‹ Mon dernier-né: gaietés parisiennesChapitre 28 sur 58 · PRÊTRE ET RÉGISSEUR · texte numérisé non relu

PRÊTRE ET RÉGISSEUR

Un matin de Tannée 1875, je reçus la visite d'un jeune ecclésiastique de bonne mine, qui s'annonça comme venant de la part d'un de mes amis.

— Je vous cherche depuis longtemps, monsieur, me dit-il ; je suis le curé de Sainte-C.-les-A., dans le Pas-de-Calais.

Un peu surpris et parfaitement étranger à cette localité :

— En quoi puis-je vous être agréable, monsieur le curé?

— Vous pouvez me prêter votre concours pour une représentation dramatique que j'organise.

— Une... représentation?

— Au Théâtre-Italien.

— Vous, monsieur le curé ! fis-je au comble de la surprise.

— Moi-même.

— Je ne comprends pas, murmuraî-je.

— Vous allez comprendre.

Il s'exprimait, ce jeune prêtre, avec un accent de franchise et de sincérité qui prévenait en sa faveur. Je l'écoutai.

— Mon église tombe en ruines, monsieur, et c'est dommage, car elle a des parties fort remarquables, au dire des savants et des gens d'art. J'ai sollicité des réparations auprès du conseil départemental, puis auprès du ministère des cultes. J'ai reçu partout des promesses, mais d'argent, point. Sans quelques générosités particulières, la pluie tomberait sur mes paroissiens par la charpente du toit. Alors, une dame respectable de mes amies^ qui a longtemps vécu dans le monde, m'a conseillé de tenter le voyage de Paris et de ni'adresser aux comédiens.

— Elle a eu raison.

— Je n'y avais aucune répugnance depuis que les comédiens ne sont plus excommuniés. Le premier vers lequel me poussa ma bonne étoile est M. Ernesto Rossi, le tragédien célèbre, qui joue en ce moment au Théâtre-Italien. Ah ! monsieur, comme on a bien raison de dire que le cœur va toujours avec le talent! Lorsque je lui eus fait le tableau de ma pauvre église exposée à toutes les injures de l'air, il me regarda avec attendrissement, me serra les mains et s'écria :

' — Tout ce que vous voudrez, tout pour la ma^^ donel... C'est lui qui m'a fait obtenir la salle du

igO MON DERNICR-NÉ

Théâtre-Italien. C'est encore lui qui m'a encouragé à vous venir voir, monsieur.

— • Il a bien fait, monsieur le curé ; je me mets, comme Rossi, à votre entière disposition. J'annoncerai votre représentation dans les journaux. C'est cela que vous désirez, n'est*ce pas }

— Cela... et autre chose encore.

— Quoi donc }

— Votre concours personnel*

— Mais je ne suis pas un comédien, moi, monsieur le curé I

— Je le sais, mais vous êtes un conférencier.

— Oh ! si peu !

— Ernesto Rossi, qui est votre ami, à ce qu'il prétend...

— Certes ! interrompis-je,

— .,,., m'a dit que vous nç refuseriez pas de prononcer quelques paroles à propos du monologue de Christophe Colomb qu'il se propose d'jntçrpréter,

— Rossi vous a> dit cela ?

— Oui,

— Alors, c'est chose convenue, monsieur le curé. Je ferai, non pas une conférence, mais une causerie sur Christophe Colomb et sur Ernesto Rossi.

— Mille fois merci, monsieur.

— Un mot encore, s'il vous plaît, lui dis-je.

— Parlez, je vous en prie.

GAIETES PARISIENNES I9I

— Votre programme comporte sans doute d'autres attractions ?

— Oh! certainement... M. le directeur du Théâtre- Français a bien voulu m'accorder les Ouvriers de M. Manuel.

— Un acte.

— Avec M. Maubant et M"* Agar.

— Et puis?

— J'ai M. Pacra, un chanteur de TOpéra.

— De rOpéra en êtes-vous bien sûr?

— Ou d'un autre théâtre, Je ne sais pas au juste... Vous comprenez, je suis nouveau dans la partie, ajouta-t-il en souriant.

— Est-ce tout ?

'«- Je crois qu'il y a aussi un pianiste... ou un violoncelliste.

— C'est de rigueur.

'— J'aurais pu avoir beaucoup plus de monde, car j'ai été accueilli partout avec une bienveillance extrême.

— Cela vous étonne> monsieur le ouré }

— Non, car j'avais été prévenu. Mais cela me touche et me ravit jusqu'au fond de l'âme. Les hommes sont bons en général.

— Et les comédiens en particulier.

— J'en ai la preuve maintenant. Qu'ils viennent à moi désormais, ils trouveront un frère !

