‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 9 sur 66 · SCIENCE ET FOI · texte numérisé non relu

SCIENCE ET FOI

sion, tout intéressante qu'elle fut, et malgré le talent de plume et de parole déployé dans les deux camps, a gardé un caractère académique.

Je sais bien que, si j'étais chimiste, je n'aurais pas interrompu, pour si peu, une seule de mes expériences, et que, si j'étais dévot, je n'aurais pas sacrifié un ave de mon chapelet. Par contre, l'agitation fiit extrême parmi les politiques et les beaux esprits, c'est-à-dire chez ceux qui n'ont ni foi bien vive ni profond savoir. Philamintes et Francs-Maçons sont encore très excités, à l'heure qu'il est; et, s'il me prend fantaisie d'aborder à mon tour cette périlleuse question, c'est -^ j'en ai peur — parce que je suis moi-même plein de doute et d'ignorance.

Qu'a dit M. Brunetière dans son magistral article? A peu près ceci, que le téléphone n'avait apporté aucune consolation à ]a misère morale du genre humain et que les tramways à air comprimé ne donnaient la paix du cœur à personne. C'est incontestable; mais téléphones et tramways ont-ils jamais eu cette folle prétendon ? Sous ce rapport, les plus belles découvertes sont impuissantes. Quand Galilée eut prouvé que la terre tournait, les hommes ont-ils été moins inquiets de leur destinée que sur un globe qu ils croyaient immobile?

La science a rendu et rendra, dans l'avenir, la vie de moins en moins douloureuse, la nature de

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hosdk, le monde de plus en pins habitable. Elle ne changera pas l'âme humaîne; elle ne soppnmen pas Faogoîsse qui nous éaeînc loiaqne nous pensons à la mort et que nous sentons qu'il fiindm bientôt dtsparaicie, sans afoir atteint notre idéal de jusdce et de bonheur, et plonger au fend du gouffre en emr ponant noue indéradnaUe imdnct d'immortalité.

Suis-je le jouet d'une illuâon? Chaque fois qu'un homme intelligent m'affirme qu'il est tout à fidt athée et matérialiste, je le regaide dans les yeux. Il me semUe toujours y lire une arrièrepensée, y deviner on ne sait quelle gêne, quel singulier mélange d'oigueil et de terreur. Cependant, beaucoup de savants — et non des moindres — affidient ces n^ari<ms, font les rodomonts devant le mystère.

c Voilà plus de trente ans que je dissèque, disait Dupuytren devant qui l'on jprononçait le mot c âme », et je n'ai jamais vu le bout de l'oreille de cet animaMà. » Il est vrai que le même Dupuytren laissait tomber de sa podie un eucologe dans les peûts appartements de Charles X.

La phrase est digne d'un garçon d'amphithéâtre. Elle résume pourtant à merveille l'état d'esprit de certains hommes de science, et on la retrouverait, en grattant les grands mots, au fond

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de quelques-unes des harangues prononcées, l'autre jour, à Saint-Mandé.

Cela m'étonne toujours, un homme niant l'infini qui nous accable, l'étemel cri d'épouvante et d'espoir de l'humanité, — et pas seulement capable de guérir un rhume de cerveau I Mais le malheureux esc sincère. Il a mordu dans la pomme du jardin d'£den, mangé le fruit qui rend orgueilleux.

Beaucoup de savants — je m'empresse de l'ajouter — n'en sont pas là.

L'un des plus grands de notre siècle et de notre pays, l'admirable Pasteur, esc un spirîtualiste et un chrétien.

Mais, en général, ils ne sonc pas modestes, et la science devrait être, au contraire, la plus forte école de modestie. Car quiconque s'enfonce un peu dans l'étude de la nature et dans la pensée, finie coujours par donner du nez concre l'incompréhensible. Et là, il est accendu par Pascal, qui lui dit : c Touc ce qui esc incompréhensible ne laisse pas d'êcre, et la dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. 2>

Êtincelante vérité, contre laquelle l'orgueil se révolte en vain, ec qui donne, à ceux qui la méditenc ec s'en pénècrenc, l'humilicé du cœur et la résignation devant tout ce que la vie a d'obscur et de douloureux.

