AU BAL DE L'OPÉRA
Un Domino. — Bonsoir, Jules.
Jules. — Bonsoir, Coralie.
Le Domino. — Pas de chance ! Soyez donc masquée jusqu'au ventre ! A quoi m'as-tu reconnue, chéri ?
Jules. — A ton organe enchanteur. Il n'y a pas deux voix comme celle de Coralie.
Le Domino. — Nonj plus Coralie. Jeanne à présent.
Jules. — Et pourquoi as-tu renoncé au nom de Coralie ?
Le Domino. — Parce qu'on me disait toujours : Et ton fils?.,. Tu comprends, une scie à propos d'une pièce du Gymnase. — Me payes-tu un sucre d'orge ?
Jules. — Pour aller le revendre }
Le Domino. — Parbleu !
Jules. — NoUi Mais je vais findiquer un monsieur
qui te payera autant de sucres d'orge que tu en voudras.
Le Domino. — Vrai ?
Jules. — Viens par ici.
Le Domino. — Oui, mon loulou. Tu es encore le plus chic de tous.
Jules. — Tu vois bien ce gros père qui est assis tout seul sur cette banquette ?
Le Domino. — Oui. Pas beau.
Jules. — Mais si mal conservé ! Écoute ; tu vas lui dire ceci... et ceci... (// lut parle à Poreille.)
Le Domino. — Parfaitement. Et tu crois que le vieux singe marchera ?
Jules. — J'en suis sOr. Il est venu ici pour s'amuser. •
Le Domino. — AU right!
Le Gros Monsieur, sur sa banquette, — Je ne saurais me dissimuler que je m'embête étonnamment. Les bals de l'Opéra ne sont plus ce qu'ils étaient autrefois. Plus d'entrain, plus d'intrigues surtout. Chicard ! ô Rigolette! qu'êtes-vous devenus ? C'était bien la peine de faire deux cent vingt-quatre kilomètres pour venir assister à cet enterrement de première classe !
Le Domino, s'approchant, — Je te connais.
Le Gros Monsieur, tressaillant^ mais se contenant, — Madame, je ne crois pas.
Le Domino. — Si ! si I
Le Gros Monsieur. — Je suis arrivé il y a trois heures seulement, par le chemin de fer, et il serait vraiment singulier...
Le Domino. — Ça ne fait rien. Je te connais. Veuxtu que je te le prouve ?
Le Gros Monsieur. — Volontiers. Voyons.
Le Domino. — A une condition : c'est que tu me payeras un bâton de sucre d'orge au buffet.
Le Gros Monsieur. — Je connais ça... Ça se faisait déjà de mon temps... (Use lève.) Allons-y !.. Est-ce toujours comme cela que Ton dit ? .
Le Domino. — Oui, mon petit père. Offre-moi ton bras.
Le Gros Monsieur. — Voilà. Eh bien ?
Le Domino. — Eh bien!... tu t'appelles Duplacard.
Le Gros Monsieur, tressautant. — Bah !... Comment le savez-vous }
Le Domino. — Ernest-Kosciusko Duplacard.
Le Gros Monsieur, au comble de la surprise. — C'est vrai... Kosciusko... Jeune femme, qui que tu sois, tu ravives en moi un souvenir bien cher et bien douloureux à la fois... Kosciusko... Mon père, partisan déclaré de Tindépendance polonaise, m'avait
donné ce nom en effet. Mais poursuis, beau masque, tu me remues vivement.
Le Domino. — Tu n'as pas toujours habité la province.
DupLACARD. — Renversant !
Le Domino. — Tu as occupé à Paris une brillante situation commerciale.
DupLACARD. — Hélas !
Le Domino. — Tu étais gilet-de-flanellier de Tempereur.
DupLACARD. — Oh I tais-toi, tais-loi, si tu ne veux pas me compromettre I La politique prime tout I
Le Domino. — Suis-je bien informée)
DupLACARD. — Tu me confonds.
Le Domino, devant le buffet, — Il y a des bâtons de sucre d'orge à dix francs et à vingt francs.
DuPLACARD. — Qui es-tu ?
Le Domino. — Je prends ce gros-là, tu vois.
DupLACARD. — Comme tu voudras.
Le Domino. — Tu es gentil I Paye. C'est trente francs. {Duplacard paye,)
DupLACARD. — Maintenant, tu me diras qui tu es.
Le Domino. — Je ne me suis pas engagée à cela, Kosciusko.
Duplacard, cherchant à soulever la barbe de son masque. — Laisse-moi voir au moins...
Le Domino. — A bas les pattes !
Duplacard. — Méchante !
3o MON DERNIER-NÉ
Le Domino. — Adieu.
DupLACARD. -^ Tu t'en vas?
Le Domino. — J'aperçois mon oncle le général, il ne faut pas qu'il me rencontre. Il me ferait un chahut ! •
DupLACARD, à part étonné. — Chahut ?... (Haut.) Te reverrai-je, au moins ? Je veux te revoir, entendstu ?
Le Domino. — Oui, Duplacard de mon cœur. A quatre heures, à cette place. Nous partirons ensemble. Tu m'aideras à mettre mon manteau.
Duplacard. — Et tu me diras...
