‹ Mon dernier-né: gaietés parisiennesChapitre 27 sur 58 · LE SAVETIER DE L'ODÉON · texte numérisé non relu

LE SAVETIER DE L'ODÉON

Un événement singulier vient de se passer à TOdéon. Hoffmann en aurait fait le sujet d'un de ses contes où le fantastique se mêle au réel.

Depuis quelque temps, on entendait par intervalles un bruit inexpliqué qui semblait venir des comblée du théâtre. C'était un bruit faible et sourd, mais régulier. Peu de personnes y prenaient garde.

L'autre soir cependant, ce petit bruit se répéta pendant une représentation de Britannicus; cette fois, il fut perçu par M . Charles de la Rounat, le di-^ recteur, qui se trouvait par hasard dans la salle. Intrigué, M. de la Rounat demanda à son régisseur ce que c'était.

— Je n'entends rien, répondit le régisseur.

En effet, le bruit avait cessé.

Mais, un quart d'heure après, il recommençait.

— Pour le coup, s'écria M. de la Rounat, je suis bien sûr que les oreilles ne me tintent pas !.,. Écou-

tez, dit-il au régisseur ; n*entendez-vous pas quelque chose }

— C'est vrai.

— On dirait de quelqu'un qui frappe avec un marteau .

— Oui,.. Que diable cela peut-il être ?

Comme ce dialogue avait lieu sur la scène, pendant un entr'acte, un machiniste l'entendit et jeta ce mot en passant :

— C'est le savetier.

Le directeur et le régisseur se regardèrent avec surprise.

— Il faut savoir ce que cela signifie, fit M. Charles de la Rounat ; allez vous informer auprès d'Emile.

Emile, c'est le concierge de TOdéon.

Au bout de quelques minutes, le régisseur revenait.

— Eh bien ? dit M. de la Rounat.

— Eh bien ! c'est le savetier, en effet.

— Quel savetier?

— Emile n'en sait pas plus long.

— Elle est trop forte... Montez avec moi; nous allons tout de suite être fixés.

Mais en ce moment, un incident étant survenu au cours de la représentation de Britannicus, l'attention

de M. de la Rounat dut se porter sur un autre point

— et le savetier fut oublié.

Ce ne fut que deux ou trois jours plus tard que le directeur s'en ressouvint, en entendant, vers midi, se reproduire le même bruit.

— Finissons-en, dit-il en prenant avec son régisseur le chemin des combles.

Guidés par ce bruit, qui tantôt s'arrêtait et tantôt reprenait, — et qui était bien le bruit d'un marteau,

— tous deux arrivèrent à une porte entre-bâillée. Ils la poussèrent et virent une petite chambre éclairée par le toit. Plusieurs paires de bottes étaient pendues au plafond. Sous cette guirlande de cuir, un homme assis, un « bijoutier sur le genou », travaillait, d'un air de bonne humeur.

Il leva les yeux sur les deux arrivants et se contenta de soulever la casquette qu'il avait sur la tête sans manifester aucune sorte d'émotion.

— Qu'est-ce que vous faites ici } lui cria M. de la Rounat.

— Vous le voyez bien.

— Qui êtes-vous ?

— Je suis le savetier.

— Encore !

— Je ne peux pas vous répondre autre chose.

— Eh bien! moi, je suis le directeur... et je vous enjoins de déguerpir à l'instant !

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Le savetier ôta tout à fait sa casquette.

— M. de Chilly? dit-il respectueusement.

— Eb ! pon 1

— M- Piiquesnel, vcux-je dire?

— Ah! çà, cet homme est un autre Ëpipiéqide,.. Il ne sait donc rien de ce qui se passe autour de lui ? dit le directeur au régisseur.

— J'en suis confondu ! murmura çelui-cj j il est capable de me prendre pour feu Tis^erant.

— Allons, mon brave, contiqua M, de la Rouqat, ayez soin d'avoir vidé la chambre ayant une heure,

Le déménagement ne fut pas long à effectuer ; le savetier se résigna sans que sa boppe humeur ep parût entamée. Mai^ si Ton sut comipent il sortjt dp rOdéon, il fut plus difficile (Je ^^yoir çQ^iftent il y était entré.

