UN DRAME PARISIEN
Un soir de première représentation au théâtre du Châtelet, pendant un entr'acte, je m'engageai dans Tavenue Victoria, où mes yeux furent frappés par un transparent lumineux sur lequel on lisait : Café des Pierrots. Ce café était moins rempli que les autres ; j'y entrai, ignorant le spectacle qui m'attendait.
Devant moi, derrière moi, autour de moi, une multitude de toiles, grandes et petites, représentant uniformément des Pierrots, rien que des Pierrots, des Pierrots dans toutes les positions et les situations de la vie. Une ode sans cesse recommençante à Deburau et à Paul Legrand I
Ici, Pierrot, un doigt sur la bouche regardant avec convoitise et précaution une jeune paysanne endormie dans un vallon, au long de l'herbe verte, son bas blanc se détachant sur le gazon. De l'autre côté. Pierrot dominant du haut d'un char une descente de la Courtille. Plus loin, Pierrot épiant par l'entre-bâille-
ment d'une porte de cave un avare qui enterre son trésor. Et puis encore : Pierrot apprenant la musique à un roquet ; — Pierrot jouant de la guitare sous la fenêtre de Colombine; — Pierrot tenant d'une main une poêle à frire, et plongeant son autre main dans un bocal de poissons rouges; —Pierrot malade et prenant du thé; — Pierrot aux prises avec un garçon d'hospice armé d'une seringue, etc., etc-
Et comme je ne pouvais m'empêcher d'exprimer mon étonnement, j'entendis auprès de moi la voix du maître du café, qui me disait :
— Il y en a encore d'autres au premier étage.
C'était vrai. Il y en avait même jusque dans l'escalier. Un ruissellement de Pierrots I Je redescendis presque halluciné.
Toutes ces toiles sont d'ailleurs peintes avec un certain talent. Et pourtant elles ne sont pas drôles dans le sens absolu du mot. Elles étourdissent le regard, mais elles ne le réjouissent pas. Cette uniformité finit par devenir blessante au bout de quelques instants. Il y a du linceul dans ces casaques blanches.
J'ai fini par savoir la légende du Café des Pierrots. Elle a, comme tant d'autres légendes, son côté grotesque et son côté douloureux.
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L'auteur de ce musée spécial s'appelait Peeous. Beaucoup Tont connu; il tenait agréablement son rang parmi les peintres de genre.
Un jour, il exposa au Salon un Pierrot qui fut remarqué. Le public eut un sourire, la critique eut des articles, t M. Pezous, disait la Revue de Paris, est le plus spirituel des petits peintres du Salon de cette année. » On alla même jusqu'à le rapprocher de Bon- Vin et de son École de peloton, ce qui était un éloge exagéré.
Hélas ! ce succès, ce malheureux succès, devait décider de son avenir et peser sur sa vie entière. Il arriva potur lui ce qui arrive pour tant de peintres : il avait réussi un premier Pierrot, on lui en demanda un deuxième, — puis un troisième.
— Faites-'nous des Pierrots I lui dirent les amateurs.
— » Faites^nous des Pierrots Nui dirent les marchands de tableaux.
Pezous avait d'abord essayé de protester.
•^ Mais, avait^l murmuré, je sais faire autre chose que des Pierrots; je sais faire des gardes-françaises^ des Bretons, des reîtres, des brigands calabrais, des contrebandiers espagnols...
Ce fut vainement. On voulait des Pierrots. 11 se résigna.
Mais le coup le plus terrible devait lui être porté par un cafetier.
GÀierÉB PARlStBNNES 167
PezoUB avait un ami du nom de Guérineau.
Je ne sais pas ce que faisait GuérineâU dans les temps antérieurs. Un jour, il y a environ quinze ans de cela, il acheta un café dans Tavenue Victoria.
Le café acheté, Guérineau, qui aimait les arts (à sa manière) eut Tidée de le décorer de peintures.
Alors, il songea naturellement à son ami Pezous, et alla le trouver.
— Tu vas me faire des tableaux, lui dit- il.
— j'y comptais, dît Pè2oUs.
— Beaucoup de tableaux I
— Autant que tu voudras.
