‹ Mon dernier-né: gaietés parisiennesChapitre 4 sur 58 · DES HAUTES-ŒUVRES · texte numérisé non relu

DES HAUTES-ŒUVRES

Un intérieur bourgeois delà rue du Petit-Carreau, Le mari et la femme causent ensemble.

La Femme. — Et tu aurais ce courage ?

Le Mari. — Que veux-tu ? il faut bien vivre! Nous sommes surchargés de famille... Lui aussi avait des enfants, des filles... Comme nous, il en a marié une... Les autres, grâce à ce qu'il leur a laissé^ trouveront facilement à s'établir. D'ailleurs, ma demande est envoyée. J'ai fait valoir mes services comme ancien

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boucher; j'ai mentionné que ton père était équarrisseur... cela ne peut pas faire de mal... Incidemment, j'ai glissé qu'Isidore, notre fils, est carabin... J'ai parlé aussi des filles : le ministre apprendra que Tune d'elles est coutelière, la seconde empailleuse d'oiseaux, et la troisième marchande à la toilette... La toilette, tu comprends...

La Femme. — Oui, mais tu te charges d'une bien grande responsabilité. Sauras-tu au moins t'acquitter de tes fonctions avec le calme qui convient...

Le Mari. — aux grands cœurs? C'est ce que

tu veux dire, n'est-ce pas? Sois donc tranquille. Ce n'est pas la mer à boire. Ce qu'un homme a fait, un autre peut le faire.

La Femme. — Allons, va, mon ami; je vais faire brûler un cierge à Saint-Eustache, pour que tu réussisses.

Un entresol de garçon, rue Saint-Georges. Deux gnmmcux

fument des cigarettes.

Contran. — Ainsi, tu n'as plus rien ?

Raoul.— Ratiboisé, mon cher, archi-ratiboisé!

Mon mobilier estsaisi et sera vendu dans huit jours... je suis exécuté au cercle... Impossible de me refaire. Toute la journée d'hier, je Tai passée à caresser du regard mon bon revolver de Tolède.

Contran, lançant une bouffée de tabac, — Tu t'exprimes bien.

Raoul. —Merci. (// en lance une autre,)

Contran. — Est-ce qu'il ne te reste pas de famille >

Raoul. — Aucun vestige. J'ai dévoré deux familles véritables et trois apocryphes.

Contran. — Comment! pas un oncle ? pas un cousin. \.. Cherche bien dans tes tiroirs.

Raoul. — Tu m'agaces avec tes mauvaises plaisanteries.

Contran. — Du calme, mon bon, et raisonnons ton affaire. Quelle est ton intention }

Raoul. — Je viens de t'en informer.

Contran. — Pour tout de bon ?

Raoul. — Oui. En lisant le journal, cela m'a sauté aux yeux. Je me suis écrié : Tiens I Et puis après : Pourquoi pas }

Contran. — Diable ! C'est raide I

Raoul. — Pas autant que tu le crois. Il y a comme cela un tas de choses dont on se fait des monstres de loin... J'ai étudié la question. J'ai l'habitude de passer les nuits ; cela ne me changera guère. Je n'aurai à travailler qu'une ou deux fois par mois environ. C'est à considérer pour un paresseux tel que moi.

Contran. — En effet.

Raoul. — Le reste du temps sera à moi, je l'emploierai comme je voudrai. Je pécherai à la ligne ou je cultiverai des asperges.

Contran. — Tu es peut-être dans le vrai. C'est égal, si tu es nommé, tu te feras joliment attraper par les amis.

Raoul. — Ça, c'est mon affaire. Mais si un de de ceux-là me tombe un jour sous la main, je te réponds que je ne le ferai pas rire.

Contran. — Brrr... tu me donnes déjà froid dans le dos.

Raoul. — Passe-moi le tabac.

Contran. — Dis donc, Raoul, sais-tu que c'est un comble... le comble du désespoir!

Raoul. — Non. C'est un métier où il ne faut que de la tête.

Boulevard de la Villette, sur un banc. Auguste, dit Navet,

est assis aux côtés d'Élisa.

Navet. — Oui, ma biche.

Ëlisa. — Plus souvent que je coupe dans ce pont

Navet. — Quand je te le dis ! Ça m'embête d'être flémard, comme je suis. Faut faire une fin. Je pense à Favenir.

