LES OUBLIÉS DE L'HOTEL-DE-VILLE
Par tiiie tiuit claire. Une multitude d^ombres se pressent autour du nouvel H6tcl-de-Ville. Ce sont les Parisiens et les Parisiennes qui n'ont point paru dignes au conseil municipal d'avoir leurs statues sur les façades de l'édifice.
Chœur d'ombres. — A bas le conseil municipal ! A bas la Cottimissiott des beaux-arts ! — Nous sommes, nous aussi, nés à Paris, et nous valons ceux que vous avez favorisés ! Nous voulons nos statues ! — A bas le conseil municipal! A bas M. Parent! A bas Mi Engelhartl — Nos statues ! nos statues!
M» Parent, apparaissant aU'^dessus (Tune patissade BUiH dé M. Engelhartl «^ Illustres ombres...
M. Engelhart. -^ Ompres illisdres...
M; Parent* — Vous nous voyez réellement au dé^ sespoir; Mais veuillez considérer que nous n'avons à notre disposition que cent six nichesa
M. Engelhart. — Il nus est imbozible te blazer tut le monte. (Cris et sifflets.)
Chœur, — Nos statues ! nos statues !
Une Voix. — Nous ferons valoir nos droits devant le public I
Falconet. — Je dirai à vos sculpteurs comment le sculpteur Falconet a été exclu du groupe des artistes I
Gabriel Naudé. — Et moi, par quelle cabale Gabriel Naudé, bibliothécaire du cardinal Mazarin et grand médecin, ne figure pas à côté de Fagon et de Firmin Didot I
OuDRY, — Vous voulez des Parisiens ? Qui suis-je donc, moi qui ai signé les splendides tapisseries de Beauvais ?
CoNRART. — Et moi qui ai fondé l'Académie française !
Guillaume Colletet. — Et moi qui ai raconté l'histoire des académiciens !
DoNNEAu de Visé, — Et moi, le rédacteur du Mercure !
La Harpe, — Il n'y a pas plus Parisien que moi, moi qui portele nom de la rue où je suis né. Et vous avez pu m'oublier ! Vous avez oublié le disciple et Tami de Voltaire !
M. Parent, — Nous ne vous avons pas oublié, monsieur de la Harpe, nous vous avons écarté. Vous êtes un renégat de la philosophie.
GAIETES PARISIENNES I49
M. Engelhart. — Et fus êdes mort en gabuzin.
La Harpe, — Qu'est-ce que vous dites ?
M. Parent. — Il dit que vous êtes mort en capucin.
Noël Coypel. — Dérision ! Avoir admis Lancret, et n'avoir point admis Coypel I"!
Antoine Coypel. — Ni Coypel II I Charles Coypel. — Ni Coypel III !
Simon Vouet. — Eh bien ! et moi, premier peintre de Louis XIV?
Helvétius. — La rue Sainte-Anne s'est longtemps appelée de mon nom. J'ai eu VEsprit de faire le Bonheur, deux livres qui m'ont rendu célèbre. J'ai fait aussi le plus de bien possible et pensionné de ma fortune plusieurs gens de lettres. Tout cela n'a pas suffi pour me donner entrée à votre Hôtel-de- Ville.
M. Parent, troublé. — Il faut qu'il y ait eu erreur, monsieur Helvétius.
DuFRESNY. — Erreurs au pluriel, dans ce cas.
M. Engelhart. — Gui êdes-fus ?
DuFRESNY. — Dufresny, pour vous servir; Dufresny, le collaborateur de Regnard; Dufresny le dissipateur, le panier percé et fleuri. Je ne vous ai pas paru digne d'une statue; vous êtes bien dégoûtés, messieurs. Savez-vous que j'ai du sang d'Henri IV dans les veines ? Il est vrai que vous m'avez préféré M. Louis-Benoît Picard ; grand merci.
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Jean-Baptiste Rousseau. — Oo m'a bien préféré M. Scribe. J*ai été pourtant le premier poète lyrique de mon temps,
Santeuil. — Après moi, s'il vous plaît, mon cher camarade.
Jean-Baptiste Rousseau, — En latin, c'est possible.
Santeuil. — Latin et français, nous voilà tous deux compris dans le même oubli. J'ai eu le tort d'être prêtre ; mais je l'étais si peu et si mal ! Cela ne les a pas arrêtés pour Malebranche, qu'ils ont reçu.
Louis Racine. — J'espérais que le nom de mon père parlerait pour moi. Le temps n'est plus à la Religion. Encore aurait-»on dû se rappeler combien j'aimais le bon vin !
M. Parent. — Monsieur Racine, croyez que c'est avec regret...
Malézieu, — Ayez donc eu; comme mol, de la science, du goût, de Tamabilité, une renommée uni«> verselle, pour venir échouer contre Tignorance ou le parti pris d'une assemblée de bourgeois du dlx-*neuvième siècle !
Amontons. — Ayez donc été un astronome célèbre I
Bourdelin. — Un chimistre éminent I
M. Parent. — Messieurs, messieurs, de grâce..*
M. Engelhart. — Abaisçz-^fqsl
ETIENNE JoDELLE. — Je vcux ma statue I Je suis Parisien, un des pères du théâtre français et le chef de la Pléiade.
