UN GRAND PRIX DE RHUM
Par un de ces jours d'excessive chaleur, j'entrai vers les quatre heures de Taprès-midi dans un café du boulevard, où je me fis servir une limonade à la glace.
 quelque distance de moi, un énorme monsieur soufflait et s'éventait, assis seul à une table ronde, sur laquelle était posé un tout petit verre mousse Une contenant quelques gouttes d'une liqueur dorée.
Je crus reconnaître en cet être puissant un de mes camarades d'enfance ; au bout de plusieurs minutes d'examen, le doute ne me fut plus permis.
— Quoniam ! m'écriai-je.
Il leva ses deux gros yeux sur moi et me reconnut à son tour
— Vous... loi... nousl dit-il
— Nous-mêmes.
— Ah I mon Dieu I mon Dieu I mon Dieu ! prononça-t-il en s'épongeant le front.
Les sensations se produisent lentement chez les gros hommes ; celui-ci me regardait ISxement.
Puis, pour faire diversion à son émotion, il vida son petit verre et en demanda immédiatement un autre.
Alors, nous commençâmes à causer.
Moi. — Ce cher Quoniam ! Comme il y a longtemps que je ne vous ai vu !
Quoniam, s'éventant, — Vingt ans à peu près.
Moi. — Vingt ans! Est-ce possible > Pas changé, d'ailleurs,
Quoniam, s' épongeant, — Oh ! oh ! un peu augmenté cependant.
Moi. — Que voulez-vous ? Tout augmente... Je vous aurais reconnu entre mille, Quoniam.
Quoniam, buvant, — Flatteur !... A votre santé I
Moi. — Qu'est-ce que vous buvez là ?
Quoniam, s'éventant, — Comment ! votre odorat ne vous Ta pas appris ? C'est du rhum, mon ami, du rhum. Il n'y a de bon au monde que le rhum.
Moi. — Croyez-vous ?
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QuoNiAM, s'épongeant. — J*en suis à mon onzième verre depuis ce matin.
Moi. — Miséricorde-!
QuoNiAM, buvant. — Vive le rhum I II n'y a que cela qui fasse oublier.
Moi. — Oublier quoi ?
QuoNiAM, s'éventant, — Ah! c'est juste... vous ne savez pas... Il m'est arrivé tant de choses depuis vingt ans ! Je suis un blessé de la vie.
Moi. — Vous, Quoniam, avec votre mine fleurie et votre embonpoint monacal ! Est-ce bien vous qui parlez de la sorte ?
QuoNiAM, s' épongeant, — Je suis un blessé de la vie, vous-dis-je.
Moi. — Blessé... dangereusement ?
QuoNiAM, buvant, — Blessé conjugalement.
Moi. — Diable I
QuoNiAM, s' éventant. — Oui.
Moi. — Je vous comprends et je vous plains. Infortuné Quoniam !
Quoniam, avec colère. — Vous ne comprenez rien du tout ! Votre supposition est gratuitement outrageante ! Vous êtes à cent lieues de la vérité.
Moi. — Mettons autant de lieues que vous voudrez, mon cher Quoniam, et excusez-moi. Mais si vous voulez m'épargner de nouveaux impairs, expliquezvous tout à fait clairement.
Quoniam, s'épongeant, — Vous avez raison. J'ai
besoin de m'épancher dans un sein ami. Vous ne vous moquerez pas de mon malheur, au moins >
Moi. — J'ai toujours respecté le malheur.
QuoNiAM, s* éventant. —Ah! c'est qu'il y a malheur et malheur. Le mien est d'un genre qui ne prête guère à la poésie. La poésie !... pour laquelle j*étais né. Écoutez-moi d'une oreille sympathique. Mais, auparavant, laissez-moi prendre un verre de rhum.
Moi. — Encore >
QuoNiAM, buvant, — C'est une habitude que j'ai contractée aux États-Unis.
Moi. — Ah! vous êtes allé aux États-Unis, Quoniam >
QuoNiAM. — J'y ai habité huit ans. J*avais fini par m'y faire distinguer sous le nom du major Mac Cullott.
Moi. — Major ! Pourquoi ?
QuoNiAM. — Je n'en sais rien.
