LOMER GOUIN
Avocat du demandeur, '^our copie conforme :
JULES FOURNIER
Cicéron, — qui fut, dit-on, en même temps qu'un orateur de la force de M. Jules Allard, un écrivain au moins égal à mon confrère Dansereau, — Cicéron avait coutume de répéter " que l'on n'est pas tous les jours disposé pareil ".
C'est ce que je me disais ce matin, au moment de commencer mon article quotidien.
J'avais beau chercher, fouiller, explorer, me gratter le front, me tourner le cerveau dans tous les sens, rien ne venait J'étais découragé. Oh ! très découragé. Songez donc : un nationaliste qui n'a plus d'idées.
— Si j'allais en demander à M. L.-O. David ? pensai-je tout-à-coup. M. David est un confrère, et il m'en prêtera sûrement quelques-unes, sur hypothèque du Devoir.
Un quart d'heure après, je sonnais à sa porte.
M. David lui-même vint m'ouvrir, gracieux, souriant, les cheveux bien lissés, tel qu'il apparaît périodiquement dans les colonnes de la Presse.
(1) Paru dans le Devoir du 7 février 1910, et faisant partie d'une série de billets du soir.
— Monsieur L.-O. David ?
— Lui-même. Vous êtes monsieur ?
— Jules Fournier, pour vous servir.
— Oh ! enchanté. . . Veuillez donc me faire le plaisir. . .
L'instant d'après, nous étions attablés face à face dans son cabinet de travail.
— Voyez-vous, lui disais-je, il y a des jours, comme cela, où ça ne va plus, dans le métier. Ainsi, moi, ce matin, je n'ai même pas la force de penser. Cependant, le typo réclame à grands cris mon manuscrit. (Parfaitement, à grands cris ! Si vous vous penchiez à la fenêtre, monsieur et cher ami, vous l'entendriez, le typo, là-bas, qui hurle. . .) Alors. . . alors, je suis venu vous demander un article. Votre plume facile, la réputation universelle. . .
- — (M. David, m interropanl) On m'a toujours dit que vous aviez beaucoup de talent.
— Enfin, le Devoir serait trop heureux de publier aujourd'hui votre opinion sur un sujet d'actualité.
M. David se prit longuement la tête entre les mains. Puis il me dit :
— Mes nombreuses occupations, tant à l'Hôtel-de-ville qu'au Sénat, ainsi que les soins assidus que réclame le premier-ministre, m'interdisent pour le moment de vous donner même une ligne d'inédit. En revanche, voici ce que je veux
bien faire pour vous. Il y a, dans les livres que j'ai déjà publiés, des pages d'assez belle venue, je dois le dire, mais qui sont aujourd'hui presque complètement oubliées. Je vais, si vous le voulez, vous en signaler quelques-unes ; vous y changerez les dates, vous y ferez un commencement et une fin, et chacun se dira : " Ma foi, voilà un article qui n'est pas trop mal."
— Vous êtes trop modeste.
— Je le crois sincèrement.
De retour au bureau, je m'empressai de donner au typo les passages que m'avait indiqués M. David. Voici l'épreuve qui me revint :
Il (Chamberlain, rencontra chez les représentants du Canada et de l'Australie fen 1902) une résistance qui le déconcerta. La position sympathique que Laurier avait prise à l'égard de l'Angleterre sur la question du Transvaal et de l'envoi des contingents ainsi que sur le tarif de faveur, lui avait donné des espérances. Mais fidèle au programme qu'il s'était tracé et aux déclarations qu'il avait faites, devant le Parlement, Laurier refusa d'engager le Canada dans la voie de l'impérialisme, Il proclama hautement que le Canada voulait garder toutes ses ressources et ses forces pour le développement de sa prospérité, et ne pouvait se laisser entraîner dans le gouffre du militarisme, mais qu'il était prêt à faire tout ce qu'il était nécessaire pour sa propre défense . .
Ces déclarations furent la base des résolutions adoptées par la Conférence impériale.
Chamberlain avait eu recours à toutes les ressources de son intelligence pour engager les représentants du Canada, Laurier spécialement, à modifier leur manière de voir, mais Laurier resta inaccessible à toutes les séductions.
(Laurier et son temps, p. 97.)
Ses discours, en Angleterre comme en France, ne diminuèrent pas la réputation d'orateur qu'il s'était faite, lors de son premier voyage en Europe, mais les fauteurs de l'impérialisme ne purent cacher leur désappointement. L'idée de faire arborer le drapeau de l'impérialisme par un Canadian-Francais n'était pas, il faut l'avouer, vulgaire. (Laurier et son temps, p. 98. )
Chamberlain pardonna difficilement à Laurier de briser l'échafaudage de sa politique impérialiste.
