‹ Mon dernier-né: gaietés parisiennesChapitre 6 sur 58 · ON JOUERA LA COMÉDIE · texte numérisé non relu

ON JOUERA LA COMÉDIE

Le comble du chic, en ce moment, dans les salons, c'est de donner la comédie.

— Donnons la comédie I dirent l'autre jour M. et M"* Bercain, deux des membres les plus riches et les plus considérables de la colonie des Batignolles.

Ils décidèrent d'aller tous les deux chez un agent dramatique qu'on leur avait désigné.

— Monsieur, lui dirent-ils, on nous a dit que vous teniez un assortiment complet d'acteurs et d'actrices pour fêtes et soirées... Or, comme nous avons l'intention de recevoir de demain en huit, nous venons nous approvisionner chez vous.

L'agent dramatique s'inclina.

— Êtes-vous fixés sur le genre que vous désirez ? demanda*t-il aux Bercaiils.

[ —Pas précisément.;. Nous avions d'abord pensé

à un concert, mais on nous a objecté que les concerts étaient bien discrédités... et trop à la portée de tout le monde. Nous nous sommes arrêtés à l'idée de faire jouer la comédie.

L'Agent dramatique. — Excellente idée ! Et quelle espèce de comédie voulez-vous faire jouer?... Avezvous un théâtre monté, avec décors et accessoires? M"*' Bercain. — Oh! non, monsieur... un simple salon... assez vaste cependant, et très artistement décoré.

L'Agent dramatique. — Alors, c'est une pièce de paravent qu'il vous faut.

M. Bercain. — De paravent, oui, monsieur...

Nous achèterons un très beau paravent.

L'Agent dramatique. — Une pièce de Verconsin ou de Nadaud... A deux, trois ou quatre personnages ?

Les époux Bercain se consultèrent du regard. M"' Bercain. — Dame I plus il y en aura...

M. Bercain. — Mieux ça vaudra.

M"** Bercain. — Tout cela dépend du prix...

L'Agent dramatique. — Et surtout de la réputation deâ artistes. Avez-vous quelques artistes dans l'idée, monsieur et madame ?

M. Bercain, 5e tournant vers sa femme. — As -tu quelques artistes dans l'idée ?

M"* Bercain. —Oh! certainement!... Je voudrais M. Coquelin.

UAgent dramatique. — Diable!... L'ainé ou le cadet >

M"* Bercain. — Il y en a donc deux ?

L'Agent dramatique, souriant. — En cherchant bien, on en trouverait même trois.

M"' Bercain. — Je croyais que c'était le même... Je veux parler de celui qui jouait l'autre jour au ministère de l'Instruction publique.

L'Agent dramatique. — Celui-là, madame, est inabordable; j'ai le regret de vous le dire.

Ici M. Bercain eut un geste de fermier général.

— Vous ignorez peut-être, monsieur, que notre fortune nous permet tous les sacrifices, dit-il à l'agent dramatique.

— Je n'en doute pas, monsieur, répondit celui-ci, mais l'argent n'a rien à voir ici. M. Coquelin est à l'abri du besoin.

— Eh bien! s'il faut une démarche personnelle... L'agent dramatique hocha la tête.

— N'insistons pas, mon ami, dit M"** Bercain à son mari; après tout, il y a d'autres artistes que M. Coquelin.

L'Agent dramatique. — Madame a raison... des artistes très distingués, parmi lesquels vous n'aurez, grâce à mes nombreuses relations, que l'embarras du choix. Ma liste est infinie.

M"* Bercain. — Quel dommage que Sarah Bernhardt soit en voyage !

38 MON DËRKIËR-NÉ

L'Agent oRAMAtiQUË. — Gela est regrettable , en effet ; mais il nous reste encore beaucoup de jolies femmes et des Comédiennes charmantes.

M***' BercaiN. — Avez-vous M"' Samary sur votre liste ?

L'Agent dramatique. — M"* Samary... atteûdez donc...

M°>« Bercain. — Elle pourrait nous jouer quel* que chose avec M. Delaunay, par exemple."

L'Agent dramatique. — Oh I Delaunay, n'y comptez pas c'est comme Coquelin. Il a refusé la semaine dernière d'aller chez le ministre du Salvador, M. Torrès-Caïcedo.

— Cherchons ailleurs, dit le couple Bercaln.

L* Agent dramatique. — Que dirîe^-vous deM* Mou* net-Sully?... Hein ?... Mounet-Sully, de la Comédie- Française... Avec beaucoup de précautions, vous pourriez peut-être l'amener chez Vous.

M. Bercain. — M. Mounet-Sully... c'est une idée* Bobonne, qu'en dis*tu )

M*'* Bercain. -- Oh ! il me fait trop peur..'* avec ses cheveux sur le front... ses dents féroces...

L'Agent dramatique. — Il n'est pas toujours ôomme cela... il est aimable quand il veut... H vous réciterait les Triolets à Nini.

