‹ Mon dernier-né: gaietés parisiennesChapitre 41 sur 58 · HISTOIRE DE SCULPTEUR · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE SCULPTEUR

Elle est moderne celle*là, toute moderne.

On sait que les sculpteurs, plus que les autres artistes, ont les manières brusques et les propos sans façon. Cela tient sans doute à leur contact fréquent avec la pierre.

Un d'eux se fit annoncer chez le comte de M... et lui dit à bout portant :

— Monsieur le comte, je viens vous demander de me laisser sculpter M''* la comtesse.

— Sculpter ma femme! dit le comte avec effarement.

— Voilà depuis longtemps que je la suis... respectueusement... dans les promenades et dans les salons... et j'ai deviné des formes admirables sous ses voiles importuns.

— Importuns f

258 MON DERMIER-NÉ

— Oui, monsieur, importuns ! s'écria chaleureusement le sculpteur; des femmes comme M""" la comtesse ne devraient fouler le sol qu'à la façon des déesses du paganisme.

— Grand merci I

— Excusez mon enthousiasme, mais il est amplement justifié... Quel torse ! quelles attaches royales! quelle ligne serpentine! Il y a tout un monde dans cette ligne serpentine !

— Monsieur!

— Où trouver plus de majesté et de grâce à la fois, plus de...

— Assez, monsieur !

— Ah! vous ne Tavez pas étudiée comme moi,..Avezvous analysé le grain de son épaule, ce grain si miroitant, si fin, si pur>

— Certes oui, monsieur, mais ce n'est pas une raison...

— Et ce bras, ce bras d'une opulence éblouissante >

— Éblouissante est le mot; pourtant...

— Et la jambe!

— Monsieur, vous allez trop loin ! s'écria le comte, irrité.

— Je ne T'ai vue que deux fois, continua le sculpteur, entraîné par son exaltation : la première, c'était aux Champs-Elysées, alors qu'elle remontait en voiture; la seconde, c'était à la sortie de la Madeleine,

alors qu'elle descendait le grand escalier. Ah ! quelle jambe J noble, ferme, solide,, nerveuse, une jambe toute palpitante d'élégance !

— Cessez, monsieur; je fais la part de votre enthousiasme... M"** la comtesse a, en effet, toutes les qualités que vous vantez, et même davantage...

— Allez, je m'en doute.

— Mais je ne livrerai jamais ses perfections au ciseau... même au vôtre, dont je fais cas.

— Vous avez tort, dit le sculpteur; une femme comme M°*' la comtesse ne vous appartient pas.

— Voilà qui est curieux!

— Elle appartient à l'art... D'ailleurs, monsieur le comte, vous auriez le droit d'assister aux séances.

— Vraiment?

— Mon atelier est parfaitement chauffé... M"*' la comtesse ne court risque d'y attraper aucun rhume.

— C'est déjà quelque chose.

— Eh bien ? demanda-t-il, ses yeux anxieux fixés sur le mari.

— Eh bien I non.

— Damnation! hurla le sculpteur, comme aux plus beaux temps du romantisme.

Il demeura quelque temps atterré; puis revenant à la charge :

— Voyons, monsieur le comte, puisque vous me refusez l'ensemble... accordez-moi un morceau au moins.

a6o MON DERNIER-NC

— Pas davantage.

— Un seul morceau... la gorge, par exemple.

Après une heure consumée en vaines soUicitatioDS,

le sculpteur se retirait en murmurant avec un accent désespéré :

— Il n'y a plus de grands seigneurs !

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