‹ Mon encrierChapitre 18 sur 37 · I. — Une tabagie · texte numérisé non relu

I. — Une tabagie

II. — Une vaste salle où l'on peut jour et nuit se faire servir du scotch ou de l'eau minérale, au choix ;

III. — Des chambres où les députés sont censés faire leur correspondance, mais où l'on peut tout aussi bien jouer aux cartes et aux dames.

C'est entre ces différents endroits que nos représentants, pendant les séances de la Chambre, partagent leurs heures.

C'est là qu'on est toujours sûr de les trouver.

Quelquefois cependant ils sont ailleurs : soit au restaurant, soit dans les couloirs. . . Il n'y a que deux endroits où ils ne mettent jamais les pieds, sauf par accident : c'est la Chambre et c'est la bibliothèque.

**:cLeur paresse est prodigieuse ; cependant ils y échappent, en de certaines circonstances, devant les sollicitations de leurs électeurs. Ils écrivent parfois des lettres, ou bien ils courent les ministères pour obtenir quelque faveur à un chef de leur comté.

En revanche, leur ignorance de tout ce qui a trait au travail législatif est sans limites. Neuf fois sur dix, ils ne connaissent même pas le

premier mot des questions qui leurs sont soumises, et ils ne sauraient seulement pas de quel côté sont les ministres si le " whip " ne le leur indiquait au moment du vote.

***De temps en temps — oh ! très rarement — on entend chuchoter à la tabagie qu'Un Tel, député de la province de Québec, va faire un discours.

Si vous n'avez pas l'expérience de la boutique, vous vous imaginez, d'avance, un événement, une sensation.

Au jour dit et à l'heure fixée, le banc et Tarrière-banc des d éputés québecquois envahit la Chambre. Tarascon au départ de Tartarin pour l'Afrique ne devait pas être plus bouleversé.

C'est, presque toujours, au commencement d'une séance. On voit se lever le héros du jour, en redingote sévère, rasé de frais, la chevelure bien peignée. Il a les mains pleines de papiers, des piles de gros livres s'étalent sur son pupitre, et quelquefois sur celui de son voisin. Il sait que les yeux du pays sont fixés sur lui, et qu'il est le centre de quelque chose de grand. Il est pâle et grave. Il sent sa responsabilité, et il le laisse bien voir.

Et alors il commence . . . Son discours (généralement en anglais) dure trois quarts d'heure, à tout coup. Lieux communs, généralités, développements aqueux et boursouflés. — Le Canada

est un grand pays ... ses ressources sont immenses. . . les libertés dont nous jouissons. . . nos pères ont été des héros . . . la gloire du drapeau britannique. . . sir Wilfrid est un grand homme. . . Pas un mot qui touche au cœur du sujet, rien qui ne sente de dix lieues sa rhétorique de collégien.

Les autres Canayens applaudissent à tout casser, pendant que les Anglais, ministériels comme oppositionnistes, écoutent avec un sourire amusé. . . Combien de fois aussi n'en ai-je pas vu, pendant ces grotesques comédies, sortir tout simplement de la Chambre en haussant les épaules de pitié !

Mais notre orateur a repris son siège, et un quart d'heure après la tabagie est plus prospère que jamais. C'est là que, tout en fumant, la pipe et en jouant aux cartes, on continue de veiller sur les grands intérêts du pays, d'ici que la cloche annonce le vote.

**:i:Mais c'est surtout dans les comités qu'il faut les voir. . . quand ils y vont.

Et c'est là que nous les retrouverons demain.

Des hommes de toute première importance, dans les comités, ce sont, vous le savez, les agents de la haute finance, et tout d'abord les coulissiers des chemins de fer.

C'est à ces gentlemen que nous sommes redevables de tant de projets, iniques et absurdes à leur face même, aujourd'hui inscrits dans nos statuts, et dont on se demande comment nos législateurs ont pu s'arrêter seulement à les discuter.

Chaque année, dès les premiers jours de la session, on les voit arriver à Ottawa, affairés et sérieux, la tête pleine de schemes et les poches pleines de bills.

Celui qui ne connaît ni ces schemes ni ces bills, celui-là ignore encore les limites de l'audace humaine.

^** Voici par exemple, cette année, une compagnie, la Saint-Lawrence Power Transmission Company, qui demande au parlement des privilèges tellement excessifs qu'on croirait d'abord à une plaisanterie. C'est ainsi qu'elle voudrait obtenir le pouvoir de barrer le Saint-Laurent à la hauteur du Long-Sault pour produire de l'énergie électrique, ce à quoi s'opposent à peu près tous les corps publics tant de l'Ontario que du Québec, et sur ce point elle échouera très probablement. Le reste de son bill passerait, cependant, que nul n'en serait surpris ; or, ce bill réclame en outre, pour la compagnie, le droit, dans les comtés de Leeds, Grenville, Dundas, Stormont et Glengarry (province d'Ontario) , et dans les comtés de Soulanges, Vaudreuil, Jac-

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ques-Cartier, et dans la cité de Montréal (province de Québec), de

"pénétrer sur tout terrain de "particuliers", d'ar- " penter, choisir, prendre et acquérir telles parties de ces " terrains qui sont nécessaires à quelques-uns des ouvrages " ou à quelqu'une des entreprises de la compagnie ", et "d'exproprier le tout." (Bill 115.)