Tqut le monde le connaissait de vpe, mais p^s autrement. Il allait et venait dans le théâtre depuis Ufi temps immémorial. Son tablier de cuir était son laisser-passer.

— Ah! dit quelqu'un, si le père Constant vivait encore, il nous renseignerait !

Le père Constant était le prédécesseur d'Emile.

En l'absence forcée de l'ancien concierge, le directeur ouvrit une enquête. Il fît appel à la mémoire des vieux pensionnaires de TOdéop ) aucun d'eux as

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put assigner de d^te précise à rinstallation du saye-i tier.

— Attendez donc,.? dit Rey ; il me semble bien que cela remonte à la première des Be(^ux n^ç$sieurs de

— Pas possible !

— l^a n»it de§ temp^, tQiit d^ sujte, murmura Pprel .

^ Oui, jeuue homme,., une unit qui valait vos plus beaux jourSi articula gravement Rey ; — j'étais alors directeur de la mise en scène.

irr Tout s'explique, ajouta Glerh.

T~ Mes souvenirs me reviennent piaintenant, . . La pièce de M""^ Sand, pia glorieuse amie, était une pièce à bottes. Or, il arriva qu'à la répétition géné-r raie les bottes de plusieurs figurants sa tfoi^vèrenl trop étroites, Il était trop tard pour les renyoyer au fabricant, qui ^n aurait peut-être fait attendre le retour... Il ne s'agissait d'ailleurs que de peu 4<? chose ;

élargir les bottes,..

— Ou faire rétrécir les jambes, dit Porel.

— J'envoyai chercher le premier artisan venu, continua Rey; c'était ce... savetier dont vous avez l'esprit occupé aujourd'hui. Il était jeune alors... Il vint avec les outils de sa profession et se mit ii^médiatement à la besogne. Mais le bruit qu'il ne pouvait s'empêcher de faire nuisant à la répétition, je dis à Constant de le conduire dans un eadroit éloi-

gné. Constant le conduisit sous les combles du théâtre...

— Où il est resté pendant vingt ans...

— Comme vous dites.

— C'est bien invraisemblable, murmura M. de la Rounat.

— Mais non, répliqua Rey... J'avais été très satisfait de la façon dont ce garçon s'était acquitté de

son travail Je lui confiai d'autres bottes, des bottes

à moi Il les emporta dans son grenier. Depuis ce

temps, il prit l'habitude de venir au théâtre. « Bonjour, monsieur Rey! » me disait-il lorsqu'il me rencontrait ; et il ajoutait parfois : « Je vais là-haut. » Il avait presque toujours quelque chaussure à la main. Je lui répondais avec bienveillance : « Va, mon garçon ! » Quoi de plus naturel >

— Enfin, dit M. de la Rounat, ce savetier a vécu pendant vingt ans à l'Odéon sans que l'on sût jamais à quel titre

— Il ne gênait personne, dit Rey philosophiquement.

Telle est l'historiette dont on s'entretient depuis quelques jours à l'Odéon.

— Connaissiez-vous le savetier? se demande-t-on l'un à l'autre.

— Parfaitement.

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— Croiriez-vous que [la Rounat ne le connaissait pas et Ta flanqué à la porte ?

— La Rounat a eu tort. Il faut garder ces gens-là comme des fétiches.

Au fond, il n'y a rien de très surprenant dans le cas du savetier de TOdéon. On retrouve de ces installations fantaisistes un peu partout, dans les ministères, dans les palais nationaux, dans les musées, dans les bibliothèques.

Mais la plus chimérique de ces prises de possession est celle de ce gardien des tours Notre-Dame qui avait établi un restaurant au sommet de la cathédrale. Des tables étaient disposées et mêlées à des arbustes en caisse, qui donnaient l'illusion d'un jardin aérien. Il avait même des moutons et des poules.

Lorsqu'il s'agit de le déloger de ce poste élevé, les chanoines eurent un mal infini. Il réclamait un chiffre d'indemnité excessif, en raison des dépenses qu'il avait faites pour transporter son matériel à cette hauteur. On dut plaider.

Cela s'est passé il y a quelques années.

