SCIENCE ET FOI
grand chirurgien, qui travaillait par amour de l'humanité, et dans la personne de la pauvre servante de Jésus, qui travaillait pour l'amour de Dieu.
II avril 189 S'
La Propriété
;oNSiEUR Paul Lafargue, ayant écrit un ouvrage sur Torigine et l'évolution de la propriété, a oflfert son manuscrit à M. Delagrave, l'éditeur bien connu. Celui-ci lut le manuscrit du communiste et lui tint ce langage ou à peu près : a Je ne partage aucune de vos idées et je me ferais un scrupule de les répandre. Mais, si vous m'autorisez à demander à M. Yves Guyot une réfutation de vos doctrines, je publierai à la fois la thèse et l'antithèse et mettrai sous les yeux du public les pièces essentielles du procès. 3>
Impossible, n'est-ce pas, d'être plus libéral?
M. Laforgue consentit, et nous avons maintenant ce livre mi-parti, comme le maillot d'un personnage du xv^ siècle.
Il n'est pas d'une lecture légère et facile. Le mot a galette de plomb 3> convient assez au style des économistes et des sociologues. Je viens d'avaler le volume, et la digesdon me travaille encore. Je veux bien convenir que, des deux avocats, c'est M. Yves Guyot qui parle avec le plus d'agrément; mais j'ajoute, pour être juste, que sa cause est, sinon la meilleure, du moins la plus sympathique au tribunal, c'est-à-dire aux propriétaires. Et puis, pour les impressionnables comme moi et comme beaucoup de gens, c'est toujours le dernier plaideur qui a raison, surtout lorsqu'il possède, comme M. Guyot, l'avantage de manier l'ironie avec quelque grâce.
Cependant, l'avouerai-je? les idées de M. Paul Lafàrgue ne me paraissent pas absurdes et scandaleuses autant qu'à M. Yves Guyot. Si j'ai bien compris, M. Lafargue exécute une charge à fond de train contre les conséquences de la Révolution au point de vue de la répartition des biens de ce monde. Il semble au socialiste que, pour avoir été engraissée de tant de sang, la récolte fut maigre; que c'est un mince résultat que la fondation d'une nouvelle classe de privilégiés, fut-elle plus nombreuse que celle qui la précédait; que le prolétariat reste une forme à peine atté-
MON PRANC PARLER
nuée du senrage ec de l'esdavage; qu'il n'y a pas, en un mot, grand'chose de changé, ecque la plupart des belles promesses de justice et de bonheur, formulées en 1789 et en 1792, sont en faillite.
Tout cela ne me parait pas, en vérité, si déraisonnable.
Où j'ai plus de peine à suivre la pensée de M. Lafiugue, c'est lorsqu'il jette un regard rétrospectif sur le passé de l'humanité et qu'il donne un regret à toutes les institutions collectivistes qui s'y sont succédé et ont disparu tour à tour.
On éprouve d'abord quelque étonnement à voir un révolutionnaire recu^llir avec un pieux intérêt les vestiges de communisme primidf qui subsistent chez les sauvages habitants de la Terre de Feu, et à l'entendre vanter les mœurs farouchement ^alitaires des barbares du plus lointain moyen âge. Mais, quoi qu'en dise M. Yves Guyot, — et d'une façon assez amusante, — son adversaire ne prétend nous ramener ni à l'anthropophagie, ni à la féodalité.
Le rêve de M. La&rgue est une sorte d'évolution circulaire qui doit rendre un jour la société humaine à la vie en commun des premiers âges, mais en tenant compte du progrès moral et matériel qui atteindrait ainsi l'extrême perfection; et l'utopiste imagine alors un état de paix et d'harmonie, un monde fraternel, dans lequel rien n'étant à personne, tout appartiendrait à tous, et
OÙ, par conséquent, toutes les convoitises et tous les crimes qu'elles engendrent seraient supprimés. C'est proprement le Paradis, T Age d'Or des anarchistes.
On peut être stupéâdt d'un aussi robuste optimisme, d'une telle puissance d'illusion, d'une aussi téméraire négation du mal. On peut se sentir plein d'épouvante et de pitié en songeant que beaucoup de malheureux, séduits par ces douteuses et lointaines chimères, ne sont plus en état de supporter leur sort et mûrissent pour des révoltes dont le lendemain aggravera certainement leur misère. Mais de là à conclure que le droit d'acquérir, de posséder et de transmettre librement de l'argent ou des terres soit le dernier mot de la sagesse et du progrès, il y a loin.
Le principe — ou, pour mieux dire, l'instinct — de la propriété n'est nullement indiscutable et sacré; et cela est si vrai que nous la voyons, à toutes les grandes dates de la civilisation, se résigner à des sacrifices, accepter et subir des modifications profondes. A la veille du christianisme, Caton vendait sans scrupule ses esclaves quand ils devenaient vieux, et croyait seulement faire acte de bonne économie. C'était, du reste, un des hommes les plus vertueux de son temps.
Quelques siècles plus tard, le seigneur féodal le moins inhumain trouvait légitime et naturel d'aliéner un domaine avec les ser6 qui y étaient
atucfaés; mais déjà Ton ne trafiquait plus des personnes. C'était un grave échec pour les propriétaires.