Cette demande d'exproprier en bloc ou séparément tout ce qu'elle voudra dans la ville de Montréal et dans sept comtés du Canada, la compagnie en question ne l'a pas faite sans y avoir mûrement réfléchi.

Elle sait que sa requête heurte de front des principes de droit que nul ne s'aviserait de contester dans aucun pays civilisé.

Elle sait que partout ailleurs qu'au Canada on exproprie les particuliers ou les companies au bénéfice du public, mais jamais le public au bénéfice de particuliers ou de compagnies — ainsi qu'elle le demande.

Elle sait que ce qu'elle réclame est proprement insensé.

Mais elle sait aussi que, si elle y met le prix, elle peut l'obtenir, et c'est pourquoi elle va tout de même de l'avant.

**:<<Pour les chemins de fer, vous le savez, le parlement est une vache à lait réellement intarissable (je vous demande pardon de la métaphore). A chaque session ils se font voter, par nos honorables représentants, des subventions

énormes en terres et en argent. Seulement en 1908-09, le trésor fédéral leur versait, en espèces sonnantes et trébuchantes, près de deux millions, soit exactement $1,785,887.39 {voir Rapport de l'Auditeur général, 1908-09, vol. III, p. W. -5). Notez bien ces détails ; ils nous serviront dans un instant.

De plus, les chemins de fer ont tous les ans à présenter quelques nouveaux bills comportant les demandes les plus exorbitantes. Ils réussissent généralement à les imposer, avec des modifications la plupart du temps légères. Mais toujours ou presque toujours ces faveurs leur coûtent cher. On se fera difficilement une idée des sommes folles qui se dépensent au parlement fédéral, chaque année, dans les intérêts du Grand- Tronc, du Canadien-Pacifique, du Canadien- Nord. Ce sont les députés qui en profitent.

:î:**Je ne veux pas dire les députés de la province de Québec. Non; sauf quelques exceptions, ceux-ci n'ont pas l'habitude des pots-de vins.

Est-ce honnêteté ? me direz-vous. Votentils donc contre ces projets ?

— Non.

— Alors, c'est qu'ils font comme beaucoup de leurs collègues anglais : en retour de leur vote, ils obtiennent sans doute des compagnies, pour leurs comtés, des faveurs précieuses ?

— Vous n'y êtes pas davantage . . . Un député de chez nous demanderait pour ses électeurs quelque chose aux chemins de fer ? Vous croyez cela? Il voudrait les forcer, par exemple, à construire dans son comté les lignes pour lesquelles on leur votait des subventions il y à déjà dix et quinze ans ! Ah bien ! détrompez-vous : tout cela ne les empêche pas de dormir, nos députés.

Ils votent pour ces bills sans les connaître et, les trois quarts du temps, sans les avoir, jamais lus.

,!=** Voici, un beau matin, M. ***, l'un des députés de la province de Québec, qui arrive au parlement.

II va d'abord à la tabagie, — tout droit, comme d'instinct ; puis il parcourt à la hâte les corridors ; enfin il entre précipitamment à la Chambre, lançant partout sur son passage cet appel collectif aux Canadiens-Français :

— Hé ! hé ! là-bas, les amis, arrivez donc prendre un verre. . . C'est le bill de H. . . ou de L. . . à matin (sic).

Dociles à cette voix, les députés de la province de Québec défilent à la queue-leu-leu, pour aller boire le Champagne à la chambre de M.***.

Puis, après avoir trinqué, ils s'en vont voter tranquillement, en bloc, pour le bill de H. . . ou de L. .., c'est-à-dire pour un nouveau scheme, particulièrement effronté, du Canadien-Pacifique ou du Canadien-Nord.

Voilà une scène comme n'importe quel journaliste parlementaire a pu en voir je ne sais combien dans une seule session. Comprenez-vous maintenant ?. . .

Hc^^Quelquefois, Billie X*** (ils sauront de qui je parle) ou Jimmie L*"^ * leur procure une '"passe" pour leur femme ou pour leur neveu, de Sainte-Madeleine à Saint-Hyacinthe, ou de Trois- Rivières à Batiscan.

Quelquefois, on leur enverra une boîte de Fortunas,

Plus rarement, — mais seulement dans les grandes occasions, — on ira jusqu'à leur payer le dîner (côtelette et vins compris).

Certains d'entre eux, — tel ce gentleman d'en bas de Québec dont le nom est sur toutes les lèvres, ou cet autre des Cantons de l'E^st que tout le monde, à Ottawa, reconnaîtra sans que j'aie besoin d'autrement le désigner, — certains d'entre eux reçoivent, par-dessus le marché, des chèques variant de cent à deux mille piastres. — De celui-ci, qui est au mieux avec M. Laurier, chacun vous dira qu'il touche annuellement $5,000 du Canadien-Pacifique, pour rassembler les députés canadiens-français aux heures décisives.

