GRAVES DANGERS
J'ai convoqué ce matin dans mon cabinet — à la façon de M. Halanzier — trois capacités parisiennes bien connues : MM. Joseph Prudhomme, Calino et Guibollard, dans le but de délibérer sur la prostitution publique et sur les mesures à prendre pour en arrêter les progrès sans cesse croissants.
Il s'est dit dans cet entretien des choses d'une haute importance.
Moi. — Messieurs, vous voilà réunis en commission ; allez-y.
Guibollard. — En commission? Alors, nous avons un sein?
Moi. — Parfaitement.
GuiBOLLARD. — J'cQ suis cnchanté. Je propose de rouvrir à Tétude des grands problèmes sociaux.
Prudhomme. — Et à Télaboration des vastes projets humanitaires. On élabore toujours dans le sein des commissions.
Calino. — Élaborons.
GuiBOLLARD. — Prudhomme, à vous la parole, comme notre doyen d*âge.
Prudhomme. — Merci, Guibollard; merci, Calino. (// 5e mouche avec un bruit de trompette,) Mes amis, mes nobles amis, un chancre hideux nous dévore.
Calino. — Dites donc, parlez pour vous.
Prudhomme. — C*est une image, Calino... Le chancre dont je veux parler s'appelle de son vrai nom la prostitution. Vous n'ignorez pas les ravages nombreux qu'elle exerce dans notre belle patrie.
Calino. — Oh ! belle, belle. . . il y pleut toujours depuis deux ans.
Prudhomme, avec force. — Il y pleuvrait encore davantage que ce n'en serait pas moins notre belle patrie !
GuiBOLLARD. — Bien parlé, mon cher Prudhomme! (// lui serre la main.) Vous disiez donc que la prostitution...
Prudhomme. — Est le plus horrible fléau des temps modernes... C'est un torrent qu'il s'agit d'endiguer.
Calino. — C'était un chancre tout à l'heure. ,
SSO MON DERNIER-Mi
Prudhomme. — C'est tout cela à la fois, moasieur Calino.
GuiBOLLARD. — Certains philosophes considèreat cependant la prostitution comme un mal nécessaire... la sauve-garde des foyers...
Calino. — La tranquillité des parents...
Prudhomme. — Je sais bien... oui, sans doute... certaine prostitution... celle qui s*exerce discrètement... elle peut avoir du bon, celle-là, du très bon. Mais Tautre, celle qui encombre les rues, les places, les promenades, elle est intolérable, croyez-le. Et tenez, moi qui vous parle, je viens d'être raccroché, il n'y a qu'un instant, en plein jour.
GuiBOLLARD. — Raccroché... Oh! la laide expression...! Fi [Prudhomme, fi!... On dit /e)^é, maintenant.
Prudhomme. — Monsieur Guibollard, je ne suis pas un mondain comme vous. J'ignore les subtilités du vocabulaire des trottoirs. J'appelle un chat un chat... Cependant, pour vous faire plaisir, je consens à me servir du terme levé. J'ai donc été levé.
Calino. — Invraisemblable.
Prudhomme. — Pourquoi cela? Expliquez « vous, monsieur Calino.
Calino. — Je ne sais pas... Je voulais dire. ,. Enfin, il me semble que vous n'avez pas une tête à
ça.
GuiBOLLARD. — OÙ avcz-vous été levé > Prudhomme. — Comment, où ?
GAIETÉS PARISIENNES «Si
GuiBOLLARD. — C'cst-à-dirc en quel endroit }
Prudhomme. — Ah! très bien... boulevard de Gand, à la hauteur des anciens Bains chinois... je marchais â pas lents, scandant gravement ma démarche, selon mon habitude, lorsque je vis venir à moi une petite personne dont les traits et les formes n'offraient aucun des caractères de la nubilit&. La liberté de son allure, jointe à Teffronterie de son regard, m'inspira tout d'abord une répugnance instinctive.
Calino. — Etait-elle jolie?
Prudhomme. — La vérité, à laquelle j'ai toujours tout sacrifié, m'oblige à convenir qu'elle avait un de ces minois chiffonnés qui...
Calino. — Oui, nous comprenons.
Prudhomme, avec colère. — Qu'est-ce que vous comprenez? Vous ne comprenez rien du touti
GuiBOLLARD. — Calmcz-vous, notre digne ami; vous êtes au-dessus de tout soupçon. Continuez, je vous en prie. Votre récit nous captive prodigieusement.
Prudhomme. — Cette jeune impudique manifestait visiblement l'intention de me couper le chemin... Sa physionomie était empreinte d'une lasciveté étonnante... j'allais me ranger pour lui laisser la voie libre quand, abdiquant tout sentiment de retenue, elle se campa résolument devant moi, m'apostrophant avec une licence de langage dont rien ne pourrait donner l'idée.
3â2 MON DERNIER-n£
GuiBOLLARD. — Essayez toujours.