CHARGES D'ATELIER
Les peintres sont amusants... quand ils sont jeunes.
Plus tard, à l'heure de la gloire et de l'argent, des décorations et des commandes, des cheveux dispersés et du même tableau recommencé soixante fois, ils deviennent moroses, amers, hautains.
Mais évoquez devant eux le souvenir des premières années, des années d'atelier, vous les voyez se ranimer immédiatement. Leur physionomie s'éclaire, leur bouche a retrouvé un sourire; — et, pour un moment, ils s'enlèvent en vigueur sur le fond gris de leur existence.
Ah! les bons tours de la vingtième année! les bonnes farces jouées aux camarades, et quelquefois aux maîtres! les inventions diaboliques et joyeuses! les scies longuement préparées, patiemment combi-
nées, consciencieusement organisées I -^ On se les rappelle toute la vie...
On peut oublier un événement important, un grand fait^ une date significative ; on ne perd jamais la mémoire d'une charge cT atelier menée à bonne fin.
Une charge d'atelier est quelquefois tout un petit drame, machiné comme par un auteur de profession. !l^ ca a de célèbres, mais la plupart n'ont malheureusement pas été recueillies.
Au temps passé, la charge florissait particulière- ' ment dans les ateliers de Picot et de Drolling.
En voici une qui fut montée contre un nouveau, charmant garçon que je désignerai sous le nom d'Urbain.
Depuis deux semaines, il subissait quelques petites taquineries, sous prétextes d'épreuves, avec une mélancolie de bon goût. Enfin, il finit par demander grâce.
Le comité de Tatelier se réunit en séance, sous la présidence d'un élève surnommé le Giotto, afin de statuer sur la demande d'Urbain.
On décida, à la presque unanimité, qu'il lui serait fait remise de son temps.
Le Giotto fut chargé de lui porter cette heureuse oâuvelle.
— Monsieur, lui dit-il, nous avons l'honneur de vous annoncer votre admission définitive parmi nous.
352 MON DERMUER-NÉ
Urbain s*inclina; sans dissimuler une expression de joyeux soulagement.
Le Giotto reprit :
. — Vous n'aurez plus à subir qu'une dernière épreuve elle aura lieu demain.
— Va pour une dernière épreuve ! murmura Urbain à part soi.
Ce ne fut pas sans un certain sentiment d'inquiétude qu'il se présenta le lendemain matin à l'atelier. Les élèves se levèrent à son entrée.
Le Giotto prit de nouveau la parole.
— Monsieur, nous vous avons annoncé une dernière épreuve pour aujourd'hui.
Urbain soupira d'un ton résigné et se dirigea vers sa place.
Au moment où il allait s'asseoir, le Giotto, qui l'avait suivi, lui dit :
— Nous avons parié que vous n'ouvririez pas votre boîte à couleurs.
— Ah !
Urbain regarda sa boîte à couleurs, qui était . posée devant lui.
La clef était dans sa poche ; il la prit et dit tranquillement au Giotto :
— Vous prétendez que je n'ouvrirai pas ma boîte à couleurs?
; — Nous le prétendons
— Pourquoi ?
GAIETÉS PAIU8IEHNE8 253
— Parce que vous ne l'oserez pas.
— Ah! parbleu I nous allons bien voir... dit Urbain en approchant la clef de la serrure.
Mais alors il se fit un mouvement de recul parmi les élèves.
Urbain s'arrêta.
— Diable 1 pensa-t-il : est-ce que cela serait sé<rieux?
Une foule de réflexions traversèrent son esprit.
Qu'est-ce qu'on pouvait bien avpip fourré dans sa boîte ?
Il interrogea du regard tous les élèves les uns après les autres.
Ils se tenaient à distance, d'un air anxieux.
Puis, il examina la boîte à couleurs.
— Allons, c'est trop bête ! dit-il en s'armant de résolution.
Et il introduisit bravement la clef dans la serrure.
Aussitôt, ce furent des cris d'épouvante dans tout l'atelier; quelques élèves se jetèrent à plat ventre sur le plancher; les autres gagnèrent la porte en tumulte.
Urbain lâcha sa boîte et fit comme les autres,
— Eh bien I lui dit en riant le Giotto, dix minutes après, vous voyez bien que nous avions raison de parier que vous n'ouvririez pas votre boîte à couleurs.
Autre historiette du même atelier.
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Il s'agissait d'un superbe bocal de poissons rouges qui décorait la loge du concierge.
Ces poissons rouges tiraient Tœil des élèves, qui, depuis longtemps, nourrissaient des projets^de vengeance contre le tyran du paillasson.
On s'arrêta au plan suivant :
Éloigner le concierge en l'envoyant faire une course ; pendant ce temps, occuper sa digne épouse, qui avait la vue fort basse, et soustraire le bocal.
Le soustraire? Non.
Se l'approprier pour quelques minutes seulement, afin d'en modifier le contenu.
Ce programme fut exécuté sans obstacle.
Les poissons rouges, apportés dans l'atelier, — ma plume tressaille d'horreur à ce récit ! — furent saisis par des mains criminelles et plongés dans la friture bouillante.
Puis, ce forfait accompli, les élèves replacèrent les poissons dans le bocal, qu'on rapporta chez le concierge, à sa place accoutumée.
On prétend que les deux époux se disputèrent à qui aurait une attaque d'apoplexie.
L'atelier V... a aussi ses légendes.