*** Pourtant, comme je l'ai dit plus haut, les chéquards, chez nos députés, sont la petite exception. La plupart d'entre eux n'émargent à au-

cun fonds secret. Seuls sont rémunérés les malins qui se chargent de conduire le troupeau du bon côté.

Les schemers sont bien consentants à délier les cordons de leur bourse en faveur des Anglais, ou tout au moins à les satisfaire de quelque autre façon ; mais, pour ce qui est des députés de la province de Québec, c'est une autre affaire !

Ils ne prennent même pas la peine de les acheter.

IH

Ce sont là nos députés ! Je les peins comme je les ai vus.

Serez-vous maintenant bien étonné si je vous dis que leur influence au parlement égale zéro ?

Non-seulement on ne les consulte pas sur les projets de haute politique, dont au reste ils se désintéressent comme de leur première chemise ; non-seulement on les ignore absolument dans l'élaboration des schemes qu'on leur fera ensuite voter les yeux ferm.és, moyennant une traite au champagne ou une boîte de cigares, — mais encore ils ne peuvent obtenir la moindre faveur administrative qu'au prix d'extrêmes difficultés. . . Dans tous les ministères, sauf peutêtre un ou deux, les députés de la province de Québec sont traités comme des quantités négligeables. On en voit faire antichambre pendant

des heures pour une affaire de cinq sous que le premier venu de leur collègues anglais réglerait en trois minutes. Juste conséquence du discrédit qu'ils se sont attiré par leur paresse persévérante, leur ignorance abjecte, enfin leur manque de dignité.

Il n'est pas jusqu'aux ministériels anglais qui qui ne leur témoignent, en toute circonstance, un mépris à peine déguisé. . .

Tout à côté de la Chambre d'Assemblée se trouve une vaste salle que l'on appelle la chambre 16, et qui est censée appartenir au groupe entier des ministériels. Eh bien ! entrez là quand vous voudrez ; trois fois sur quatre vous n'y trouverez pas un seul de nos députés. On leur a fait comprendre depuis longtemps que là n'est pas leur place. . . Ils seraient sûrs d'y paraître importuns à leurs propres collègues. Et puis, il se passe là, souvent, des choses dont la nature leur échappe, mais auxquelles ils sentent que leur présence n'est pas indispensable. C'est en cet endroit que les coulissiers, qui y pullulent, se livrent — le soir de préférence — à l'accomplissement obscur de leur rites. Mystères qui dépassent, pour l'instant, l'entendement du député de chez nous ; auxquels il se contentera de donner, plus tard, la consécration muette de son vote, mais qui lui inspirent d'avance et comme d'instinct un respect profond. Il est trop discret

pour troubler d'aussi graves cérémonies. . . Aussi lui ou ses amis ne mettent-ils jamais les pieds dans la chambre 16.

Ils veulent bien se contenter de la tabagie, où les Anglais, en revanche, et comme par un accord tacite, ne vont presque jamais.

C'est donc à la tabagie qu'on les a exilés, et c'est là par conséquent qu'il faut aller les contempler.

C'est là leur domaine, et, si j'ose dire, leur petit Canada.

cDans tout journaliste, même le plus emporté, il y a un philosophe qui sommeille, un observateur amusé des hommes et des choses. Si je n'avais à juger les députés de la province de Québec qu'au point de vue politique, je m'y intéresserais certainement comme peintre de moeurs ou de caractères.

Oui, vraiment, je voudrais les décrire comme types d'hum.anité (oh ! d'une humanité très inférieure), et je sens que j'y aurais du plaisir.

C'est avec amour, il me semble, que je dessinerais la figure de ces hommes, qui ont élevé le culottage des pipes à la hauteur d'un art et qui ont su faire du tabac canadien la base de leur vie parlementaire.

Qui sont-ils ? Comment sont-ils arrivés là î* — Notaires ou médecins de campagne, avocats de petite ville, marchands de village, ils se res-

semblent tous comme des frères et leur histoire à tous est la même.

Il y avait longtemps, quand ils furent élus, que chacun d'entre eux préparait sa candidature, dans un petit coin de pays où la chute d'un glaçon devient un sujet de conversation palpitant, où le passage d'un commis-voyageur constitue un événement. Assis sur le comptoir, au bureau de poste ou au magasin général, dans la boutique de forge, chez le meunier, quelquefois à Vhôtel, entre deux verres de bière amère, l'aspirant-homme d'Etat causait politique, faisait et défaisait à son gré les ministères. Que de jours perdus de la sorte et, dans une année, que de semaines sacrifiées !

Viennent les élections : notre homme est élu. Il arrive à Ottawa ; malgré ses habitudes de paresse il voudrait travailler, faire quelque chose, essayer, au moins. Mais on le pousse à la tabagie, et c'est bientôt l'abrutissement définitif.

+ **Là, on fume et on cause. De quoi causet-on ? Tiens, j'ai vu Lemieiix, à matin. Ah !. . . et qu'est-ce qu'il dit? — C'est son idée que le hill de la marine va encore nous retenir longtemps. . . Un autre : Une fois, je revenais du haut du comté ; c'était après les vêpres ; on venait d' avoir une assemblée à Saini-Apollinaire, à la porte de l'église . . .On entend: — Tiens, je suis à dame. . . Ou cien:— Passez-Vous, ir.onsieur Mayrand? . . .

