‹ Mon dernier-né: gaietés parisiennesChapitre 17 sur 58 · D*APR£S ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

D*APR£S ALFRED DE MUSSET

DURAND

Que vois-je donc là-bas > Quel est ce mortel sombre Dont le regard perçant semble interroger l'ombre, Et dont l'habit râpé trahit l'orgueil vaincu > Pourvu qu'il n'aille pas m'emprunter un écu I

DUPONT

Je ne me trompe pas : cette barbe fournie Et ce nez effronté tout ouvert pour la pluie, Et ce je ne sais quoi d'aigre et de ténébreux. C'est Durand, mon ami des jours malencontreux. Bonjour, Durand.

Il8 MON DERNIER-NÉ

DURAND

Dupont !

Dupont.

Oui, mon cher, c'est moi-même.

DURAND

Toujours âiissi fjiteux, et toujourë àtissi blême ! Tu n*es donc pas encore à la maison Dubois?

DUPONT

Et toi, je te croyais à décharger du bois

Au port Saint -Nicolas ou quai de la Tournelle.

bùkAND.

Fi ! mon cher, j'ai dompté la fortune rebelle.

DUPONT

Ami, te souvient-il de ces temps hasardeux Où, n'ayant p^s pôilr Uh, oh eh faisait polir déiix ,^ On me tfOlivalt déjà fbtt èh économie Politiqiie, et fert-é Su'f ihdti autonomie.

Je prohiettâîé *, j'aVâis un certain entregent, De l'acquis, mille dons, excepté dé l'argent.

GAiËTËâ i^ÀkistfekNES tl(j

J'étais tout préparé pour la diplomatie ; J'aspirais ^u pouvoir.

£)URAND.

Oui, c'était la ta scie.

DUPONT

Ne faille pâl Je fu^ phéfèt atl Seize-Mài.

C'était l^heilte, tu ^ais, d'un {iéWItiUe essai. J'étais tout désigné par tout ce qui témoigne : J'avais un front d'airain, on connaissait ma poigne On m'envoya, sachant combien j'étais hardi, Dans un département revêche du Midi.

Ah ! Durand, que je susj dépassant toutes bornes, Saisir du premier coup le taureau par les cornes I De maires et d^àtljoihts tjUfei thàèSËété je fis; Et que d'iii^tltùleUfs {iàt hiês Soihs décoafitlô ! Un instàht je le crUS, nâîf fonctiotihàlfé, Abattu, 6fe taiit-eàli révdlutiohhaire.;.

Mais il H*ett était Heti, léfe fàitfe l'Ollt tf dt5 pttJUVe ; Et le i3dète IttlpdHàht et qUb j'ËVëlg fêvë,

--^ Ëspbir déçU ! rëtttUi- des Hautes deétiiléfe^ I «*

A manqué tout à coup à mes mains cramponnées !

durAnd

Pauvre cher! Et depuis?...

DUPONT

Depuis, tout a raté Pour moi, tout ! Je suis en disponibilité.

Mon avenir si beau se lézarde et se tronque.

Anxieux, je réclame un mouvement quelconque ; Il saura me trouver, n'importe à quel moment, Mûr pour la volte-face et prêt au changement, Servant "ou combattant les causes les meilleures, Serviteur de tout maître et de toutes les heures,

DURAND

Quel heureux naturel ! quel facile penchant I

DUPONT

Mais toi, raconte-moi ta vie, ami touchant.

Parle. Je t'ai connu jadis commis libraire.

Ton visage boudeur à nul ne semblait plaire, Et nul ne te plaisait non plus. Â contre-cœur Tu faisais des paquets de livres, et moqueur. Amer, bourru, sournois, te préparant aux luttes, Tu disais en parlant des critiques : « Ces brutes!»

DURAND

Je ne suis pas changé, Dupont, mais j'ai grandi, Grandi jusques aux cieux I

DUPONT

J'en suis éplafourdi.

Et quel est ton métier > Es-tu capitaliste Ou photographe?

DURAND

Non. Je suis naturaliste

DUPONT

Naturaliste ? Ah ! ah I Tu vends des animaux Empaillés }

DURAND

Pas du tout.

DUPONT

Ou bien des minéraux }

DURAND

Je produis des romans d'espèce singulière.

DUPONT

De quel genre?

i22 Mon bËkNl£k-Hê •

DÙkAMb.

Du hlleti. J'ai trouvé ma manière.

Vois-tu, BalzâC, t'til biéh; Godcdtift, ce fi*e^t pas thâl; Mais ce n*est pas assez. C'est mes<^iiiU) t^itii bâhal. Paul de Kock m'aurait plu ; j'en fus enthousiaste. Pourquoi dans son Cocu s'é^Uil montré si chaste > Son monsieur Baisemon, bête à manger du foin, Et son Mauvais Sujet ne vont pas assez loin.

Ne voulant rien offrir au public de maussade, J'ai cherché mes effets dans le marquis de Sade.

bÛi^ONT.

Un auteur excellent !

DURAND

Et bien calomnié, Qui me vaut aujourd'hui d^éti'e excommunié.

Mais je ne m'en plains pas : les papales colères Me font vendre par âh quinze mille exemplaires De plus. Il est très bon d'être mis à l'index. Que n'ai-je été maudit par l^ârchevêque d'Aix ! On ne peut tdut aVoir; Je pdssède la vegUo»

Et dire que j'avais débuté dans l'églogue !

On me citait comme un jeune homme de bon goût ! Commencer par le lac et finir par Tégoût.

Ce que c'est que de nous, Dupont I

GÂifiréS t^ÂRiSIÈNNES i23

Moi, je t'approuve.

On dit ce que Ton voit, on tiiontre ce qu'on trouve.

DURAND

Ce qu'on trouve toujours ne fleure pas très bon ; Tantôt e'est un œillet, et tantôt un bubom Mais qu'importe I avant tout il faut être nature. Vive le document humain, la gravelure, Les filles et le vin ! Plutôt que d'embêter, Je veux scandaliser, révolter, irriter.

Je veux régénérer le voluiiie et la scène ».

L'horrible étant u&é^ je donne de l'obëi^êâe. Le pochard tieillissàit^ j'ai cré6 le pt)lvre&y« Richer en me lisant rit à pldh tonlbdreatti Même un soir j'ai, souillant la jupe des actrices. Traîné mes pieds boueux au pays des coulisses. Ainsi Vâls-jë, ddhiiâHt dé gtàtids coilps de boutbît, Et j'ai des déshonneurs nouveaux pour le trottoir.

DUt>ONt.

Bon I je sais maintenant le nom dont on te nomme. N'es-tu pas l'auteur de... ?

Justement, mon bonhomme.

DUPONT

Et de... ?

DURAND

Cest bien cela.

DUPONT

Reçois mes compliments.

Ton œuvre est en faveur près de quelques déments, Et tu resplendiras dans la race future Parmi les criminels de la littérature.

DURAND

La confiance en moi ne m'a jamais manqué.

Il ne me déplaît pas, mon cher, d*être attaqué * Au contraire. J'éprouve une jouissance âpre En lisant un article acide comme câpre.

DUPONT

Bravo ! je vois en toi l'homme que je cherchais»

DURAND

Vraiment, mon cher Dupont I

(A part.) Qu'est-ce que je disais

DUPONT

Un jour si fortuné veut une apothéose :

Entrons au cabaret ; offre-moi quelque chose

GAIETES PARISIENNES I25

DURAND

Viens, je sais un journal qui vaut un cabaret.

DUPONT

Après vous.

DURAND

Après vous.

DUPONT

Après vous, s'il vous plaît.

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