JEUNES FILLES
ET VîEUX Messieurs
La scène se passe dans la salle du Conservatoire, le jour du concours de chant. Public houleux, composé en partie des élèves et des parents des élèves, de professeurs, de journalistes. L'aréopage, choisi comme d'habitude parmi les sommités (élastiques), la fait à la majesté. Vingt-six degrés de chaleur.
Virginie Cheval, vingt-cinq ans, huit mois; elle chante Tair de la Favorite. — Mon arrêt, descends du ciel!
Premier Juré. — J'ai déjà entendu cette voix-là.
Deuxième Juré. — Et moi aussi.
Troisième Juré. — Oui... Tannée dernière.
Quatrième Juré. — Et aussi Tannée d'auparavant.
Premier Juré. — Est-ce que nous en avons pour toute notre vie à entendre cette demoiselle *> Virginie Cheval. —
Mon arrêt, descends du ciel !
Venez tous, c'est une fëtel
Deuxième Juré. — C'est une fête... c'est une fête. •• ça lui plaît à dire.
Troisième Juré. — Il faut lui donner un prix pour nous débarrasser d'elle.
Quatrième Juré. — C'est cela..i nous ne la reverrDns plus.
Premier Juré. — Bon voyage I
Deuxième Juré. — A une autre.
Anita Dumène, vingt et un ans; air du Pré aux Clercs, —
Ah! ttieSSieiifs, de grâce, Faites les finir, Car je me sens lasse De tant de plaisir I
Premier Juré. — Elle est drôlette.
Deuxième Juré. — Vous trouvez .>
Troisième Juré. -^11 ne faut pas être trop difficile.
Deuxième Juré. — Non, mais encore!...
Premier Juré. — Elle est drôlette.
Anita Dumène, continuant —
Messieurs vos ermites Sont des hypocrites, Et vos arlequins Sont de francs coquins !
Le Juré d'en face, se penchant à Voreille de son voisin. — Cet Auber ne vieillit point.
Le Voisin, étonné. — Auber?... non... Hérold.
Le Juré d'en face. Ah! c'est vrai... Maudit râtelier I
Le Voisin. — Avez-vous une opinion sur cette jeune personne?
Le Juré d'en face. — Une opinion?... oui... non... je suis un peu embarrassé... Il me semble que le registre supérieur n'est pas mauvais.
Un Juré, prêté par Vlnstitut. — Il est même excellent !
Premier Juré. — Elle est drôlette.
Deuxième Juré. — Elle mérite un prix.
Premier Juré. — Ne le lui donnons pas... nous ne la reverrions plus.
Deuxième Juré. — Vous avez raison.
Plusieurs voix dans la salle. — C'est une injustice révoltante!
GAIETES PARISIENNES I29
Choeur général. — A Tinjuslice! A l'injustice! Un groupe d'élèves. — A bas Virginie Cheval!
Vive Anita Dumène I
Un autre groupe. — A bas Cheval! A bas le jury! Le jury est gagné!
Tumulte. — Les uns se lèvent sur leur fauteuil; les autres se penchent hors de leur loge. Tous les bras sont dirigés avec passion vers le jury. Le président, M. Ambroise Thomas, cherche en vain à réprimer le désordre ; le gracieux auteur de Gilles et Gillotin ne parait pas né pour les orages de la tribune. Une jeune mère se trouve mal. Ce n'est qu*au bout d'un grand quart d'heure que le concours peut continuer.
Baptistine Mauffroy, vingt-deux ans, air d*Ophélie — Ah.,, ah! ahlahf
Premier Juré, au deuxième juré. — Mon cher collègue....
Deuxième Juré. — Hein?
Premier Juré. — Permettez-moi de vous averti que vous êtes sur le point de céder au sommeil.
Deuxième Juré. — Je ne m'en cache point.
Premier Juré. — Attendez au moins un autre air que Tair d'Ophélie. Vous savez combien Ambroise Thomas est susceptible.
Deuxième Juré. — C'est juste. Merci.
Le lendemain. La scène se passe dans la famille d'Isaurinc Bobinslci, qui a obtenu un deuxième acceasit. La mère est sortie; le père (Polonais naturalisé) e^t ocpupé de quelques menues réparations, car il est tailleur. Isauqne pleure à son piano.
Lb Père. — Foyons, betite, gonzole-toi... Tannée brochaine, cela ira mieux.
