L'AVOCAT DOMINATEUR
Il se lève. On frémit ; on dit de tous eôtés : Chut I Chut!
Il pose sa main, sa main dominatrice, sur sa serviette. Que de choses dans cette serviette ! Un monde sous une peau de chagrin !
Il regarde d'abord Tauditoire public. Tout pour l'auditoire public ! C'est là qu'il a ses partisans, ses admirateurs. Il s'assure de leur sympathie, il les compte de l'œil, il les reconnaît. Il ne leur sourit pas; car il est trop ému, il est trop pénétré de la cause qu'il a à défendre, une cause sainte, une cauâe pour laquelle il ne dort plus, il ne mange plus, qui prend toute son existence depuis un mois. Il a eu bien des causes dans sa vie entre les mains, mais jamais pareille cause ne l'a émotionné à ce point, rie l'a saisi tout entier. C'est la neuf-centième^ — c'est la première.
GAIETÉS t>ARISIEKNES I35
On le voit haleter. 11 embrasse d*un regard lé groupe des jurés ; il s'y arrête avec complaisance, avec biôtitôillance ; il a Tair de leur dire : c Chers âmiS) vous i&avez ce que j'attends de vousl Nous sommes Ici pour une œuvre commune ; vous m'ap* partenez ; vous m'êtes acquis à l'avance ; aurez-vous le courage de résister à une éloquence qui compte tant de verdicts d'acquittement ) Non i Je vous aime^ et vous m'aimez I Marchons ensemble ; vous avez de si bonnes figures I Je suis votre avocat légendaire ; ce serait la première fois que vous m'abandonne^ riez en chemin. Alons, enlevons cette cause nouvelle! * .
Les juréis se sentent déjà émus. « Oui, c'est luil se disent-ils ; une vieille gloire (et nous sommes déjà certains d'entendre un magnifique plaidoyer, dont nous régalerons ce soir nos épouses ; c'est toujours cela, s
Les voilà à peu près conquis ; ils s'apprêtent sur leurs sièges ; ils tendent l'oreille « Quelle bonne au« baine !
 la fin, l'avocat dominateur consent à saluer la cour. Le président se dit en lui-même: «Je vais avoir un rude moment à passer ; il va me falloir réprimer plusieurs fois l'intempérance de langue de ce gail«. lard'-là) le rappeler Aux convenances..» Il va me donner du fil à retordre. Je ne ^uis pas à la noce. » Aussi le président ne répond-il au salut de Tavocat
l36 MON DERNIER-NÉ
dominateur qu'avec une certaine défiance. Son front est brumeux.
L'avocat commence. suprise! Sa voix est douce, égale ; il se fait débonnaire à plaisir, c On comprend bien, dit-il, que si je n*étais pas certain d'un acquittement, je ne me serais jamais chargé de la défense de ma cliente (ou de mon client) ; cela tombe sous le sens. {S' adressant aujc/urésj Vous-mêmes, messieurs, vous seriez les derniers des crétins, vous n'auriez ni âme, ni cœur, si vous vous avisiez de condamner mon client (ou ma cliente)... »
Le supplice du président s'apprête.
Le Président. — Pardon! maître un tel, vous n'avez pas le droit d'exercer une semblable pression sur MM. les jurés.
L'Avocat dominateur. — Monsieur le président, j'ai tous les droits
Le Président. — Nous savons, maître un te/, que votre réputation légitimement acquise vous donne beaucoup de privilèges ; mais cependant la cour estime que vous dépassez la mesure. . .
Il semblait que Tavocat dominateur n'attendît que ce moment pour se développer. Il bondit sous l'aiguillon, c Ah! ah I des mesures I vous me la baillez belle I Quelle mesure, s'il vous plaît? Où est votre mesure } où est ma mesure > Définissons la mesure. Où commence-t-elle > où finit-elle ? Est-ce la mesure qui m'empêchera de sauver un innocent } Ne l'espérez
GAIETÉS PARISIENNES iZj
pas. Il sera sauvé, avec ou sans mesure, vous le savez bien. Et par qui sera-t-il sauvé > par quelqu'un qui est plus fort que la mesure, par quelqu'un qui est plus puissant que vous, que moi, que nous tous, par Topinion ! »
C'en est fait, voilà l'avocat parti ; on ne l'arrêtera plus. Il retrousse ses manches et se met à travailler son sujet ; on dirait un boulanger qui pétrit sa pâle. « Il est en train ! » pensent les jurés. Le président ne souffle plus mot ; il courbe la tête.
Qu'il est beau, l'avocat dominateur! Beau au point de vue du barreau, s'entend. Il a toutes les notes sur son clavier, et il les parcourt toutes. On l'attend particulièrement aux larmes, « Croyez-vous qu'il pleurera, madame > » demande une spectatrice à sa voisine. — « Oh! oui, madame, répond celle-ci ; il a pleuré à son dernier procès ; c'était superbe ! » Il pleurera, il ne pleurera pas. Il pleure enfin ; il pleure comme un veau. Toute la salle est sur le point d'en faire autant.
Les hommes le préfèrent cependant dans l'invective. Chacun son goût. Il n'a pas son pareil pour traîner la partie adverse dans la boue, pour la traiter de canaille et de misérable, et de lâche, et de vermine. C'est là que le président est aux abois ; le président se consume en efforts pour le faire taire. Inutile ! L'avocat veut manger de la partie adverse ; on ne la lui arrachera pas d'entre les dents. Venez-y
MbH !)&ftl<IIER-Kâ
donc I k Tifehë, filoii ; tiétiB, escroc I Encore ce coup de poifig I éi îJélUWâ, et celukci ! TU n'en as pâd AÈBtt ? Je Vali tè faire tôtt compte ! i . t Mais i-egarde»^ lô doiid, môësiôtit'ë Ifcs jurés 5 voyefe ce visage çm«^ preint des plus basses passions ; ce h'est plud un être hiiftialfi ; 11 ihfe fait horreur. Pouah I il
Et 11 ge côiivrè la figUfe de fees deux maiiife ^at m moUVetîietlt cJUe lui eussent enVié les grâtidB otateUfs d*autrefois, et 11 crache de dégoût. Il atteint àiilsl aux hauteurs infitlies de sa profession. Il tuiSSelle de sueut, tnais il Va toujours ;- il est extéhîié, mais il continue. Onl*engâge â pi-érldte du repoS. DU fépbS! àllonfe donc 1 Poût ({iii le prene^^ydUâ ? Il ti*y aUf â de i-epos pbUf lui que lorsqu'il auta sauvé m ëlieiitë (m soft eiient), et il \à sËuVër a I
!1 l*a sdutéè, ^ â bfftë tëtldu, cortimë tdUjourâ:
-uni .V , no ; 9819