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Et l'on fume du tabac Quesnel. A peine si l'on s'aperçoit à travers la fumée.

Observez-les bien.

Leurs fauteuils sont profonds et moelleux. Des calorifères bien réglés entretiennent en tout temps autour d'eux une chaleur bien tempérée. Ils savent qu'ils trouveront au logis, en rentrant, (à moins que se soit au restaurant de la Chambre), un repas appétissant. Leur traitement les attend à la fin du mois, et il n'y aura sûrement pas d'élections avant trois ans. . . Ils ont donc le cerveau parfaitement libre ; car de quoi s'occuperaient-ils 7

La casquette ou le chapeau rabattu sur la figure, les yeux mi-clos dans une attitude de béat contentement, chacun d'eux, — dans la tiède atmosphère de la salle, — se laisse vivre doucement, d'une vie reposante et purement végétative, com.me une plante — comme un légume.

**:i:Et c'est ça, notre députation !

Ils ne furent pas toujours ainsi.

On se rappelle un temps où la province de Québec pouvait avec raison se glorifier de sa députation fédérale. 11 y a seulement dix ans, nous aurions trouvé sans peine, parmi les libéraux de chez nous, une vingtaine peut-être d'hommes distingués, dont la présence à Ottawa ne contri-

buait pas peu à relever le niveau moral du groupe canadien-français.

Ils n'étaient pas tous doués à un degré égal. Ils avaient leurs faiblesses, dont ils donnèrent la preuve. En 1899, la plupart d'entre eux votaient, quoique en rechignant, notre participation à la guerre inique du Transvaal, et, dans quelques autre circonstances, ils n'eurent pas une meilleure attitude, peut-être que leurs congénères d'aujourd'hui.

Mais du moins, jusque en leurs pires égarements, n'aliénaient-ils point leur cerveau. Ils avaient gardé, des jours généreux de l'opposition, la faculté de s'intéresser à une question publique, de se passionner même pour une idée. En un mot ce n'étaient pas des végétaux.

En très peu d'années, ces hommes ont disparu de l'arène. Ils ont accepté une place quelque part loin de la politique, les uns par dégoût, tous traînant avec eux de la lassitude et des désillusions.

***Et nous voici, dix ans plus tard, en présence d'une députation de Gauvreaux, de Boyers, de Gladus, — députation la plus veule, la plus nulle, la plus totalement et la plus absolument abrutie, dont on ait encore entendu parler dans aucun pays démocratique.

Au lecteur ordinaire, qui n'a jamais vu que de loin nos représentants, ces mots pourront pa-

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raître exagérés et violents. Je ne les ai écrits cependant qu'après mûre réflexion. J'affirme qu'ils ne vont pas au-delà de la vérité. Ils expriment un fait que tous ceux qui ont jamais passé quelque temps dans la capitale ont pu constater par eux-mêmes.

J'ai vécu à Ottawa assez longtem-ps. J'ai été journaliste. J'ai pu voir de m^es yeux ce qui se passait là. Eh bien ! je vous déclare une fois de plus (en m'excusant d'avoir à le répéter) que le groupe ministériel canadien-français se compose, pour la très forte majorité, de bonshommes tellement bornés, ou inconscients, que les trois quarts d'entre eux — au moins les trois quarts n'hésitent pas à voter en retour d'une "passe", d'une boîte de cigares ou d'un verre de Champagne, des hills d'intérêt privé qu'ils n'ont seulement jamais lus ( 1 ).

On les verra s'informer gravement, auprès d'un whip quelconque, à la fin d'un débat où ils sont les premiers intéressés, s'il est vrai qu'il faille voter de tel côté.

— Monsieur, s'écrie, dans je ne sais plus

(1 ) Je ne dis pas que sans le Champagne ni les cigares ils ne voteraient pas ces bills. Il est au contraire infiniment probable qu'ils les voteraient quand même. Du reste, je l'ai déjà dit, on ne prend même pas la peine de les acheter.

Quand je rappelle qu'ils acceptent de petits cadeaux, je n'entends pas trouver dans ce fait une preuve de vénalité : j'y vois seulement un manque de dignité sans nom, — et surtout de l'inconscience.

J'ai nommé plus haut trois députés, en particulier. Il n'est pas à ma connaissance personnelle que ceux-là aient jamais rien reçu des schemer» ; et je ne voudrais pas le laisser entendre, attendu que je n'en sais rien. . .

quelle comédie, un Georges Dandin quelconque, monsieur, pardon : un renseignement ! . . . Il est bruit, chez le concierge, que vous épousez ma fille? . .

Voilà ce qu'est devenue, ô monsieur Laurier, votre vieille garde !

Hier la grande armée, et maintenant troupeau . . .

:-=**A qui la faute ?

Surtout à M. Laurier lui-même.