Alexandre Hardy. — Je veux ma statue ! Je suis Parisien, et j*ai fait sept cents pièces de théâtre.
Chapelain. •* Je veux ma statue I Je suis Parisien, et j'ai rimé la Pucelle, une des œuvres dont on a le plus parlé.
ScARRON. ^ Je veux ma statue...
M. Parent, riant. — Vous ?
Scarron. — Moil Je suis Parisien, et...
M. Engelhart. — Mais recartez-fus tonc, mon ponhomme.
Scarron. — Je sais, je sais. Je ne suis pas précisément joli ; mais Villemain n'est guère mieux
tourné que rogi. Et puis, tout cela s'arrange avec des draperies. D'ailleurs, je m'appelle Scarron.
M. Parent, — Nous entendons bien.
Scarron, — Et il n'e^t pas permis d'exclure Scarron de l'histoire.
M, Parent. — - De l'histoire, non; mais d'un palais, si.
ScARjioN. " Allons, je vois bien que c'est encore ma veuve qui aura intrigué auprès de Louis XIV
pour m'eropêçber d'avoir ma statue !
Raymond Poisson. — Il était écrit que Molière nous couvrirait toujours d'ombre. Et pourtant j'étais
Parisien comme lui, comédien comme lui, auteur dramatique comme lui.
PmLippE Poisson. — Parlez aussi pour moi, mon père.
La Fosse. — J'aperçois là-haut Talma, qui me doit un de ses plus beaux rôles : Manlitis Capito^ linus. Et moi, je suis en bas. Qu'en dis-tu, à posté-rite?
La Chaussée. — Votre infortune, que je partage, me tire des larmes.
La Fosse. — Cela ne vous change pas, cher confrère.
M. Parent. — Voyons, madame, soyez raisonnable... on vous dit qu'on ne passe pas.
Ninon de Lenclos. — Cependant, il y a plusieurs femmes qui sont entrées, entre autres une vieille dame avec des coiffes.
M. Parent. — M"* Geoffrin... Oh I celle-là, c'est différent !
Ninon de Lenclos. — Eh bien! vous êtes encore poli, vous !
M. Parent. — Madame, je ne voudrais vous dire rien de désagréable, mais il n'y a jamais eu ici de niche pour vous.
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Ninon de Lenclos. — Je me croyais pourtant bien Parisienne.
M. Parent, sévère. — Trop, mademoiselle.
M. Engelhart, de même. — Peaugup drot.
Madame Riccoboni. — Venez-nous en, Ninon ; je suis sans doute comprise dans le même ostracisme. Il est peu galant, le conseil municipal.
Ninon de Lenclos. — Comment ont-ils fait pour recevoir M"»* de Staél ?
Madame Riccoboni, — Des protections!
Madame Deshouuères. — O mes petits moutons ! cherchez qui vous mène à THôtel-de-Ville ; ce ne sera pas moi, à ce qu'il paraît.
Favart. — Qui veut des petits pâtés ? Demandez des petits pâtés bien chauds et des comédies bien fraîches !
Montcrif. — C'est toi, Favart? Tu n'es donc pas parmi les privilégiés, mon garçon ?
Favart. — Pas plus que vous, monsieur Paradis de Montcrif.
Crébillon fils. — Pas plus que moi, mon cher Favart.
Montcrif. — Oh ! moi, je me console avec mon titre d'Immortel.
Crébillon fils. — Et moi, je me moque de l'Hôtelde-Ville, comme je me suis toujours moqué de tout, même de papa. J'ai ma niche chez les délicats et chez
les raffinés. On réimprime à grand luxe mes Matines de Cythère et le Hasard du coin du feu. On ne réimprime plus Hhadamistc et Zénobie, de l'auteur de mes jour».
Lb wc de NivERNois, — J'avais pourtant compté sur mes petits vers, N^avait^on pas dit de moi : Nj» vernois est encor duc et pair au Parnasse.
Lp COMTE DE Cavlus. — Donnons^nous la main, mon cher duc. Antiquaire, biographe, romancier, ma place était auprès d'Alexandre Lenoir.
La Condamine. — Je fus un curieux de premier ordre, et je partis de Paris pour faire le tour du monde. J'aurais bien aimé me reposer à tout jamais dans une de ces niches d'oij Ton voit tant d'événements !
Lebeau. — Et moi qui comptais sur mon Histoire du Das^Empire comme sur un ouvrage de circonstance !
FÉLiBiEN. — Un historien sérieux, un membre de l'Académie des inscriptions, un historiographe des bâtiments du roi, qu'est-ce que cela pèse aux yeux de la commission des beaux-arts ? — Mais vous ne dites rien, vous, monsieur Mercier }
Mercier. — Que voulez-vous que je dise, mon cher Félibien? Je suis absolument dans votre cas : enfant de Paris, j^ai passé une partie de mon existence à composer le Tableau de Paris^ qui a été tra-
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duit dans toutes les langues. On devait m'oublier, c'est tout simple.
M. Engelhart, bas à M. Parent. — Tiaple ! nus afons beut-êdre fait une poulette I
M. Parent. — Oh! dans le nombre I