M. Bercain* -^ Lei Triolets à Ninù.» Tienal c'est gentil... Justement tu t'appelles Clémenca.

M"* Bercain. — Non, j'en aimerais mieux un autre.

L'Agent dramatique. — Vous avez peut-êtrô tort^ madame. En dehors d'Hernani et de Ruy Blas^ Mounet-Sully est un pinson pour la gaieté... Et, je vous le répète, en vous y prenant habilement... Car, pour moi, je le cofinaid très peu, presque pas, pour ainsi dire.

M. Bercain, à part. — Drôle d'agent dramatiquêl

M""' Bercain. — Mais, dans tous les CAS, les Triolets à Ninif ça ne nous ferait pas une pièce à deux ou trois personnages;

L'AÔEMT DRAMAtlQUfi. -* G*ést iwkti.n {RiflécHiê* éânt.) Je vous dirais bien de prendre Saint-Oermein et M»* Piei^sotf.

• M. ET M** Bercain» — Ahl oui.

L'AdEHt DRAMATiât/Ë. -« Ils sont ravissante tous

deux dans C'était Gertf^de.

M. Bercain. —Voilà notre alfalre I

t'ÀôÉHT DJlAMÀf iQiiÉ. — Ou Alics Lody et Dieudonné dans Chez V Avocat,

M: Bercai!». — Parfait !

L'Agent dramatique. — Mais 8ftlnt*dernlftin est surchargé de besogne au OyiAnase.i. il me le disait encore avant-hier soir... Quant à PiersoUj elle a fait

t<eu de n^accepter aucune invitatioit» - •

M. Bercain. — Eh bien I et M"* Alice Lody ?

L'Agent dramatique. — J'ai eu des difficultés avec elle.

Les époux Bercain se regardèrent d*un air désappointé.

— Est-ce que vous tenez bien à une pièce à plusieurs personnages > leur demanda l'agent dramatique.

M. Bercain. — Mais...

M"* Bercain. — Un peu.

L'Agent dramatique. — A votre place, je la remplacerais par quelques monologues. Les monologues sont tout ce qu'il y a de plus à la mode. Nous avons le monologue ému de Manuel, la Robe... la GrancP- Mère... y le monologue enjoué de Charles Gros : le Bilboquet, l'Obsession f le Hareng saur..., le mono* logue gracieux : Oh ! monsieur I

M. Bercain, à part. — Une scie I

L'Agent dramatique. — Je vous indiquerai les meilleurs.

M. Bercain. — Et quels artistes nous offrez-vous pour ces monologues }

L'Agent dramatique. — Je vous conseille Galipaux.

M. Bercain, — Qu'est-ce que c'est que Galipaux }

GAIETES PARISIENNES 4I

L'Agent dramatique. — Un jeune artiste du Pa* lais-Royal qui est en train de faire son trou,

M. Bercain. — Ma femme, veux-tu que nous prenions le jeune Galipaux, qui est en train de faire son trou }

M"* Bercain. — Comme tu voudras, mon ami.

M. Bercain, à Vagent dramatique. — Envoyeznous-le, monsieur.

L'Agent dramatique. — Je vous enverrai aussi, pour compléter votre spectacle, un deuxième artiste dont vous me direz des nouvelles.

M. Bercain. -^ Lequel?

L'Agent dramatique. — C'est une surprise que je veux vous faire. Fiez-vous à moi.

Huit jours après, la colonie des BatignoUes inondait l'hôtel de M. et M«* Bercain.

Les lettres d'invitation, répandues en grande quantité, portaient ce post-scriptum : « On jouera la co^ médie. i

Les monologues firent fureur.

Mais le plus grand succès de la soirée fut pour le troisième artiste mystérieusement annoncé, et qui n'était autre que l'illustre funambule Paul Legrand. Le dernier Pierrot mima* le récit de Théramène de

4S MON OIRNUeR-NS

façon à rallier les suffrages de tous les gens de goût. Jamais Racine na s'était vu à pareille fête.

J'ai eaaayA de fixer, pour les races futures, quelques-uns des traits de cette parodie ; maia, ce que je n'ai pu rendre, c'est rincroyable vivacité de Toeil et de la bouche de Paul Legrand, c'est l'imprévu de son geste^ c'est tout ce qui fait de lui un artiste unique dans son genre.

Pierrot-Théramène arrive rapidement en scèna. A la troisijsme enjambée, 11 s'arrête et lève ses grandes manches blanches. vers le ciel. On devine qu'il est sous le poids d'une immense douleur; mais, comme aucune douleur au monde n'est capable de lui faire perdre la notion du respect classique, il fait encore un pas en avant et s'incline profondément. Il est censé saluer Thésée.

Alors commence la fameuse narration.