Sans doute les circonstances ont contribué dans une large mesure à cette transformation. Il est normal qu'un parti politique ne dispose pas, après quinze ans de pouvoir, d'hommes aussi bien trempés qu'il pouvait en avoir après vingt ans d'opposition ardente. C'est une vérité de LaPalisse que le succès attire les faiseurs. Après 96, on vit se rallier au parti libéral, en même temps que la plupart des boodlers de l'ancien régime, les arrivistes de toute nuance politique et de toute catégorie morale. C'est alors que se rua contre les meilleurs partisans de M. Laurier, au sein même de leur parti, la tourbe des médiocrités ambitieuses. Les hommes de mérite ne tardèrent pas à se décourager, et cela finit par le triomphe complet des incapables.

11 est bien certain qu'il n'était pas au pouvoir de M. Laurier, malgré toute son autorité, d'empêcher complètement ce résultat, il l'aurait pu,

cependant, à un certain degré, et qui prétendra le contraire ?

Il ne l'a pas voulu.

Vingt fois, dans des circonstances où tout dépendait d'un mot de sa bouche, on l'a vu sacrifier froidement un homme sérieux aux intrigues d 'un comédien. Conséquent, sinon avec ses principes du m.oins avec ses instincts, il a voulu s'entourer, autant qu'il l'a pu, de mentalités inférieures.

Ce que M. Laurier veut à Ottawa, en effet, pour représenter la province de Québec, ce sont des hommes qui votent — et rien autre chose. Moins ils penseront, mieux ils voteront.

:^**Mais enfin, on n'a pas encore écrit à la porte du parlement: défense à l'esprit d'entrer. Malgré tous les vœux du premier-ministre, il se glisse toujours, parmi la cinquantaine de partisans que lui envoie sa province, un petit nombre d'hommes intelligents. C'est en faveur de ceux-là que je faisais, je crois, une réserve au cours d'un article antérieur.

Je connais à Ottawa quelques députés qui auraient le goût et l'ambition de faire du travail, de se cultiver et d'apprendre quelque chose. Vous vous imaginez peut-être que ce sont les préférés du premier-ministre ; qu'il les encourage à s'intéresser de plus en plus aux questions publiques ; enfin qu'il les aide de son expérience et de

ses conseils ? Ah bien, vous vous trompez — et plutôt deux fois qu'une !

Que de fois un jeune député, encore nouveau dans la carrière et plein d'illusions, ne s'était-il pas proposé de traiter devant la Chambre un sujet qu'il aurait étudié à fond ! Il allait trouver M. Laurier pour lui confier son projet, comptant, malgré tout ce qu'on lui avait dit, sur une approbation. Invariablement le premier-ministre, avec des paroles paternelles et des gestes péremptoires, lui laissait entendre que mieux valait ne pas se fatiguer pour si peu ; que cela pouvait inutilement embarrasser le ministère, et qu'au surplus cette ardeur à faire autrement que les autres était de mauvais goût. . .

Après trois ou quatre de ces conversations, notre homme était complètement gdê. Il ne voyait plus dès lors dans la politique d'autre perspective que de toucher son traitement pour ne rien faire.

C'est là l'histoire de je ne sais combien de nos députés. Quelques-uns (l'exception) se donnent tout entiers, pour se consoler, à l'exercice de leur état. Les autres se jettent tête baissée dans la nicotine, et peu d'années après ils n'ont plus rien à envier à leurs collègues.

**:): Voilà l'action de M. Laurier sur le groupe parlementaire canadien-français.

Depuis dix ans, il n'a pas eu d'autre objet que

de le désintéresser des questions publiques, et de l'amener à ne plus penser.

Depuis dix ans, on a vu sa nature de raffiné tendre constamment à ce but, de pousser à la tabagie les ministériels de la province de Québec.

Depuis dix ans, sinon par calcul au moins par instinct, — pour ne pas être dérangé, — il s'est appliqué, avec persévérance et ténacité, à avilir la députation canadienne-française, afin de la mieux tenir dans sa main.

II faut avouer qu'il n'a pas manqué son coup.

Après tant d'années et tant d'efforts, il a réussi enfin à faire de ce groupe, autrefois influent et respecté, un innombrable ramassis, — un troupeau,— qui n'excite plus, chez nos concitoyens anglais, que la risée ou le mépris.

M. M***— de son prénom Joseph — était notre geôlier.

Il se faisait appeler le gouverneur. — " Le gouverneur vient de passer dans le 15. . .", se chuchotaient entre eux les détenus.

Si vous n'avez jamais été en prison, chère madame, c'est en vain que je tenterais de vous expliquer le sens profond que prenaient alors pour nous ces quatre syllables : le gou-ver-neur.

Lui-même ne les prononçait jamais sans une certaine solennité. Il avait, notamment, une façon à lui de dire : " Ça, ça regarde le gouverneur. . .", qui évoquait tout de suite quelque chose de grand. — Pour cette âme sim.ple, nul titre ne passait en majesté celui-là. M. M*** ne l'eût pas échangé contre un sirage. On l'eût presque insulté en lui disant Excellence, et je sais qu'il considérait comme un grave manque de respect qu'on l'appelât Monsieur. . .