Laurier revint au Canada, malade, gravement malade en apparence, mais plus estimé que Jamais à cause de la position courageuse qu'il avait prise et gardée dans les circonstances les plus difficiles. On comprit alors au Canada qu'il n'avait pas payé trop cher le droit de parler et d'agir si fièrement, et on se demande ce qui serait arrivé si Chamberlain avait eu affaire à un homme dominé par l'amour des hommages et des honneurs.
(Laurier et son temps, p. 99. )
Dans tous ses discours, dans tous ses écrits comme dans ses conversations, il ne cesse de faire l'éloge de la constitution anglaise, des bienfaits qu'elle a procurés au monde, des libertés que nous lui devons. Il a plus d'une fois exprimé l'opmion que la reconnaisance et la loyauté nous faisaient un devoir de donner à l'Angleterre des preuves tangibles de sympathie, mais il s'est imposé une limite qu'il ne veut pas franchir. // refuse d'aliéner la liberté et l'indépendance du Canada, de lancer dans les voies tortueuses de l'impérialisme, d'engager l'avenir. Il veut que ceux qui viendront après lui aient les mains libres, qu'ils n'aient pas le droit de dire que les engagements contractés les rendent impuissants, incapables de résoudre librement les grands problèmes que les destinées du Canada feront surgir.
(Laurier et son temps, p. 137)
En réalité, est-il sur la terre un pays plus heureux que le Canada, un pays où l'on trouve plus abondamment tous les éléments de progrès et de prospérité ?
Lorsqu'on voit tous les autres pays constamment exposés aux horreurs de la guerre et surchargés d'impôts pour soutenir des armées permanentes, on a bien le droit de faire cette question et de réfléchir avant de se jeter dans l'inconnu.
(Laurier et son temps, p. 1 39. )
Comme vous voyez, cela fait un bel article d'actualité. On dirait que ces lignes ont été écrites aujourd'hui même, spécialement pour le Devoir.
Et que M. David est bien inspiré dans ce qu'il dit!
Comme c'est donc vrai, que le Canada ne devrait pas se laisser entraîner dans le gouffre du militarisme !
Comme il a raison, le digne sénateur, de ne pas trouver banale l'idée de faire arborer le drapeau de l'impérialisme par un Canadien-Français !
Comme il voit juste, lorsqu'il félicite M. Laurier de n'avoir pas voulu lancer le Canada dans les voies tortueuses de l'impérialisme !
On se demande, dit-il, ce qui serait arrivé si les partisans de cette doctrine, au lieu de se trouver en face de M. Laurier, avaient eu affaire à un homme dominé par l'amour des hommages et des honneurs.
Oui, que serait-il arrivé ? Voilà ce qu'on se demande !
Mesdames et messieurs, je vais avoir l'honneur de vous parler de la comète.
C'est aujourd'hui le seul sujet qui ne me soit pas interdit.
Bourassa a fait une étude approfondie de l'impérialisme ; les questions municipales, depuis longtemps, n'ont plus de secrets pour Asselin ; Héroux possède à fond sa politique étrangère et, quant au Grand-Orient, il le connaît, comme on dit, dans les coins (2 ). Ils ont beau jeu d'écrire, ceux-là ! Mais moi, hélas ! je ne sais rien de toutes ces choses. Moi, mon cher lecteur, je suis ignorant, — ai-je besoin de le dire ? — très ignorant — oh ! ignorant. . . comme mes pieds (2).
C'est pourquoi je me suis fait donner, au Devoir, le titre et les fonctions de rédacteur scientifique. Je ne m'occuperai plus désormais que de science : ne connaissant rien du tout, je ne saurais en vérité vous parler d'autre chose.
Je commencerai aujourd'hui par un petit cours
(I) Pani dans le Devoir du 9 février 1910, et faisant partie d'une série de billets du soir.
(2; Ou dans les points, comme vous voudrez. . .
(3) Coite expression a été déclarée de bon goût par l'Académie du docteur Chofiettc : on ne s'étonnera donc pas de la trouver sous ma p'iume.
de cosmographie. Il est vrai que je n'en ai jamais appris un mot, mais ce n'est pas là une objection. Mon distingué confrère, M. Arthur Dansereau, ne connaît seulement pas encore, à quatre-vingt-seize ans passés, l'odeur du scotch : cela l'empêche-t-il de faire des articles anti-alcooliques ?. . .