LA DUELLOMANIE

Af. H. Lamoullé^ à M. Fabien de Pitaval, publiciste

à Paris,

Monsieur, •

On m'apporte à Tinstant un numéro du journal le Hirsute^ dans lequel je lis avec autant de surprise qqe d'indignation les accusations que voua formulez contre moi. Vous prétendez qu'après avoir séquestré ma belle-mère pendant plusieurs années, loin de toute habitation, je l'aurais employée à la fabrication d'un certain nombre de romans historiques, dont vous allez même jusqu'à donner les titres. Jamais on n'avait poussé la calomnie jusqu'à ce degré ; j'en demeure confondu. Ainsi, toute une existence de probité a été impuissante à arrêter ce torrent d'invectives sorti de votre plume I

Je vous envoie deux de mes amis, qui sont char-

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gés de VOUS demander réparation de cet article diffamatoire.

H. Lamoullée.

A. M. H, Lamoullée'

Mon cher ami,

Selon votre désir, nous nous sommes présentés ce matin chez M. Fabien de Pitaval, pour lui demander réparation de l'article injurieux contenu sur vous dans le dernier numéro du Hirsute. M. Fabien de Pi* taval nous a répondu qu'il croyait ne pas avoir excédé son droit de discussion et qu'il se refusait à vous accorder quelque réparation que ce soit.

En présence de cette attitude, nous nous sommes retirés, et il ne nous reste plus qu'à considérer notre mission comme terminée.

Agréez^ mon cher ami, Tassurance de notre haute considération.

Le Commandant Agël.

Apollinaire de Flavinski.

M. H. Lamoullée à seS témoins»

Mais non! mais non I

Retournez-y 1 retournez-y tout dé suite!

l8o MON DERNIER-NÉ

Cela ne peut pas se passer de la sorte...

Je veux du sang I

A MM, le Commandant Agel et Apollinaire

de Flavinski,

Messieurs^

Puisque vous tenez absolument à vous aboucher avec deux de mes amis, MM. Jules Langoiran et Alfred de Rondache auront Thonneur de vous attendre ce soir, à six heures, au café du Helder.

Recevez mes parfaites salutations.

Fabien de Pitaval.

A M. H. Lamoullée.

Mon cher ami,

Nous sortons, douloureusement affectés, de notre entrevue avec les témoins de votre adversaire. Ces messieurs vous contestent absolument le rôle d'offensé. Ils prétendent, non sans une apparence de raison, que vous avez traité M. de Pitaval de calomniateur, et que cet outrage vaut tous les siens. Nos

GAIETÉS PARISIENNES l8l

efforts ont été vains pour les déplacer de ce point de vue. La seule chose à laquelle ils consentent, c'est d'en référer au hasard pour le choix des armes. Il ne nous a pas paru possible d'accepter cette clause avant de vous la soumettre et avant de savoir de vous jusqu'à quel point nous devons considérer notre mission comme terminée.

Agréez, etc.

Le Commandant Agel.

Apollinaire de Flavinski.

H. Lamoullée à ses témoins.

Je tombe de mon haut.

Je ne suis pas l'offensé!

Qu'est-ce qu'il faut donc alors ?

Après m'avoir blessé de la façon la plus audacieuse dans mes affections intimes et dans mon honneur d'écrivain, M. Fabien de Pitaval veut bien consentir à oublier ses torts et à abandonner au hasard le choix des armes.

C'est trop de grâce, en vérité I

Et c'est vous, vous, messieurs, qui vous faites les messagers de cette impertinente nouvelle !

Eh bien I j'ai tellement hâte d'en finir et de laver mon insulte que j'en passerai par tout ce que voudra

l82 MON DERNIER-NÉ

M. de Pitaval. M. de Pitaval est-ii content!^ Souhaite-t*il davantage } M. Fabien de Pitaval veut-il ma montre }

M. Apollinaire de Flavinski à M. H. Lamoullée.

Mon cher amî,

Je vous écris sous le coup d'une vive émotion.

Votre démêlé avec M. de Pitaval suivait son cours régulier, lorsque ses témoins se sont avisés tout à coup de me récuser comme Polonais.

C'est une offense dont je compte tirer une vengeance éclatante aussitôt votre affaire terminée.