Avant de gouverner la prison de Québec, avec ses vingt-trois gardes et ses soixante-seize détenus, M. M*** avait eu un jour l'ambition de

(I ) Elxtrait des Souvenirs de Prison, édités à Montréal en octobre 1910.

gouverner la province de Québec. On retrouve en efret son nom dans la liste de nos législateurs, à quelque dix ans en arrière, comme représentant d'une quelconque circonscription d'en bas de Québec: Matane ou Rimouski, je ne sais plus au juste. . . Comme il était naturel, la politique devait le conduire à la prison. — Mais, tout d'abord, qu'est-ce qui l'avait conduit à la politique ?

En ce temps-là, M. M.*** jouissait déjà de quelque notoriété parmi les pêcheurs de la côte et les habitants des concessions. C'est qu'il exerçait, comme l'auteur de ces lignes, un métier qui conduit à tout. Il comm.erçait sur les bœufs. Dans cette carrière, un homme est toujours sûr de se populariser. M. M***, pour sa part, n'y manqua point. Tout en achetant des bêtes pour le marché, il travaillait ferme à se faire des amis parmi les électeurs. Bœufs à bœufs, il préparait sa majorité. (Aïe, typographe, attention !. ..)

Au mom.ent que je le connus, M. M*** mesurait environ cinq pieds onze pouces. Comme il avait alors cinquante-trois ans révolus, j'ai lieu de croire qu'il n'a pas grandi depuis. En revanche on m'apprend, de diverses sources, qu'il a notablement engraissé. Mettons qu'il ait gagné cinquante livres : il devrait être aujourd'hui dans les 275. . . C'est beaucoup, mais ce n'est pas excessif. A la ferme modèle d'Oka, l'an passé, j'en ai vu qui pesaient bien près du double.

Il a, pour le reste, de larges épaules, et, comme marchand de bœufs, tout à fait le physique de l'emploi.

Il serait vraiment dommage, pour l'honneur de la race, qu'une telle figure périt tout entière. Notre gouvernement se doit à lui-même de fixer dans le métal qui dure cette tête toute d'élégance et de distinction. Espérons qu'un jour ou l'autre M. Chevré sera chargé d'en prendre un moulage, pour orner la prison de Québec.

Il en pourrait faire une gargouille.

Toutes ses manières à notre égard — que nous fussions condamnés pour vol, pour adultère ou pour libelle — étaient empreintes tour à tour, ou même à la fois, de condescendance et de brutalité. " Je sens deux hommes en moi", disait saint Augustin, cité par Daudet. Comme ce grand saint, M. M*** sentait deux hommes en lui ; c'est à savoir, le député ou le candidat (ce qui, on le sait, veut dire la même chose) et le commerçant d'animaux. Selon qu'il était l'un ou l'autre, c'est-à-dire selon qu'il traitait les détenus en électeurs ou en bœufs, ceux-ci passaient du comble de la joie aux extrémités de l'infortune.— Il arrivait même assez fréquemment que les deux personnages en lui se mêlaient, sans qu'on pût dire exactement où commençait le député, où finissait le marchand de bestiaux.

J'ai, je puis m'en flatter, bien connu l'un et l'autre, — et singulièrement le second...

***Pendant seize jours entiers — du douze au vingt-huit juin mil neuf cent neuf — cet aimable homme ne cessa pas un instant, j'ose le dire ici, de s'intéresser à moi.

J'ai conté plus haut comment il m'avait reçu lui-même des mains de la police, au moment que je frappais à la grande porte d'entrée. Quelques heures après on me conduisait derrière des barreaux de cellule : c'était M. M*** qui les avait choisis. Chaque soir, il en venait vérifier de ses yeux la solidité. — Ah! je ne lui échapperais point ! — Une fois, deux fois, au cours de ma détention, les honorables juges de la cour d'appel me firent l'honneur de réclamer ma présence au palais de justice. M. M*** en personne se chargea de m'y accompagner. Je le vois encore à ma droite dans la voiture, le front soucieux, l'oeil méfiant et sévère, cependant qu'en face de nous, sur la banquette d'avant, le garde X. . . me considérait d'un air farouche, la main sur un revolver de fort calibre. — Au sortir d'une de ces audiences, il prit un jour à des journalistes, en présence de M. M***, la fantaisie de lui photographier malgré lui son prisonnier. Croiriez-vous bien qu'il voulut les obliger à briser leurs plaques •> Pour ce fonctionnaire scrupuleux, mon image même était prisonnière.

!C**Plus que cela : — non content de protéger mon corps contre toute atteinte, il veillait encore

avec un soin jaloux sur les intérêts de mon âme chrétienne.

La première fois que l'on voulut, de l'extérieur, m'envoyer des livres, ce fut toute une affaire.

On se trouvait au mardi, jour de parloir, et plusieurs amis en avaient profité pour me venir voir. Quelques-uns, devinant mes besoins, traînaient des bouquins pleins leurs poches. Ils prièrent le gouverneur de vouloir bien m'en remettre au moins deux ou trois,

— Donnez toujours, dit M. M.***, mais il ne pourra pas les recevoir avant dimanche.