Élisa. — On t'a changé, bien sûr.

Navet. — Possible. Ça n'empêche que j'ai écrit à mon ministre pour la chose. Je lui ai dit le blot; il ouvrira l'œil. J'ai soigné l'orthographe, quoique ça ne soit pas ma partie, mais faut toujours flatter les gens à qui on a affaire.

Élisa. — Roublard I

Navet. — On connaît le coeur humain, v'ià tout. Vois-tu, Élisa, je ne me monte pas le coup : JQ suis l'homme de la situation. Ce n'est pas pour dire, mais il n'y en a pas beaucoup qui aient ma poigne. Et la poigne, c'est indispensable dans cette industrie. Avec ça, je représente.

Élisa. — Tu représentes quoi.^

Navet. — Je veux dire que je suis bel homme. J'ai du portrait.

Élisa. — As-tu fini !

Navet. — Non, mais ça fait bien sur le piédestal* Faut pas être répulsif aux femmes.

Élisa. — Y a-t-il de la braise dans c'te place >

Navet. — J*te crois; On dîne tous les jours;

Élisa. —Tant qu'on veut.>

Navet. — Tant qu'on veut, ma biche. Et on fait des voyages.

ÉnsAi — Tu m'emmèneras, Navet?

Navet. — On verra ça. Faudra de la conduite, d'abord.

Élisa. — Ousque ça se vend?

Navet, — Pas sur le trottoir.

ËLiSA. — Tu es joliment fier aujourd'hui.

Navet. — J'en ai le droit, Élisa. Demain tu seras pçut-ôtre la femme d'un fonctionnaire. Faudra me coller du respect.

Élisa. — A toi ?

Navet. — A moi, à monsieur Navet.

Élisa. — Tiens ! vois ce que tu me fais faire !

Navet, à part. — Pourvu que j'aie écrit bien lisiblement mon adresse sur ma lettre au ministre I

DàHd un viôil hôtel) fuô de Sèvres. Entre baron et marquise.

Là Marquise. — Allons, voiis badinez, baron.

Vous mériteriez un coup d'éventail sur les doigts*

Le Baron. — Je vous jure, marquise, que je parle très sérieusement.

La Marquise. — Mais cela ne ressemblerait à rieil; Vous seriez chansonné dans toutes lés ruelles.

Le Baron. — J'ai demandé à opérer masqué. Il y a des précédents.

La Marquise. — Ah! oui, je sais... pour Charles I*'.

Le Baron. — Justement. Seulement je n'aurai à exercer que sur la canaille, ce qui est bien différent. Près des nôtres, cela peut sembler du dévouement. Â un moment donné, du train dont vont les choses, je serais d'une grande utilité.

La Marquise. — Mais, baron, vous n'avez pas la pratique.

Le Baron. — Je l'acquerrai bientôt. Cela ne doit pas être plus difficile que de jouer du violon ; or, vous savez, marquisre, avec quelle rapidité j'ai appris le violon. ' •' •

La Marquise. — Et vous en jouez encore aujourd'hui comme un ange!

Le Baron. — Il en sera de même pour mon nouvel élat. Les premiers essais seront peut-être incomplets... un peu gauches... Bah!

La Marquise, — Comment bah ! mais ces malheureux...

Le Baron. — Au cinquième ou sixième, cela ira tout seul. Vous savez le proverbe : A force de forger... Et puis, je me flatte d'apporter dans cet emploi des qualités jusqu'alors inconnues : la politesse, la dignité, l'affabilité même...

La Marquise. — Oh ! oh ! l'affabilité !

Le Baron. — Certainement, marquise; vous ne

savez pas de quoi un gentilhomme est capable. Sur ce terrain, je défie toute rivalité.

La Marquise. — Mais votre nom, baron ; le nom de vos aïeux I

Le Baron. — Mes aïeux en ont fait bien d'autres dans les Cévennes!... D'ailleurs, je reprendrai mon nom patronymique... Je ne suis connu que sous mon nom de terre.

La Marquise^ soupirant, — Ah I j'aurais préféré vous voir partir pour la croisade I

Le Baron. — Moi aussi, palsambleu I Mais on ne se croise plus... A bientôt, céleste amiel Je vole au ministère, et je reviens stic l'aile des amours ! {Il sort en exécutant une pirouette,)'

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