En attendant, veuillez pourvoir à mon remplacement, et croyez à mes sentiments les meilleurs.

Apollinaire De Flavinski,

A M. H. Lamoullée i

Mon cher ami,

Nous nous sommes rendus, M. Jumiège et moi (M. Jumiège comme remplaçant de M. de Flavinski), auprès des témoins de M. Fabien de Pitaval.

Le sort a désigné le pistolet comme arme de combat.

On se placera à trente pas de distance et Ton tirera à volonté, après trois coups frappés dans la main par un des témoins.

Seulement, M. Fabien de Pitaval, appréhendant les tracasseries de la justice, désire que le combat ait lieu dans Tîle de Sardaigne, où il possède une famille qu'il n'a pas vue depuis longtemps.

Agréez, etc.

Le Commandant Agel.

JuMiÈGE, licencié en droit.

H. Lamoullée à ses témoins.

Mais je ne veux pas aller en Sardaigoel Cela n'a pas de bon sensi

C'est trop loin, c'est trop cher, et mon temps est précieux à Paris.

Tous les jours oo dit qu'on va se battre i rétranger. On s'arrête au Vésioet^ où il y a de très jolis endroits.

La Sardaigne ne rime à rien I je refuse carrément la Sardaigae I

Le Commandant Agel et Jumiège, licencié en droit,

à H. Lamoullée.

Mon cher ami,

Alors, rien de fait.

Tout à vous.

Le Commandant Agel.

Jumiège, licencié en droit.

H. Lamoullée à ses témoins

Mes chers témoins, mes bien chers témoins,

Je vous vois venir avec votre éternelle phrase : «... Nous n'avons plus qu'à considérer notre mission comme terminée. »

Eh bien ! soit, considérez tout à votre aise ! considérez I

Moi, j'en ai assez pour mon compte, j'en ai trop, et j'envoie tout promener ! Je ne réclame plus rien ; qu'on me laisse tranquille ! Je ne suis pas l'offensé, je ne connais pas Pitaval, je n'ai jamais lu une ligne de lui !

Adieu, et merci pour vos bons offices. Je vous reverrai quand je serai plus calme.

Le Commandant Agel et Jumiège, licencié en droit,

à H. Lamoullée.

Monsieur,

Nous croyons vous donner une preuve de bon goût et d'affection dernière en nous abstenant de commenter Tétrangeté et la brusquerie de votre détermination, — détermination qui nous a placés dans une si fausse situation vis-à-vis des représentants de l'honorable M. Fabien de Pitaval.

Ces messieurs, pour mettre leur responsabilité à couvert autant que la nôtre, nous ont priés de se réunir à eux pour rédiger un procès-verbal dont nous vous envoyons une copie ci-jointe.

Agréez, etc.

Le Commandant Agel.

JuMiÈGE, licencié en droit.

PROCÈS-VERBAL DU 27 avril 1882.

Les soussignés, MM. Jules Langoiran et Alfred de Rondache, agissant comme témoins de M. Fabien de Pitaval, d'une part, et MM. le Commandant Agel et

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Jumiëge, licencié en droit, agissant comme témoins de M. H. LamouUée, d'autre part ;

Déclarent d'un commun accord que M. H. Lamoullée, après avoir provoqué par les armes M. Fabien de Pitaval, a, à la suite de plusieurs tergiversations, renoncé finalement à obtenir satisfaction de prétendues attaques dirigées contre lui par ce dernier.

En conséquence, les témoins décident qu'il n'y a lieu à aucune rencontre.

Fait à Paris, le 27 avril 1882.

Jules Langoiran. Le Commandant Agel.

Alfred de Rondache. Jumiège, licencié en droit.

Le Commandant Ageî à M. H, Lamoullée.

Monsieur,

Maintenant que vous en avez fini d'une manière aussi piteuse avec le brave M. Fabien de Pitaval et ses courageux témoins, c'est à moi que vous allez avoir affaire personnellement pour le sot rôle que vous m'avez fait jouer dans tout ceci.

On ne se moque pas d'un ancien militaire comme

moi, VOUS l'apprendrez à vos dépens, car je ne manquerai pas d'aller vous tirer les oreilles un de ces matins.

Agréez, etc.

Le Commandant Agel,

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