Sans remonter si haut, est-ce que la victoire des Américains du Nord n'eut pas pour résultat un immense mais très moral attentat contre la propriété? Le coup ne fut pas moins sensible que lui porta le tsar Alexandre II en abolissant le servage. Elle ne fut pas respectée, lors de la suppression du droit d'aînesse; elle le sera de moins en moins par les impots sur le revenu et même sur le capital, qui sont choses imminentes, et par l'accroissement progressif des taxes de transmission.
J'en suis désolé pour ceux qui font de la propriété la troisième personne d'une trinité dont les deux premières sont la religion et la famille; mais elle n'est pas impérissable et sainte comme la prière et l'amour. Les gens positifs haussent les épaules lorsqu'on affirme devant eux cette vérité qu'on n'obtient rien de bon des hommes qu'en s'adressant à leur imaginadon et à leur cœur. L'ordre social, disent ils, n'a pour base que l'intérêt, et tout marche avec des cours fermes à la Bourse, un bon cadastre et des gendarmes.
Pour ces terribles bourgeois, la propriété, c'est l'arche sainte, la citadelle inexpugnable. Qu'ils y prennent garde! Leur Capitole est menacé et, ajoutons, bien mal défendu.
LA PROPRIÉTÉ 4f
Ahl serons-nous donc toujours si aveugles, si imprévoyants, si égoïstes? Pourquoi ne recon* naissons-nous pas que les lois qui régissent actuellement la propriété sont caduques, lézardées, qu'elles tombent en ruines? Vainement le capital perd chaque jour de sa puissance productive et les revenus vont diminuant sans cesse; vainement le travail devient pour tous une obligation, une nécessité. Nous ne parvenons pas à nous habituer à l'idée d'une société renouvelée et rajeunie, — ohl maternelle et prévoyante pour tous, indut gente et largement secourable pour les infirmités de la nature humaine, — mais qui n'admettrait pas d'autre loi que celle du travail, qui exigerait de chacun sa part de labeur et ne lui accorderait qu'à ce prix son salaire et sa récompense.
L'avenir est là, c'est évident. Mais nous lui tournons le dos. Nous nous cramponnons désespérément à des traditions vieillies; nous nous abritons dans des ruines qui finiront par s'écrouler sur nous-mêmes, si elles ne sont pas violemment renversées, d'ici là, par des mains impatientes et fiirieuses. Nous maintenons le droit du plus riche, qui ne vaut pas mieux que celui du plus fort. Nous laissons aux hommes de loisir tous les privilèges, aux travailleurs tous les fiurdeaux; et nous oublions qu'il est de stricte justice d'occuper tous les bras et toutes les intelligences, de donner à tous de la besogne et du pain.
D'ailleurs, notre apathie et notre indifférence ne changeront rien au dénouement, car, malgré tout, la force d'inertie finit toujours par être vaincue. Par une loi naturelle, historique, infaillible, le droit de propriété deviendra le partage d'un plus grand nombre, et la répartition des richesses entre les travailleurs se fera tôt ou tard plus équitablement. Mais, à bien des symptômes, on peut craindre que les retards apportés par nos lâches cœurs à ce juste progrès ne le hâtent, au contraire, hélas I au prix d'une sanglante révo* ludon.
Est-il donc impossible de l'accomplir dès aujourd'hui, ce progrès salutaire, graduellement, pacifiquement, et de le faire passer dans les mœurs et dans les lois ?
Je me pose cette question mélancolique en fermant le livre à double tranchant, où — semblables à deux cardinaux, dans un procès de canonisadon — MM. Lafargue et Yves Guyot jouent les rôles de l'avocat de Dieu et de l'avocat du diable. Cette lecture me donne une autre tristesse. Elle m'est inspirée par les monstrueuses exagéradons auxquelles les deux adversaires en arrivent pour se donner raison. Car, à lire M. Paul Lafargue, on croirait, par moments, qu'il trouve le sort du prolétaire européen plus affreux que celui d'un serf des temps carlovingiens ou d'un cannibale du cap Hom; et,, après un de ces
calculs fantasmagoriques dont les sutistidens ont le secret, M. Yves Guyot nous prouve, du ton le plus convaincu, que plus de huit Français sur dix ont, à l'heure qu'il est, part à la propriété foncière!
Les deux polémistes sont sincères, je n'en douce pas. Mais admirez jusqu'où mène le partipris! Et comment voulez-vous que deux hommes pareils se fassent jamais la moindre concession et se mettent d'accord sur quoi que ce soit?
C'est très beau, la bonne foi; mais, pour réaliser quelque chose de juste et d'utile, comme un peu de bonne volonté vaudrait mieux!
i8 avril iS^s*
L'Omnibus
: PRÈS une absence de quelques jouis, je trouve Paris sans omnibus.
Avril esc la saison des grèves. En hiver, les pauvres gens se résignent diffidlemenc à ce moyen extrême de Eure valoir leurs droits. La misère est alors trop dure pour qu'ils l'aggravent de bonne volonté. Mais, dès que les liks sont en fleurs, les syndicats s'agitent, et il faut nous habituer aux grèves printanières. Celle des Oomibus menace de devenir périodique.
Ces deux jours derniers, ayant dû sortir dès le matin, j'ai rencontré, à tous les coins de mes, des escouades de sergents de ville et des pelotons de