L'INCONNU ET LE PASSANT
La scèoe se passe sur la voie publique. Demi-obscurité.
LiNCONNU, saissisant le passant à la gorge. — Voulez-vous être ministre?
Le Passant. — Oh I la, la !... Hein? Quoi >
L'Inconnu. — Répondez.
Le Passant. — Lâchez-moi d'abord... Comment I c'est vous >
L'Inconnu. — Croyez bien que la nécessité seule me force à agir de la sorte }
Le Passant, rajustant sa cravate. — Elle est mauvaise dans tous les cas.
L'Inconnu. — Les moments sont précieux, voilà mon excuse. Répondez-moi; voulez- vous être ministre >
GAIETÉS PARISIBNMCS 267
Le Passant. •— Fumiste I
L'Inconnu. — Je parle très sérieusement.
Le Passant. — Mon cher, je vais dîner en ville; on m'attend à huit heures; il en est sept trois quarts.
LInconnu, abattu. — Alors, vous ne voulez pas être ministre >
Le Passant. — Ministre de quoi ?
L'Inconnu. — De ce que vous voudrez.
Le Passant, le regardant avec commisération, — Pauvre homme ! Vous en êtes donc réduit là >
L'Inconnu. — Hélas!
Le Passant. — Votre douleur me fait mal... et si Ton ne m'attendait pas à dîner.
L'Inconnu, anxieux, — Eh bien?
Le Passant, se consultant. — Ministre... ministre à mon choix. • . Non I
L'Inconnu. — Est-ce que vous l'auriez déjà été >
Le Passant, cherchant dans ses souvenirs, — Je ne crois pas.
L'Inconnu. — C'est que si vous l'aviez déjà été... Au fait, cela ne ferait rien du tout.
Le Passant, tirant sa montre, — Huit heures ! On doit être au potage....
L'Inconnu. — Un instant encore I
Le Passant. — Non... Dans toute autre circonstance, je ne dis pas... je ne demanderais pas mieus que de vous êtes agréable... Mais aujourd'hui, la situation politique est grave».
UInconnu. — A qui le dites-vous ?
Le Passant. — Très grave.
L'Inconnu. — Parbleu! si elle ne Tétait pas, est-ce que j'aurais songé à vous !^
Le Passant, froissé. — Comment Tentendezvous?
L'Inconnu. — Dans le meilleur sens, veuillez le croire... J'entends que je me serais contenté d'hommes secondaires... Mais, ainsi que vous le dites, la situation est exceptionnelle et exige des intelligences supérieures. Pourquoi ne scriez-vous pas l'homme de cette situation-là >
Le Passant. — Pourquoi... pourquoi...
L'Inconnu. — Vous avez des idées?
Le Passant. — Pas beaucoup.
L'Inconnu. — Diable ! nous avons besoin d'idées... Après cela, il vous en viendra peut-être. Ce qu'il nous faut surtout, c'est un cabinet d'affaires.
Le Passant. — De quelles affaires ?
L'Inconnu. — Vous savez bien... les affaires de là-bas.
Le Passant. — Ah! oui, là-bas... Peste! Ce ne sont pas de petites affaires.
L'Inconnu. — Cela dépend du point de vue auquel on se place. On est trop porté à exagérer en France... On se fait des fantômes de tout.
Le Passant. — Cependant... l'Angleterre?
L'Inconnu. — Je sais bien... je sais bien... c'est le chiendent.
Le Passant. — L'Allemagne ?
L'Inconnu. — C'est le chiendent aussi.
Le Passant. — Et la Turquie?
L'Inconnu. — Encore le chiendent... Mais enfin, cela peut s'arranger. Je compte sur vous. Je table sur votre dévouement.
Le Passant. — Le dévouement ne suffit pas.
L*Inconnu. — Laissez donc! vous possédez toutes les qualités d'un parfait ministre.
Le Passant. — Je n'en suis pas convaincu.
L'Inconnu. — Vous savez parler.
Le Passant. — Parler, oui... mais répondre I
L'Inconnu. — Vous vous en tirerez toujours aussi bien que vos prédécesseurs.
Le Passant. — Ce n'est peut-être pas assez.
L'Inconnu. — Bahl pourvu que ce soit autre chose I
Le Passant. — Sera-ce autre chose?...
L'Inconnu. — Ohl vous êtes désespérant I... Je vous croyais ambitieux.
Le Passant. — Je le serais en toute autre occasion ; mais ici, je ne vois rien de bon à recueillir pour moi.
L'Inconnu. — On ne sait pas... Vous avez une occasion superbe de vous montrer.
Le Passant. -* Oh I oh ! superbe ?
L'Inconnu. — Mettons importante . Vous pouvez vous révéler d'un seul coup.
Le Passant. — Ou disparaître de même... Votre Chambre n'est pas commode... et moi, je ne suis pas patient.
L'Inconnu. — Quelque chose me dit que vous vous entendrez parfaitement tous les deux.
Le Passant. — Pendant combien de temps >
L'Inconnu. — Essayez toujours... D'ailleurs, ne suis-je pas là pour vous guider, pour vous souffler >
Le Passant. — Ah !... vous me soufflerezl {Légèrement gouailleur.) Et qu'est-ce que vous me soufflerez)
LInconnu. — Je ne sais pas, mais cela viendra •quand il faudra... c'est chez moi une affaire d'inspi* ration.
Le Passant. — Je ne vous savais pas inspiré.
L'Inconnu. — Je ne l'ai pas été souvent jusqu'à •ce jour ; j'en conviens... Mais, à l'heure qu'il est, je me sens un homme tout nouveau.
Le Passant. — En vérité ?
L'Inconnu. — Nous ferons de bonne besogne, vous verrez... Ayez seulement confiance.
Le Passant, incrédule, — Confiance? Que de difficultés! que de complications!... Les partis)
L'Inconnu. — Nous les réduirons au silence.
Le Passant. — Par quel moyen ?
L*Inconnu. — Il me reste encore quelques recettes particulières à distribuer.
Le Passant. — Les journaux?
L'Inconnu. — J'en achèterai.
Le- Passant, profondément étonné. — Vous }
L'Inconnu. — Si cela ne coûte pas trop cher.
Le Passant. — Vous me confondez.
L'Inconnu. — Allons, j'ai votre parole ; c'est chose convenue.
Le Passant. — Mais non ! mais non I Je demande A réfléchir.
L'Inconnu. — Réfléchir, quand nous sommes sur un volcan \
Le Passant. — Justement. Risquer de brûler mes chaussures I
L'Inconnu. — Facétieux !
Le Passant. — Compromettre ma situation politique encore vierge !
L'Inconnu. — On refait sa position plusieurs fois... à votre âge.
Le Passant. — Je veux au moins consulter ma femme.
L'Inconnu. — Est-ce que je consulte la mienne .>
Le Passant. — Mon gendre.
L'Inconnu. — 1
Le Passant. — Vous ne me laissez pas le temps de me reconnaître.
L'Inconnu. — Les meilleures résolutions sont sou-
37^ MON dcmucr-nb
Tent cdles qui s'improvisent El puis, il n*y a pas
nn moment i perdre ; le Times commence à s'étonner; Blowitz me le disait tout i l'heure.
Le Passant. — Vous êtes pressant.
L'Inconnu. — paTone que je ne me reconnais plus moi-même J'ai le feu au cenreau.
Le Passant, ébranlé. — Eh bien I...
L'Inconnu. — N'achevez pas. Je vous attends demain matin i déjeuner. Vous m'apporterez votre adhésion.
Le Passant. — Je vous apporterai en même temps ma démission.