UN LENDEMAIN DE DÉMISSION
Il est sept heures du matin. L'bommo 4'État qui vient d'abdiquer sommeille, étendu mollement sur soq lit, un bras enroulé autour de sa tête ; un sourire flevirit sa bouche entr'ouverte. Un rayon de soleil filtrant entre les ridesiux va caresser Tivoire rosé dQ §on front.
La plume avec laquelle il a signé la veille sa démission est auprès de lui, sur un guéridon. Il compte la léguer à ses enfants, avec quelques bonnes mille livres de rente.
Il dort. Il a ordonné qu'on le laissât exceptionnellement dormir toute la matinée. Machinalement, ce-
pendant, il se réveille à sept heures, comme au temps où il était ministre. Il étend le bras vers un cordon de soimâle, comme pour appeler un secrétaire. Puissance de l'habitude ! Mais il s'arrête et dit :
— Combien je suis fou ! J'oubliais que je n^ai |ilus d^occupations. Je suis libre comme l'air. Or, le meilleur emploi que je puisse faire de ma liberté, c'est de me rendormir. — Donnons-nous encore un bon coup de traversin, ajoute-t^il en employant le style facétieux.
Vainement 1 L*ex«ministre ne peut rattraper le sommeil. Son bonheur nouveau l'oppresse. Il se dé*» cide à se lever.
— Broum! brouml Hum! Froum! murmure-t-il en se promenant de long en large dans sa chambre; tra-^
déridera! C'est bien moi, je suis redevenu un homme comme lea autres. Des multitudes d'existences ne sont plus suspendues à mon souffle. Sur ma table, plus de ces monceaux de lettres dont l'aspect me ter* rlfiait. Il n^y a personne à m'attendre dans le corridor. AssuronS'Uous en. Personne,. en. effet. C'est merveiK louxl Seul!. je suis bien seul ! Ouvrons la fenêtre. Ah! le beau temps I un vrai temps de démission ! Que cet air est délicieux à humer ! Comme il dilate la poitrine 1 Il y a six mois que je n'ai respiré pareillement. -* Voici le chant d'un petit oiseau dans Tarbre d'en face. Il semblait qu'il n'y eût plus de petits oiseaux pen*» dant que j'étais ministre. Chante, petit oiseau ;je veux t'écouter tous les matins ; je t'émietterai de la brioche
sur le rebord de ma croisée; nous serons bientôt une paire d'amis, tu verras.
Ainsi parle l'ex-ministre, oubliant qu'il est en simple caleçon.
Il continue :
— Où donc avaiS'je la tête en acceptant ce portefeuille ? M*a-t-on assez tourmenté! M'a-t-on assez fait aller de gauche à droite et droite à gauche > Ai-je assez joué un rôle de toton ? Faire toutes les volontés, excepté la mienne! Donner ma signature sans cesse,
toujours! Recevoir des commissions — Oh! les
commissions !
Il cache son visage dans ses mains, par un geste d*horreur.
— Et j'ai pu hésiter à dire adieu à ces hautes salles boisées et mélancoliques, à ces huissiers cérémo* nieux, à cette longue file de gens uniformément revêtus d'un habit noir! J'avais fini par être le jouet d'une étrange obsession; je m'étais imaginé qu'il n'y avait au monde qu'un seul habit noir, que tous mes visiteurs se repassaient pour m'aborder. Je ne prêtais qu'une attention indifférente à chaque individu qui me parlait : je n'étais occupé que de son habit noir, c C'est bien le même habit noir que j'ai vu il y a un instant^ me disais-je; c'est bien le même que je reverrai tout à l'heure. Quelqu'un est là derrière la porte, qui l'attend pour l'endosser à son tour. » Et mes yeux ne quittaient pas l'habit noir. J'allais si
loin dans Thallucination qu'un jour, en reconduisant un grave auditeur de première classe au Conseil d'Étaty je ne craignis pas de faire une marque à son habit noir afin de le reconnaître. — Comment mon cerveau n'a-t-il pas éclaté vingt fois ?
Et le ministre démissionnaire secoue le front.
— Grâce au ciel, ces mauvais temps sont passés ; ils sont passés et ne reviendront plus, comme dit la romance. Du diable si Ton me reprend jamais dans cette galère !
