourquoi là plutôt que dans un cercle ou dans un salon ? C'est leur secret. Ils appartenaient pourtant à la classe distinguée ; leurs mains étaient blanches, particulièrement soignées aux ongles, et il y avait de l'intelligence dans leurs physionomies.
C'était le clan des naturalistes, une secte qui se vante d'avoir découvert le soleil et la lune, et principalement les égouts; une petite chapelle où l'on adore une demi-douzaine de nombrils, pas davantage, et où l'on communie sous les espèces de la description exclusivement.
On remarquait dans ce groupe J. K. Huysmans (dont le K rappelle le Z de Z. Marcas), Céard, Vast- Ricouard, Léon Hennique, et, les dominant par l'autorité du geste et la gravité de la parole, le maître à tous, le chef élu, Emile Zola, surnommé « le sympathique auteur de Bouton de rose ».
Ils buvaient et fumaient. Mais la bière et le tabac n'étaient pour eux qu'accessoires et prétextes. Ils
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causaient de ce qu'ils appellent leur art. Et la galerie les écoutait respectueusement.
— Je suis content de mon travail aujourd'hui, disait Huysmans.
— Vraiment ?
— Oui ; je crois avoir saisi assez eiactement le profil d'un vase de nuit.
— Si vous voulez bien dire un pot de chambre.., fit sévèrement Zola.
— C'est vrai, murmura Huysmans confus.
Emile Zola était demeuré rêveur ; il prononça ien^ tement ces paroles :
— Un pot de chambre révèle souvent toute une civilisation... Un monde peut tenir dans un pot de chambre.
— Et même une mappemonde^ ajouta Céard qui aime à rire.
Le chef le regarda de travers.
— Vous savez, mon cher Céard, que je suis absolument antipathique à ce genre d'esprit. Je vous engage à y renoncerj du moins devant moi. Montreznous votre pot de chambre, Huysmans.
— C'est une page, affirma Emile Zola après l'audition de ce morceau* ^ Ùt pot d» chambra restera» dit Vast'^Rieoiiardi
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^— Il comble une lacune.
Ainsi devisaient ces hommes jeunes encore dans la buée du houblon et le miroitement du gaz. II me serait facile de brocher une cinquantaine de lignes sur cet intérieur de café. On verrait une foule de détails ignorés et intéressants : des chopes sur des plateauxi une peAdule à la muraille» des banquettes en vieux velours, des dominos remués, des cartes mêlées, des petits morceaux de sucre, un billard dans U fond» et la dame de comptoir lisant un roman.
Autant de perdu pour Fart naturaliste !
L'heure vint vite de se séparer. Ce fut Zola, puissant et doux comme Gœthe à Weimar, qui, sur le coup de minuitj donna le signal du départ.
Léon Hennique et le plus vaste des Ricouards prirent la direction de la rive gauche.
Il ne resta auprès d'Emile Zola que Céard et J. K. Huysmàns, constitués en garde d'honneUr et décidés à raccompagner jusque chez lui, c'e8t*à-dire aux Batignolles.
La pluie continuait à tomber.
Plus d'omnibus, pas de voiture. Les trois amis pressaient le pas, opposant un front héroïque à la rafale, pleins de cette majesté inconnue aux caniches mouillés;
lis ne se disaient plus rien.
Tout à coup, à la hauteur de la rue du Gimetièro*
Montmartre, uoe ombre passa rapidement auprès d'eux, effleura Zola, et l'on entendit aussitôt la détonation d'un coup de pistolet.
— Ah ! je suis blessé ! cria Zola.
— Malheur I dit Céard en le recevant dans ses bras.
— Je cours après l'assassin ! dit Huysmans.
— Ne lui faites pas mal... murmura Zola avec une grandeur d'âme surprenante en un tel moment.
Mais l'assassin n'avait pas attendu pour se tirer des pattes ; il trouait l'ombre du côté de la rue de Douai.
— Non, Huysmans, restez, dit Céard ; aidez-moi
plutôt à soutenir notre ami.
Zola, en effet, semblait prêt à défaillir.
— Où êtes^vous blessé, mon cher maître) demanda Huysmans.
— Je ne sais pas.
— Vous sentez-vous mal quelque part }
— Oui... partout.
— Appuyez-vous sur nous.
-^ Je voudrais boire quelque chose... un verre d'eau sucrée.
— II n'y a plus de bibines ouvertes, objecta Huysmans.
— Voyons, illustre maître, faites quelques efforts pour marcher. Nous ne sommes pas loin de chez veus«
— Je dois être bien pâle.
— Mais non... pas trop.
Et tout en marchant :
— Avez-vous distingué les traits de ce scélérat ? dit Zola.
— Non ; et vou^?
— Moi non plus... mais je soupçonne quelqu'un.
— Qui donc?
Il leur jeta à mi-voix un nom dans les ténèbres.
— Oh ! firent ses deux compagnons en se récriant.
— Écoutez donc, j'ai tant d'ennemis dans la boutique Dentu.
Il se trouva qu'arrivé chez lui Emile Zola ne se ressentait presque plus de sa blessure. On chercha vainement la balle, elle s'était perdue sans doute dans les vêtements. Céard et Huysmans voulaient aller réveiller un médecin. Il les en détourna.
— Attendez à demain matin, dit-il. je ne veux pas du premier médecin venu. Je veux un médecin naturaliste.
— Où diable trouverons-nous cela ? demanda Céard à Huysmans dès qu'ils furent dehors.
— On trouve de tout à Paris, fit sentencieusement Huysmans.
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Le lendemain, le spirituel auteur de J^outon de rose allait beaucoup mieux, La Quit n'avait pas été cependant exempte de fièvre, et, au point du jour, il avait été question un moment d^envoyer chercher Flaubert (comme on aurait envoyé chercher un prêtre). Mais on y avait renoncé en présence d'une amélioration sensible dans son état général*
Le bruit s'étant rapidement répandu de cette nouvelle, M. Emile Zola a recueilli un grand nombre de témoignages de sympathie, Plus de deux cents personnes se sont inscrites chez lui pendant la journée d'hier.
Il ne nous est pas revenu que M. Zola ait fait sa déclaration au commissaire du quartier. Mais l'opinion publique a déjà manifesté son indignation au sujet de cet acte incroyable de sauvagerie.