Le Domino. — Tout. Sois tranquille, je te ferai la bonne mesure. Adieu, Duplacard.
Duplacard. — A tout à Theure, mauvaise! {Seul.) Quelle peut être cette femme et d'où me connaîtelle?... Une de mes anciennes, sans doute, mais laquelle ? (// tombe dans une profonde rêverie,)
Le Domino, s'approchant de Jules. — Ah ! je te cherchais... Dis donc, il est très bien le vieux que tu m*as prêté.
Jules. — N'est-ce pas?
Le Domino. — Est-ce que tu ne sais pas encore quelque chose que je puisse lui raconter?
GAIETES PARISIENNES Q!
Jules. — Non.
Le Domino. — Tant pis ! {Elle s'éloigne,)
Jules, à part, — Plus souvent que j'irai tout dire à la même !
Une Laitière. — Tiens ! Jules !
Jules. — Bonsoir, Léa.
La Laitière. — Non. Plus Léa.
Jules. — Pourquoi ?
La Laitière. — Parce qu'on me la faisait toujours à la Daniel Rachat. Clémentine.
Jules. — Clémentine, soit. Eh bien I Clémentine, as-tu envie de souper, cette nuit?
La Laitière. — C'te bêtise ! Avec toi?
Jules. — Non. Je suis en lecture. Aussitôt libre.
La Laitière. — Avec qui donc ?
Jules. — Avec ce gros monsieur qui souffle làbas tout seul sur cette banquette.
La Laitièîœ, /awan/ la grimace, — J'aurais mieux aimé avec toi.
Jules. — Je te crois.
La Laitière. — Qu'est-ce qu'il vend, ton phoque?
Jules. — Je vais te le dire. (// lui parle bas à Toreille,)
La Laitière. — Je ne me souviendrai jamais de tout ça...
Jules. — Si, ma fille.
La Laitière. — Répète-le-moi encore.
Jules. — Tête de pioche ! (// se remet à lui parler bas,) La Laitière. — Ça y est! Merci.
DuPLACARD, seul, Continuant sa méditation, — Je n'en reviens pas. Il n'y a qu'au bal de TOoéra que ces choses-là arrivent...
La Laitière. — Je te connais !
DuPLACARD. — Toi aussi }
La Laitière. — Pourquoi pas, mon gros patapouf?
DupLACARD. — Parce que je suis descendu il y a trois heures seulement du chemin de fer, et...
La Laitière. — Oui, je sais, je sais. Tu viens de Saint-Maximin.
DuPLACARD. — Hein?
La Laitière. — Où tu as laissé toutes seules ta bonne et ta nièce.
DuPLACARD, bondissant. — Demonio I
La Laitière. — Va, va, j'en sais de belles sur ton compte... Penses-tu toujours à la belle M°»* Janbois?
DUPLACARD. — Plus bas, je t'en conjure 1
La Laitière. — On connaît tes intrigues avec elle... tes rendez-vous derrière l'église... et l'histoire de la camisole...
DuPLACARD, ahuri. — Silence ! oh ! silence !
La Laitière. — Veux-tu que je te rappelle Thistoire de la camisole?
^ DuPLACARD. — Non, non !
La Laitière. — Alors, offre-moi à souper, Duplacard.
DuPLACARD. — C'est que je suis déjà engagé avec une dame... un domino.
La Laitière. — Tant mieux. Nous serons trois. Ça ne me gêne point, gros passionné... Attends-moi ici^ à deux heures.
DuPLACARD. — Comme le domino.
La Laitière. — Je te raconterai encore des potins. Au revoir, mon beau lutteur; au revoir, Dumollard..., non, Duplacard!
DuPLACARD, seul, — Je suis anéanti. Cette incon- ' nue a tous mes secrets. Quelle aventure ! Et moi qui croyais m'ennuyer?...
Dans un cabinet de restaurant. Duplacard soupe
avec six femmes.
Les Femmes, criant. — Duplacard ! Duplacard I Duplacard I
Duplacard, un peu gris. — Mesdames, je suis sensible...
Le Domino. — Bravo, Duplacard !
La Laitière. — Redemande du Champagne, Duplacard I
DuPLACARD. — ... Sensible aux marques d'intérêt que vous me prodiguez...
Une Femme. — C'est bon, Duplacard, on va te couronner de roses... Garçon, des roses ! Dites à la bouquetière de monter !
Toutes. — Oui, couronnons de roses Duplacard I
Duplacard. — ... Sensible... et confus ... et surtout ému... Couronnez-moi de roses, mesdames, si vous voulez... je me laisserai faire... Mais ditesmoi auparavant comment vous me connaissez.
Le Domino. — Mais nous ne te connaissons paS| Duplacard !
La Laitière. — Nous ne te connaissons pas du tout!
Une autre Femme. — Nous ne t'avons jamais connu, mon bonhomme !
Hélène. — C'est bien plus drôle !
Suzanne. — Il est idiot, ce Duplacard, de s'imaginer que nous le connaissons !
Berthe. — Il est bête comme ses pieds !
Le Domino. — A ta santé, Duplacard I
Toutes. — Duplacard ! Duplacard ! Duplacard !
Duplacard s'incline, quoique abasourdi. La bouquetière entre, les mains pleines de roses.