— Enregistré.

Et je dis à ce prêtre :

— Pour quel jour est fixée votre représentation, monsieur le curé?

— Pour samedi prochain, me répondit-il. On m'avait d'abord offert le dimanche, mais notre religion ne badine pas sur le chapitre de la sanctification du dimanche. J'ai dû me rabattre sur le samedi.

— Eh bien ! monsieur le curé, à samedi.

— Ainsi, je peux compter sur vous?

— Comme sur Rossi .

— Merci, mille fois merci ! Il se leva.

— Je vais à présent chez M"* Agar, dit-il.

— Portez-lui tous mes compliments.

— Avec bonheur. Ah ! si vous saviez ce qu'est mon existence depuis huit jours que je suis à Paris I Comme j'arpente le terrain, depuis le matin jusqu'au soir... sans connaître les quartiers... en demandant mon chemin au premiervenu... Comme pour vous, monsieur... mais vous, le plus difficile à trouver!... Je comprends cela, du reste; les hommes de lettres... Qui m'aurait dit, moi curé de campagne, à quoi j'étais prédestiné ? C'est bien étrange, n*est- il pas vrai ? Mais avant tout, le bien de l'église.

— De votre église, permettez I

— Cela revient au même, murmura-t-il.

— Ainsi soit-il.

— Ne vous moquez pas, dit-il sur le seuil, avec

GAIETES PARISIENNES I93

son bon visage ouvert ; je me donne vraiment beaucoup de mal.

— Oui... un mal d'enfer, ajoutai-je en riant.

Il ne répondit pas, cette fois.

Le samedi indiqué, je me rendis au Théâtre-Italien, un peu inquiet, sans trop savoir pourquoi. Combien j'avais tort, ainsi qu'on va le voir !

L'affiche avait de Pœil, comme on dit en argot dramatique. On y lisait engrosses lettres : Au bénéfice d'une œuvre de bienfaisance. Le curé aurait bien voulu qu'il y fût fait mention de sa chère église de Sainte-C.-les-A., et l'on avait eu quelque peine à lui faire sentir les inconvénients qu'il y aurait eus à cela. Il s'était résigné ; mais il n'avait voulu céder à personne le droit de veiller à tous les détails de la représentation.

Il y avait une bonne chambrée.

Pendant le premier entr'acte, je descendis sur la scène. Là, je vis un spectacle que je n'oublierai de ma vie : — au milieu de machinistes, un prêtre allant et venant, s'empressant, courant des coulisses au foyer, et du foyer revenant coller son œil au trou du rideau pour examiner la salle.

— Croyez-vous qu'il y ait quatre mille de recettes ? me demanda-t-il en m*apercevant.

J'étais stupéfait de l'aisance avec laquelle il se mouvait dans ce monde inconnu pour lui. On me dit

qu'il n'avait rien oublié, et qu'il avait porté lui-même les bouquets dans les loges des actrices.

De temps en temps on l'entendait murmurer, en tirant une grosse montre d'argent :

— Le pianiste n'est pas encore arrivé... il sera en retard... où peut-il être?

— Au cabaret, dit un machiniste gai.

— Si je savais où c'est, j'irais l'y chercher, s'écria le curé.

Et il y serait allé comme il le disait.

Lorsque la toile se leva pour les Ouvriers, il se tint dans la coulisse du fond, une brochure à la main, aidant à ouvrir et à refermer la porte, avertissant les artistes, disant à Maubant : « Voici votre entrée ! » et à M"* Agar : t A vous, mademoiselle ! » Et tout cela avec un sérieux imperturbable, une candeur presque touchante, qui désarmaient la raillerie.

Le directeur passant par là s'arrêta et lui dit :

— Monsieur l'abbé, lâchez votre cure, et je vous donne 6,000 francs par an pour être mon régisseur.

Le prêtre sourit.

Il s*essuyait le front par intervalles.

Au fond, cette représentation dut lui paraître durer un siècle.

A peine fut-elle terminée quUl poussa un formidable : Ouf! et qu'il se précipita dans le bureau de l'administration pour toucher la recette. Ses doigts tremblaient en empochant l'argent. Pourtant, il fut

GAIETES PARISIENNES I95

correct jusqu'au bout, il salua et remercia tout le monde. Puis, il s'éloigna rapidement, seul, par les rues noires.

Je n'ai rien à ajouter à ce récit dont l'authenticité parfaite pourrait être attestée par un grand nombre de témoins.

Depuis cette soirée singulière, je n'ai plus revu le curé de Sainte-C.-les-A. J'aime à croire que son église a été réparée tant bien que mal. Il me ferait plaisir en m'en envoyant une photographie.

Page 1