— Et pourquoi, s'il vous plaît ?

— Parce que je ne les connais point, ces livreslà .. . Faudra d'abord qu'ils soient soumis à l'aumônier.

— Mais vous pouvez lui téléphoner, à l'aumônier ?

— Je ne suis point ici pour me bâdrer de cela ; ça ne me regarde point.

Heureusement, l'aumônier, mis au courant, se hâta d'intervenir, et, peu d'heures après, je m'enfonçais avec ivresse dans un bon vieux livre. Ce n'était pas trop tôt ; songez que depuis plus de trois jours j'étais soumis à un jeûne absolu : à la table on m'affamait de la façon que j'ai dite; com.me nourriture intellectuelle on me réduisait au Centurion, ce skelley de l'esprit. — Après ce jour béni, je continuai, il est vrai, à partager la

pâtée de l'Italien : <du moins M. Routliier me fut-il épargné. . . Je retrouvai Molière, Racine, La Bruyère, Taine, Louis Veuillot. Dieux, quelles bombances je fis ces jours-là! Si dès lors la famine compliquée d'amers ne m'eût jeté dans un épuisement complet, je crois que j'aurais lu du matin jusqu'à la nuit. Enfermé toujours vers les cinq heures de l'après-midi, je passais du moins dans les livres les deux ou trois heures qui à ce moment-là nous séparaient encore de l'obscurité ; et tant qu'une dernière lueur filtrait par les barreaux, vous m.'eussiez trouvé là les yeux fixés sur quelque passage de Phèdre ou des Odeurs de Paris—. . . en attendant celles de la cellule voisine.

Au début, le gouverneur se défiait. Il regardait d'un oeil hostile tous ces inconnus, dont il n'avait jamais entendu parler dans son comté, non plus qu'au parlement de Québec ; aussi n'arrivaient-ils que lentement, et un par un, dans le 17. A la longue, cependant, la tutelle de M. M*** à cet égard se fit moins difficile. Le shérif, sur les derniers jours de mon internat, ayant permis qu'on m'envoyât les journaux, le gouverneur venait lui-même me les apporter — la plupart du temps en retard d'une journée, mais n'importe. . . Du Nationaliste, on m'adressait chaque jour les journaux français. Ceux-ci attendaient encore plus longtemps que les autres :

" fallait les montrer à l'aumônier "; ni la Croix ni l'Univers n'étaient exempts de cette formalité. Mais ce fut avec un sourire de pure béatitude que M. M*** m'apporta un jour, après dîner, une feuille de Paris qu'il venait de recevoir à mon adresse, et en faveur de laquelle il avait cru pouvoir prendre sur lui de faire une exception : c'était la Guerre sociale, du citoyen Gustave Hervé.

Quant aux livres, il finit par s'y accoutumer de même. Un jour il laissa passer l'ouvrage de Pellico, Mes Prisons. A dater de cette heure, l'audace de mes visiteurs ne connut plus de bornes.

— La prochaine fois, me dit l'un d'eux, je vous envoie du Maupassant.

— Une vie ? Pierre et Jean. . . ?

— Oh ! bien plus amusant que cela ! Vous l'avez certainement lu : c'est un de ses livres les plus célèbres. . .

— Mais lequel, encore ?

Ce cochon de M or in. ( 1 )

(1) " Ce cochon de Morin ", pyar Guy de Maupassant, 1 vol. in-l8, édition Paul Ollendorf.

Le docteur R*** était en ce temps-là médecin de la prison de Québec. Il est mort depuis ; Dieu ait son âme !

A l'époque dont je parle, il n'avait pas moins de soixante-dix ans bien comptés. 11 était sourd comme plusieurs pots et, malgré un cornet acoustique plus gros que sa tête, ne comprenait jamais un traître mot de tout ce qu'on lui disait.

Il restait aux détenus, pour communiquer avec lui, la suprême ressource de lui exposer par écrit leurs besoins. Mais encore cela n'était pas toujours facile. Jamais je n'ai tant regretté, quant à moi, de n'avoir pas de style.

A peu près tous les jours, entre dix heures et midi, il faisait son apparition dans les corridors du I 7. La première fois que je le vis, son aspect m'étonna. Figurez-vous un petit vieux, perdu dans une ample redingote, et qui s'avançait à pas peureux et hésitants . . . Son nez épaté, ses yeux bridés, sa figure grimaçante et barbue, lui donnaient tout-à-fait l'air d'une chauve-souris clouée sur un contrevent. Sa bouche toujours

(1 ;. Entrait des Souvenirs de Prison, édités à Montréa! en octobre 1910

cntr'ouverte laissait apercevoir ses dents, et un sourire égaré errait continuellement sur ses lèvres . . .

De toute évidence, cet honïnrie-là était tombé depuis longtemps dans le gâtisme. Pourquoi l'on laissait tout de même entre ses mains les vies de tant d'infortunés, c'est ce que je ne pus comprendre tout d'abord. Un garde se chargea de me l'expliquer :

— Voyez-vous, me dit-il, le docteur est ici depuis vingt-cinq ans : le renvoyer, ce serait sa mort.