Or donc :
Vers l'année 1 728, il y avait en Angleterre un savant du nom de Halley. Pourquoi s'appelaitil ainsi, c'est ce que je serais bien empêché de vous dire, et de plus savants que moi le seraient tout autant, j'imagine. Pourquoi le premierministre de la province de Québec s'appclle-t-il Lomer Gouin — au lieu de s'appeler, par exemple, S.-N. Parent ? Et moi-même, pourquoi m'appelé-je Jules Fournier, et non pas William Van Horne } Mystère et sortilège ! — Mais toujours est-il qu'il s'appelait Halley.
Ce Halley, en outre, était un savant. Dangereuse espèce d'hommes ! Au lieu de courir les feux d'artifice, ou d'aller jouer aux dames dans les salons du club S. -Denis, figurez-vous qu'il passait ses nuits dans les chiffres, à faire de l'algèbre et de la trigonométrie.
Ce fut ainsi qu'il put calculer, trente ans à l'avance, qu'en l'an 1759 une comète gigantesque viendrait en conjonction avec la Terre.
Vous dire combien cette prédiction lui valut
de moqueries et de huées, cela ne serait pas possible. Bourassa lui-même, en ces dernières années, ne reçut pas plus d'avanies de la part des gazettes ministérielles. On le montrait partout du doigt, les petits enfants couraient après lui dans la rue. . .
A la fin, le pauvre homme en devint fou. Puis il mourut.
Ici, je cède la parole à notre barde national,
M. William Chapman (1) :
On vivait. Que faisait la foule ? E.st-ce qu'on sait ? Et depuis bien longtemps personne ne pensait Au pauvre vieux rêveur enseveli sous l'herbe. Soudain, un soir, on vit la nuit noire et superbe, A l'heure oij sous le grand suaire tout se tait, Blêmir confusément, puis blanchir, et c'était Dans l'année annoncée et prédite, et ia cime Des monts eut un refîet étrange de l'abîme Comme lorsqu'un flambeau rôde derrière un mur. Et sa blancheur devint lumière, et dans l'azur La clarté devint pourpre, et l'on vit poindre, éclore, Et croître on ne sait quelle inexprimable aurore. Qui se mit à monter dans le haut firmament ; Par degrés et sans hâte, et formidablement ; Les herbes des lieux noirs que les vivants vénèrent Et sous lesquelles sont les tombeaux, frissonnèrent ; Et soudain, comme un spectre entre en une maison, Apparut, par-dessus le farouche horizon, Une fîamme emplissant des mi'lions de lieues Monstrueuse lueur des immensités bleues, Splendide au fond du ciel brusquement éclairci : Et l'astre effrayant dit aux hommes : Me voici (2)
Tout cela ne vous dit pas si la comète de Hal-
ley contient du cyanogène.
(1) DERNIÈRE HEURE.— Ces vers ne sont pasdeM. Chapman mais bien d'un poète français qui eut quelque renom au siècle dernier. Il s'appelait, je crois, Victor Hugo.
(2) Li Légende de< Siècles, IV, pp. 17,
C'est là, cependant, une grave question.
Les astronomes de Yerkes n'en sont pas complètement sûrs, ceux de Harvard l'ignorent toutà-fait, et M. Camille Flammarion ne le sait pas encore.
— Et toi, me demandez-vous, et toi, le sais-tu, au moins 7 . . .
— Eh bien !. . . moi non plus.
FRANC-MAÇON (l)
Le Pays, dans un entrefilet sans signature, insinue que je suis franc-maçon.
Lequel des rédacteurs de ce journal a cru devoir prendre sur lui d'écrire cela ?
Serait-ce M. Gonzalve Desaulniers ? M. Gaston Maillet songerait-il à délaisser la pince du dentiste pour la plume du journaliste > Mon ami le docteur Marcil aurait-il décidé, pour mieux désormais purger ses clients, de joindre au séné classique le sel raffiné de sa prose ? . . . Ou plutôt, ces lignes ne viendraient-elles pas tout simplement de M. Godfroy Langîois ?
En ce cas, je m'incline. M. Langîois, chacun sait cela, possède en ces matières une compétence indiscutable ; et, s'il dit que je suis francmaçon, c'est apparemment que je dois l'être. . . En fait de maçonnerie ce n'est pas moi qui aurai jamais l'outrecuidance de vouloir lui en remontrer.
^ **1 eut de m.ême, je dois l'avouer, ce n'est pas sans une profonde surprise que j'ai lu le dernier numéro du Pays.
{] ) Paru dans le Devoir du 10 février 1910 et faisant partie d'une série de billets du «o'r.