Prenant une chaise :
— Ah! çà, qu'est-ce que je m'en vais faire maintenant que je ne suis plus ministre et que j'ai perdu le sommeil?... Oh I je ne suis pas embarrassé... 11 y a les voyages, l'étude..* Je veux aller voir mes amis, que j'ai un peu négligés. L'amitié I il n'y a que cela.
Cela dit, l'ex-ministre s'habille et se revêt d'habits aux couleurs tendres, comme il convient à un homme d'État qui n''a point encore renoncé à plaire.
Dans une contre-allée feuillue du bois de Boulo* gne, il se promène au bras d'un ami, un vieil ami d'enfance.
— Si tu savais combien je suis aise de te voir, mon cher Émilien^ mon bon et fidèle camarade I s'écrie Tex-ministre à chaque pas.
— C'est un plaisir que tu àuraid pu te procurer plud souvent.
— Que veUx-tu dire ?
— Que j'ai fait tous les efforts possibles pour te voir à ton ministère !
— Mon exécrable ministère.
— Je n'ai jamais pu arriver jusqu'à toi.
— Tu te moques. Il fallait m'écrire, me donner un rendez-vous.
— C'est ce que j'ai fait.
-^ Eh bien >
— Tu m'as fait répondre par ton secrétaire particulier en m' accordant une audience*
— Ah I... et pourquoi n'es-tu paâ Vêriu à cette audience ?
— J'y suis venu. C'est le chef du secrétariat qui m'a reçu... ou le secrétaire général..* ou le sous-secrétaife... je ne sais plus qui.
— J'étais sans doute à la Chambre^ murmure le ministre.
'^ Probablement.
— Mais qu'importait ? Né 8âvais-=tu pas et rlé t'ai jS pad souvent l'épaté que ton couvert était mis tous les jours chez moi .^
GAtKTÉB PARtSlCNNES 59
— Oui.
— Tu Q6 t*ea es pas souvdnu }
— Si. Je me suis présenté deux ou trois fois che^ toi, à Pheure du dîner.
— OhlohI
— Tu diuais ailleurs*
>-> Dans quelque ambassade ou chee un collègue } Cela m'arrivait souvent. Cher ami, c'est utl véritable guignon. Tu m'apprends des choses dont Je Suis désolé.
— Bah !
— Mais j'y pense î est-cequetu avals alors quelque service à me demander ?
— On a toujours quelque chose à demander à un âmi qui est ministre.
Celui-«ci se tut.
*— Et, reprit-'il, est-^ce qu'il est tfop tard >
— Oui, mon ami, il s'agissait d'une petite place qui a été donnée à un autre. Mais ne t'en attriste pas outre mesure. Ce qui est passé est passé. «»
— Ahl Émilien, on ne fait pas toujours ce qu'on Veut quand on est au pouvoir...
-• Et même quand On n'y est pas.
— Il y aurait cependant de grandes choses à faire !
-- Ou même tout simplemeat de bonnes choses.
-> On est plein d'excellentes intentiofiSè».
6o MON DERNIER-NÉ
— Comme un pavé de Tenfer.
— On rêve toute sorte d'améliorations meilleures les unes que les autres.
— On rêve.
— Il semble que le char de l'État ne demande qu'à être poussé. La route paraît unie et facile. Et puis, va te promener I Des bâtons naissent d'eux-mêmes entre les roues.
— Le char s'arrête.
— Ou il se renverse...
— Et il se fracasse.
— Plus moyen de rester dedans !
— A moins d'être fracassé avec lui.
L'ex-ministre soupire. L'ami soupire aussi.
— Et, ma foi ! pour qui aime bien sa tranquillité I . . • reprend l'ex-ministre.
— Pour qui la préfère à tout...
— On fait comme j'ai fait. Bonsoir^ la compagnie ! On retourne à ses amis.
— Tu dis?
— Je dis : On retourne à ses amis^ à ses vieux et chers amis.
— J'avais bien entendu.
— Et l'on se remet à vivre de la vie intime et affectueuse.
{Un silence,)
Le soleil brille sur le gazon éclatant et lustré comme du velours vert.
GAIETES PARISIENNES 6l
Au bout de quelques instants, ces mots retentis*» sent dans la sérénité du paysage comme une moralité :
— Écoute un conseil, Ëmilien. Ne sois jamais mi nistre !