— Des tableaux à couvrir les deux salles de mon rez-de-chaussée et mon premier étage.
— Parfait Ij*ai justement dans la tête des Sujets délicieux, des paysages nouveaux, des scènes orientales
— Ta, ta, ta! dit Guérineau, il me faut des Pierrots. -=- Tu auras des Pierrots aussi.
— Non, rien que des Pierrots !
Pezous baissa la tête, Tair atterré. îl voyait le doigt de la fatalité.
— Comprends-tu combien cela sera original ? continua son bourreau.
Guérineau loua un atelier à Pezous, et vint le voir tous les jours. Il lui fournissait des motifs; il s'est fait peindre lui-»même en matassin. 11 ne laissait pas
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de relâche à sa victime; il voulait des Pierrots grands comme nature, lui rappelant David.
Quelquefois Pezous s'interrompait et tournait un œil suppliant vers Guérineau ; mais Guérineau, enchanté, lui disait :
— Encore !
Et Pezous se remettait à la besogne en soupirant. Lorsqu'il y en eut vingt de faits, vingt tableaux de Pierrots, il demanda grâce.
— Es-tu fou? s'écria Guérineau ; laisser ton œuvre incomplète ! l'œuvre qui te fera vivre dans la postérité! Tu n'y penses pas...
— J'en ai assez.
— Ton monument, ta gloire !
— Magloire... un nom de domestique.
— Encore quelques efforts!
— Non.
— Tu ne peux pas abandonner ainsi ta chapelle Sixtine... Écoute, j'ai un sujet ravissante te proposer : Pierrot indigéré par un plat de moules.
— mon Dieu ! prononçait l'infortuné Pezous, qui finissait par céder.
Combien de temps dura ce supplice, ce supplice de tous les jours ? Deux ans, trois ans peut-être. Ce n'est pas trop hasarder.
GAIETÉS PARISIENNES l6g
Pezous ne s'arrêta qu'à sa quarantième toile, ou plutôt il tomba, vaincu, anéanti.
Il ne lui aurait pas été possible d'aller plus loin.
On lui conseilla le repos, car sa santé et surtout son cerveau étaient menacés.
Mais une épreuve dernière lui était réservée.
La décoration du café de l'avenue Victoria attira les curieux. La chromo-lithographie s'en empara et reproduisit les tableaux. Ce fut le « coup du lapin » pour Pezous, qui ne put plus désormais faire un pas dans Paris sans se heurter à ses Pierrots. Il ne voyait partout que Pierrots, ne rêvait que Pierrots. Dans ses fièvres, c'était toujours une farandole de Pierrots qui se déroulaient sur son estomac.
A partir de ce moment, il ne fit plus que décliner. On m'a dit qu'il était mort, il y a trois ans environ.
Guérineau est mort lui aussi.
Je ne serais pas surpris que, par testament, il n'eût ordonné qu'on décrochât un des Pierrots pour le poser sur sa pierre.
J'ai nommé Bonvin tout à l'heure, et ce n'est pas sans intention.
Un cas analogue à celui de Pezous s'est produit dans l'existence du peintre des Petits Soldats et des Petites Religieuses, de l'auteur de tant de larges et vigoureux fusains.
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Mais là où Pezous a succombé, Bonvin a résisté.
Un amateur célèbre, M. Marmoiitel, Téminent professeur de piano du Conservatoire, connu par sa belle galerie de tableaux* avait eu une de ces idées à la Guérineau, Il avait commandé à François Bonvin, dont il admirait le talent, une trentaine de toiles représentant trente harengs saurs ; — trente harengs saufs, ni plus ni moins, pris, [comme les Pierrots de Pezous, dans toutes les situations de la vie : pendus à une ficelle, étendus sur une planche, enveloppés dans du papier, sur le gril, sur une assiette, etc., etc.
Je les ai vus, ces harengs saurs, tachetés d'or, illuminant Tombre, jetant des rayonnements superbes. M. Marmontelen avait orné sa cuisine (rue Taitbout), une cuisine unique au monde, assurément.
Lecteur, je ne vous avais promis, en comnieiîçant, qu'un drame parisien.
En voilà deux.
Ai-je tort de les trouver douloureux l'uil et l'autre ?