La Mère, rentrant. — Voici les journîiux |
Le Père. -^ Gompien en as-du tonc acbôdés, ma femme >
La Mère. — Quatorze.
Le Père. — Notre fille nous goûde pien de Tarchent !
La Mère. — Isaurîne, viens voir ce qu*on dit de toi.
isAûRiNE. — Ça m'est bien égal, maman... Les journaux, je m'asseois dessus (Elle pleure de nouveau.)
La Mère. — Tu as tort, men enfant; les journalistes sont les meilleurs juges. Tiens! vois plutôt: « .;.. En n'accordant qu'un second accessit à M^^"" Isaurine Bobinski, lé jury a fait preuve d'une incapacité notoire... n
Le Père. — Notaire.
La Mère. -^ Non, il y a ôotoiré.
Le Pèiie. •!" Notoire en vieuiç français ; notaire auchourt'hui. Chai édutié.
IsAiiRiNE. — Est-ce là tout ce qu'il dit de moi, le journaliste?
La Mère. — Oh! non, pia fille; il y en a encore très long. Il te compare à la Malibran, à la Sontag, à la Pas ta...
IsAURiNE. — J'aimerais mieux être comparée à Bilbaut-Vauchelet.
La Mère. — Cela viendra, blanchette.
t^ PÈHI5, — Sontag est Tanacramme de Gaston.
Chai édutié,
La Mère. «- Voyons les autres. Celui-ci est plus bref| mais il p'e^t pas moins gentiU % W^"" Bobinski a généralement fait plaisir, C'est une étoile ei) herbe qui a chanté de main de maître t «
Le Père. — Cet homme n'a bas da sui(]e tans 1^9 imaches.
l^A MÈREt «-^ Peu importe 1 il est bien intentionné, Q'est le principal... Et si tous ceux qui tiennent un» plume avaient la même honuêteté..*
Isaurine. — Ensuite, maman, ensuite I
La MÈREt •— Voilà. « Bobisnki ne vaut pas Dumène, mais elle» enfonce de beaucoup Cheval. Cou« rage, Pobîaski I l'avenir est à toi! » Il est familier.
tsAyRi^E. — t C'est le genre.
Le PÈRE, grommelant. — Le chenre... le chéâre..«
MON DERNIER-XÉ
IsAURiNE. — Taisez-vous, papa, vous ne vous y connaissez pas!
Le Père. — Bourquoi est-ce qu'il te dudoie?
IsAURiNE. — Ce doit être un jeune.
Le Père. — Un cheune animal.
ISAURiNE, haussant les épaules. — C'est tout ce qu'il y a dans vos journaux?
La Mère. — Attends... En voici un qui a l'air drôlement écrit.
IsAURiNE. — Donne-le-moi ; je le lirai plus vite que loi, t Nous avouons avoir peu prêté l'oreille aux accents de cette jolie brune, tout occupé que nous étions de ses grandes prunelles magnétiques et tachées d'or, de ses lèvres sensuelles et rouges de sang, indice certain d'un tempérament fougueux, de son épaisse et fauve chevelure, qui semblait dégager d'acres senteurs... »
La Mère. — Passe quelques lignes.
ISAURiNE. — Mais non! « De tout cet ensemble plein de force et de gracilité, et comme revêtu du haut en bas d'un étrange duvet roux... »
Le PÈRE. — Est-ce gue cela le recarte?
IsAURiNE, lisant, — t On nous a dit que cette exceptionnelle créature s'appelait Isaurine Bobinski : nous n'y voyons pas d'inconvénient. Pour ce qui est de son savoir... » Ah ! (Elle pousse un cri et laisse échapper le journal.)
GAIETES PARISIENNES I33
La Mère, se jetant vers elle. — Qu'est-ce que tu as, ma fille >
Le Père, ramassant le journal. — Qu'est-ce qu'il y a tonc tans ce chonrnai} (Lisant.) « Pour ce qui est de son talent et de sa voix... elle pourrait rendre des points à une seringue. »
La Mère. — Reviens à toi, Isaurine.
Le Père. — Le bolison!... Il y a pien serinque.
Isaurine. — Laisse-moi, ma mère, laisse-moi... Ou plutôt, donne-moi mon chapeau I
La Mère. — Tu veux sortir >
Isaurine. — Oui.
La Mère. — Où vas-tu ?
Isaurine. — Me jeter à l'eau, (Elle sort j^écifitamment.)
La Mère. — Suivons-la!
Le Père. — Moi, che resde bur carter la maison.