Moi. — Vous avez peut-être fait la guerre?
QuoNiAM. — Peut-être. Mais si vous m'interrompez à chaque minute, mon récit pourra durer longtemps.
Moi. — Continuez, major.
QuoNiAM. — Reçu dans les meilleures maisons de Boston, j'y liai connaissance avec une femme superbe, une veuve, M"*° Saunders. Elle m'incendia le
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premier jour que je lavis. Du reste, elle était douée de toutes les qualités, douce, le nez légèrement coloré, très forte sur le pudding. Elle n'avait qu'un défaut.
Moi. — Lequel ?
QuoNiAM. — Elle était \iti peu plus mûre que moi.
Moi. — De beaucoup d'années?
QuoNiAM. — Du double.
Moi. — Diantre !
QuoNiAM. — Non... personne ne s'en serait douté. On lui aurait tout au plus accordé quarante-deux ans. Bref, je la jugeai digne de faire le bonheur d'un galant homme. Le galant homme était tout trouvé. M"* Saunders avait une fortune plus que suffisante pour deux. Moi, je n'avais pas le sou...
Moi. — Comme major.
QuoNiAM. — Parce que major. Je posai donc ma candidature à sa main. Après quelques semaines de flirtation, nous convînmes d'unir nos destinées.
Moi. — Chantons, célébrons ce beau jour!
QuoNiAM. — Musique d'Auber, je connais... une légère déconvenue nous attendait lors de la formalité du contrat. Je dus convenir que je ne m'appelais pas le major Mac Cullott et signer de mon véritable nom d'Alfred Quoniam. Ma veuve accepta cet aveu avec d'autant plus de désinvolture qu'elle-même déclara n'avoir aucun droit à porter le nom de Saunders. Elle s'appelait tout simplement Madeleine BourjeoUy
if) MON DERNIER-NÉ
et était née à Trentemoult (Loire-Inférieure), c Trentemoult ! m'écriai-je ; mais c'est le village où j'ai été élevé I » Elle parut se troubler, je ne n'y fis pas autrement attention sur le moment.
Moi. — Vous étiez toujours incendié ?
QuoNiAM, — Toujours... Cette femme était un ange I
Moi. — A cette époque ?
QuoNiAM. — A cette époque, et à présent aussi.
Moi. — Mais alors je ne vois pas bien votre malheur.
QuoNiAM. — Attendez. Il y avait cinq ou six mois que nous étions mariés. Ma félicité était au comble.. Le village de Trentemoult me revenait bien quelquefois à la mémoire, mais alors ma femme avait le soin de changer la conversation. Une nuit que je dormais auprès d'elle et que ma tête reposait sur son sein...
Moi. — Gazez, Quoniam, gazez I
QuoNiAM. — Je me réveillai insensiblement, et je fus témoin d'une étrange chose. Ma femme, endormie et rêvant, me berçait comme on fait d'un enfant, et de sa bouche entr'ouverte sortait cette mélopée naïve: Dodo y l* enfant do.,.
Moi. — L* enfant dormira tantôt,,,
Quoniam. — C'est cela. Je poussai un grand cri. La lumière venait de se faire dans mon cerveau. Terrible, je me dressai sur mon séant en disant : € Madeleine Bourjeolly! Madeleine BourjeoUy !... Je
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me souviens à présent... je me souviens! Vous êtes ma nourrice ! »
Moi. — Etait-ce vrai >
QuoNiAM. — C'était vrai. J'avais épousé ma nourrice. Damnation !
Moi, après un silence. — Eh bien?
QuoNiAM, amèrement. — Eh bien ! vous ne riez pas?
Moi. — Ce n'est pas l'envie qui m'en manque, mon pauvre Quoniam.
QuoNiAM, — Je vous sais gré de cette retenue... Et maintenant comprenez-vous pourquoi je bois tant de rhum?
Moi. — Oui. Le rhum, c'est le lait des vieillards.
Quoniam, ahuri. — Le lait !
Le ciel m'est témoin que j'avais innocemment proféré ce mot malencontreux.
Mais Quoniam y vit une intention ; et culbutant tables et chaises devant lui, sortit du café après m'avoir lancé un regard foudroyant.