Pour cette profonde raison, le docteur R*** restait donc — avec le docteur L*** — l'un des deux médecins de la prison. Un mois sur deux, il avait toute liberté de prodiguer ses soins aux détenus.

Son cornet acoustique d'une main, de l'autre un thermomètre — toujours le même, — il faisait régulièrement le tour de la prison chaque matin. 11 prenait la température aux malades, leur tâtait le pouls, leur faisait tirer la langue. . . Tout cela avec conscience et lenteur.

Mais où il brillait principalement, c'était dans l'auscultation. Le docteur R*** avait cette passion-là : l'auscultation. Vingt fois par jour on le trouvait penché sur la poitrine d'un malade. Peu lui importait la nature du mal, et qu'il s'agît d'une inflammation de poumons,

d'une indigestion ou d'une écorchure au genou, celui était tout un... L'auscultation rentrait pour lui dans la thérapeutique proprement dite, et volontiers il eût dit : Je l'auscultai. Dieu le guérit.

Chose remarquable, ce besoin d'ausculter, loin de s'apaiser, grandissait avec la surdité du docteur. Les jours où il n'entendait absolument rien, pas même avec son cornet, de véritables rages d'auscultation le prenaient. Un matin qu'il était plus sourd encore que la veille, je le vis ausculter l'Italien, qui souffrait, comme je vous l'ai conté, d'un bobo à la lèvre supérieure. Une autre fois (mais à cela je n'ose croire), on assure qu'il ausculta un détenu qui se plaignait de durillons au pied gauche. — Toujours sans l'aide d'aucun instrument, je crois vous l'avoir dit. . .

Serez- vous bien étonné si j'ajoute qu'il trouvait rarement à ses patients les maux dont ils se croyaient atteints ? — En revanche, et c'est là la merveille ! il leur découvrait continuellement toute sorte de maladies effroyables dont ils prétendaient n'avoir jamais souffert. C'est ainsi qu'il vous déclarait sans plus de cérémonie, si vous l'alliez consulter pour un mal de tête : "Vous, mon ami, j'ai votre affaire. .. J'ai vu cela tout de suite : vous êtes atteint d'une maladie de cœur qui vous emportera promptement." C'est ainsi que certain jour il disait à un dyapep-

tique : Ce soir vous vous mettrez des mouches noires. . . Vous avez une congestion : ça pourrait devenir dangereux." |

Au moment que j'entrai en prison, je souffrais d'une dépression qui inspirait de vives craintes à mon médecin. Les nuits blanches du Nationaliste m'avaient complètement épuisé et ma santé, paraît-il, était aussi compromise que possible.

Je me hâte d'ajouter, pour rassurer mes nombreux ennemis, que j'ai eu le temps, depuis, de me remettre. A l'heure où j'écris ces lignes, je ne suis pas loin de peser le poids d'un député ordinaire ; mes muscles s'affermissent chaque jour, on dit même que je prends du ventre, et si je continue je serai bientôt aussi épais qu'un numéro de la Presse.

Mais en 1909 j'étais loin de pouvoir en dire autant. Mon médecin m'abreuvait sans relâche de toniques, et je me rappelle fort bien que durant les deux mois — notamment — qui précédèrent ma condamnation, je ne pus me tenir debout qu'à force de suralimentation.

Je voulus savoir du docteur R*** s'il faisait, au point de vue de ma santé, une différence quelconque entre les viandes saignantes et le skelley. 11 m'assura qu'il n'en voyait aucune.

— Toutefois, dit-il, pour plus de sûreté, je m'en vais vous ausculter.

Ayant mis à exécution ce projet :

— Je vois, dit-il en me regardant au blanc des yeux, ce que vous avez. C'est des apéritifs qu'il vous faut. Je m'en vais vous envoyer des amers.

Durant la semaine qui suivit, il ne manqua pas un seul jour de me venir ausculter, ni de m'envoyer des amers.

Oh ! ces amers . . . Régulièrement, à tous les repas, on me les apportait dans ma cellule. Je n'ai pas souvenir qu'on y ait manqué une seule fois.

Le malheur, c'est que plus on me donnait envie de manger, moins on me donnait de quoi manger. J'en étais toujours réduit au skelley matin et soir, à la soupe aux légumes ou à la jambe de botte le midi.

Vous pouvez penser si j'avais là de quoi /aire, comme disait mon médecin, de la suralimentation!

En six jours, — grâce aux amers, je suppose, — j'avais bien pu prendre de huit à dix bouchées à la table pénitentiaire. Je n'exagère pas.

Joignez à cela le repos bien mérité de la cellule (de cinq heures et demie du soir à six heures du matin), dans l'atmosphère parfumée par le voisinage de l'Italien ; les insomnies et les nausées. . , et dites si je n'aurais pas eu mauvaise grâce à me plaindre !

Le jour même de mon arrivée, j'entendais un garde faire en ma présence cette constatation encourageante, que je n'avais que la peau et les os. Une semaine plus tard, j'avais maigri de quinze livres.

Et le docteur continuait à m'envoyer des amers.

Il est mort depuis ; Dieu ait son âme !

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