Pierrot ouvre trois fois la bouche, et trois fols il la referme. Il pousse un soupir, puis deux. Ensuite, il fait voir par gestes, Hippolyle montant en voiture et se préparant à une petite partie de campagne, — ou plutôt ce n'est plus Théramène, c'est Hippolyte luimôme. Il fait claquer son fouet. Hue, dia!

Mais les chevaux n'avancent guère. Pierrot s'en étonne; 11 imite l'homme qui descend de son char, et

va vers eux pour les flatter de la main. Il leur trouve la tête plus basse que de coutume et, se tapant le front, il iadique que ces pauvres bêtes veulent sans doute se conformer à sa triste pensée. Pierrot cherche à leur remonter le moral, puis il reprend ses rênes, qu'il laisse flotter, selon le texte racinien.

Tout à coup, un régisseur placé dans la coulisse fait entendre un mugissement effroyable. Pierrot manque de se flanquer par terre. Il dresse Toreille ; il regarde autour de lui d'un air épouvanté. Second mugissement du régisseur, plus terrible que le pre« mier« formidable, lamentable, redoutable, toujours selon le te;(te fécond en adjectifs. Pierrot perd la tête. Et c'est ici qu'éclate dans son entier le magnifique talent du mime. U voit le dos de h plaine liquide se soulever, s'avancer vers lui, vomir de gros bouillons, former une montagne,.. Il ne sait ce que cela veut dire; il retire ses pieds, il arpente la scène, il se sent mouillé comme par une marée non prévue par

les almanachs.

Tout son visage bouleversé semble signifier : t On ne fait pas de farces pareilles I Qu'est-ce que c'est que ça ir^ Ça va cesser I » U appelle ses gardes qui, malgré leur affliction de tout à Theure, se sont donné de l'air. Pierrot ne dissimule pas son mépris pour eux. Il cherche à rebrousser chemin. C'est alors que le régisseur pousse son troisième beugler ment, suprême, celui-là !

Pierrot s'immobilise.

Il a vu le monstre, il le voit...

Il le voit sortir du sein des flots. Un tremblement général s'empare de son être. Cependant, il lui reste assez d'empire sur lui-même pour céder au singulier désir de portraicturer cette vilaine bête. Il va prendre dans un coin un appareil photographique et l'installe devant elle. C'est un taureau : il simule ses cornes; c'est un dragon, il simule sa queue. Vair en est infecté : il se bouche le nez. On dirait que le monstre se laisse complaisamment faire. Pierrot paraît concevoir quelque espoir. « Petit I petit I » semble-t-il murmurer. Mais on comprend que le monstre n'est pas venu là pour s'amuser.

Pour le coup, Pierrot songe sérieusement à se défendre. Il se fouille, il cherche sur lui une arme quelconque. Un spectateur se lève et lui présente un javelot. Pierrot le remercie avec effusion, tout en lui demandant par signes la manière de s'en servir. Un javelot I qu'est-ce que c'est que cela?

Un nouveau mugissement parti de la coulisse le rend au sentiment de son péril. Il court tout autour du théâtre en donnant les signes les moins équivoques de l'effroi. On le sent talonné par l'énorme crustacé à cornes. Enfin, dans un énergique effort, il se retourne et lui lance son dard d'une main sûre. Mais, comme il a mal calculé son élan, il s'étale tout de son long par terre.

Horrible! horrible!

Ce qui se passe alors rentre dans le domaine de rindescriptible. Ce ne sont plus que des sauts de carpe et des bonds convulsifs. On devine qu'un duel corps à corps s'est engagé entre Pierrot et le monstre, et qu'aucun d'eux n'est disposé maintenant à accepter des excuses. Il semble qu'on les voie l'un et l'autre se roulant, entrelacés, dans la poussière. Pierrot le bourre de coups de pied et de coups de poing; mais sa vigueur se ralentit, ses forces dimmuent, sa respiration devient rare ; il gigotte, ses bras ne battent plus que le vide; on entend ce petit cri : cauicl

Et il ne bouge plus.

Le drame n'est pas fini : Pierrot redevient Théramène et, soulevé sur un genou, il se met en devoir d'achever son récit. Il pleure comme un veau. Il se penche vers la terre pour écouter les dernières paroles d'Hippolyte et recueillir la croix de sa mère. Toute cette partie de la mimique de Paul Legrand est du plus haut pathétique. Il étend les mains pour affirmer qu'il prendra soin de la triste Aricie. Oh! oui!

Son désespoir redouble en s'apercevant que le héros est expiré; il se jette sur lui et le couvre de pleurs. Un arrosoir ne ferait pas mieux. C'est à ce

moment que l'attendrissement du public atteint aux dernières limites et que les bravos éclatent de tous . les côtés.

Mais Plerrot-Théramène est arrivé au bout de sa douloureuse tâche; il le constate en tirant sa montre et en saluant une dernière fois le roi Thésée.

Puis il se retire en humant une prise de tabac.

tenu le plus gvm<i supcès ftw« B^tignQlleç.

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