On Va me trouver bien naïf. Mais je le demande de bonne foi. L'esprit scientifique et l'espric religieux ne pourraient-ils pas enfin conclure, sinon la paix, au moins une trêve dans ce pays de France où Ton envoie ses enfants à Técole, mais oh Ton dent à son clocher? La science n'a-t-elle point d'assez beaux domaines à conquérir, sans faire invasion dans ce royaume de la foi, qui, selon la parole évangélique, n'est pas de ce monde? Qui donc est importuné — quand se taisent les âpres voix de la vie et du travail, les siffleu stridents de la vapeur, la trépidadon des machines — d'entendre, dans le cahne ciel du soir ou dans l'atmosphère paisible du dimanche, dnter une cloche, pieuse et douce? Esprits positifs, je vous en prie, grâce pour l'idéal ! Comment, voilà une pauvre âme affamée d'illusion, qui croit qu'elle va recevoir une nourriture délicieuse, se réconforter du pain des anges. Et vous lui arrachez ce pain avec dureté, et vous lui dites : c Ce n'est qu'une pierre, qu'un caillou. » Impitoyables radonalistes, et vous, moins excusables encore, sceptiques dilettantes, qui éteignez les croyances comme on souffle des cierges, regardez! Les dernières vont s'éteindre. Ce que vous appelez vos lumières — et combien, hélas! sont fragiles la plupart de vos certitudes! — n'éclairent que les intdUigences. N'êtes-vous pas effrayés parfois de mettre tant de nuit dans tant de cœurs?

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La Science et la Foil L'année dernière» en des heures que je compte parmi les plus cruelles de ma vie, j'ai pourtant constaté combien elles pouvaient s'entendre et se seconder, ces deux puissantes rivales.

C'était dans une maison de santé de la banlieue parisienne, que dirigent des religieuses. Je revois le petit jardin, le ciel de mai, l'ironique et joyeux soleil, et, devant le banc oh j'étais assis, le massif de rosiers en boutons. Je revois surtout par le souvenir — avec un frisson qui me traverse le cœur — les carreaux dépolis jusqu'à hauteur d'épaule, de la salle d'opérations. Derrière ces vitres aveugles, ma plus chère amie était plongée dans la léthargie du chloroforme et livrait son corps au couteau d'un illustre chirurgien. Il le fallait — sous peine de mort.

J'ai touché, là, le fond même de la détresse. La vue de ces boutons de roses me faisait monter les larmes aux yeux. Je me disais : c Elle ne les verra peut-être pas s'épanouir. 9 Et mes regards se tournaient sans cesse vers l'horrible fenêtre, où je vis brusquement apparaître, après trois étemels quarts d'heure, au-dessus des vitres brouillées, l'épaule d'un homme en bras de chemise, avec la bretelle. Et, au mouvement de cette épaule, je devinai que l'homme lavait ses mains, ses mains sanglantes I...

La malade fut sauvée, car l'intervention du doc-

teur BouUly est, presque toujours, mfaillible. Mais cet homme tu grand cœur m'approuvera de Tassoder dans ma reconnaissance aux pieuses filles qui entourèrent de si cendres, de si admirables soini, la créature douloureuse qui leur était confiée. A celles-là aussi elle doit la vie; et j'ai vu alors à quel point la foi candide, la foi des simples, rend plus caressantes les voix qui bercent la souffrance, plus l^res les mains qui touchent aux blessures.

Aussi, comme le maître chirurgien les aimait et les admirait, les excellentes Sœurs! Une surtout, — que mon respect pour sa modestie chrédenne me défend de nommer, — mais que je n'oublierai jamais, avec ses coiffes blanches, ses yeux de bonté et ses mains pendantes sur son tablier d'interne, ses fortes mains» toujours prêtes pour le grand œuvre de la charité. C'était la préférée du docteur; c'était aussi son aide indispensable, son bras droit, à l'heure pathétique des opérations; et, même en lui jetant un ordre, il avait toujours pour elle le sourire cordial et le charmant regard d'un ami.

Que, sur le seuil de sa pharmacie, M. Homais continue à se sentir plein de haine et de mépris pour le curé Boumisien qui passe. Moi, je vous assure que je les ai vues, la Science et la Foi, vraiment égales et tout à fait d'accord devant leur bienfaisante besogne, dans la personne du

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