DIALOGUE ENTRE UN LIÈVRE ET UN LAPIN SAVANT
Le Lièvre, tressaillant. — Entendez-vous... ce bruit de pas... ?
Le Lapin savant, regardant. — Ne faites pas attention ; c'est un bourgeois ; continuez à me lire le journal.
Le Lièvre, lisant, — Informations politiques... Les maladresses d'un ministère. (Le bourgeois ajuste.) Ah I mon Dieu I
- Le Lapin savant. — Qu'avez-vous donc? Vous voyez bien que le fusil a fait long feu.
Quelques Bêtes, accourant. — Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qu'il y a?
Le Lapin savant. — Rien... rien du tout. Jamais nous n'avons été plus tranquilles que cette année.
Un Renard. — C'est une vérité. Comment cela se fait-il ?
Le Lapin savant. — Les hommes ont sans doute d'autres chats à fouetter, comme ils disent en leur style familier.
Le Lièvre, au lapin, — J'admire votre sang-froid!
Le Lapin savant. — Cela vient de ce que j'ai été longtemps, à Paris, au service d'un escamoteur, qui m'emmenait avec lui sur les places publiques.
Le Lièvre. — Quel était votre emploi }
Le Lapin savant. — Je frappais de mes deux pattes de devant sur un tambour qu'il me tendait... J'exécutais plusieurs roulements en l'honneur des personnes qu'il me nommait. Cela m'a rendu très observateur. J'ai même composé un ouvrage où j'apprends à connaître le caractère et la profession des gens par leur manière de chasser.
Le Lièvre. — Bah !
Le Lapin savant. — Vous comprenez qu'un magistrat ne chasse pas comme un militaire et qu'un artiste ne chasse pas comme un magistrat.
Le Lièvre. — Comment chasse donc un magistrat?
Le Lapin savant. — Avec hauteur... avec irritation même, et comme s'il avait en poche un mandat
d^amener. Il semble très surpris de ce que le gibier ne se laisse pas appréhender au collet.
Le Lièvre. — Et le militaire >
Le Lapin savant. — Le militaire charge comme à la tête d'un régiment... Quant à Tartiste, il pense à autre chose.
Le Lièvre. — Je vous remercie de vos précieuses leçons.'
entre un merle et un faisan
Le Merle, avec Vaccent gouailleur d'un gavroche. — O c*te queue!
Le Faisan. — Impertinent I
Le Merle. — Monseigneur a été aux croisades ?
Le Faisan. — Passez votre chemin ; il n*y a rien de commun entre nous.
Le Merle. — Je t'crois, volaille dorée !
Le Faisan. — Si j'apercevais le ga^^de, je vous ferais empoigner sur l'heure !
Le Merle. — Et voilà justement où est la diffé-rence entre nous : c'est que je t'empoignerais moi-même si j'en avais Tenvie.
Le Faisan. — Vous n'êtes qu'un révolutionnaire.
Le Merle. — On est ce qu'on peut.
a64 MON DERNIER-Né
Le Faisan. — Moi qui vous prenais pour un mar* guillier, à votre habit noir 1
Le Merle. — Cela prouve une fois de plus que rbabit ne fait pas le moine.
Le Faisan. — En quel temps vivons-nous, juste ciel?
Le Merle. — En temps de cbasse.
Le Faisan. — Où allons-nous ?
Le Merle. — Tu le sais aussi bien que moi : à la cuisine.
Le Faisan. — Pas en votre compagnie, du moins !
Le Merle. — Seigneur, je le reconnais, vous êtes un manger royal. Il y a. de nombreuses façons de Y0I1S accommoder : en filets, en escalopes, en salmis, et vous êtes délicieux sous chacune d'elles.
Le Faisan. — Assez ! assez I Ces détails...
Le Merle. — Ne doivent avoir rien qui vous blesse, seigneur. Que diriez-vous donc si j'insistais sur la puanteur que les gastronomes exigent de vous, et sur le point de décomposition où ils vous veulent !
Le Faisan. — Assez, vous dis-je I
Le Merle. — Ce n'est que lorsque votre ventre commence à changer de couleur et que vous dégagez de légers miasmes qu'on vous juge digne d'être conduit à la broche...
Le Faisan. — La broche I notre échafaud à nous, monsieur!
Le Merle. — Je ne dis pas le contraire.
GÀXETis PARISIENNES 365
Le Faisan. — Alors prenez-le de moins haut, vous qui n'êtes digne que de la casserole.
Le Merle. — Tous les mêmes ! (// s'éloigne en sifflant la Marseillaise.)