‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 11 sur 66 · L OMNIBUS · texte numérisé non relu

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municipaux en armes. Par-ci par-là, se dressaient même les silhouettes guerrières des gardes à cheval. J'ai lu, comme tout le monde, les réclamations des grévistes. Elles m'ont paru très modérées, presque timides. Ëtait-il indispensable de donner à Paris, pour si peu de chose, ce faux air d'état de siège? Après tout, peut-être oui, si Ton intimide ainsi les violents et si l'on prévient les batteries et les coups de poing. C'est égal, au cas où la richissime Compagnie des Omnibus serait forcée de coucher les pouces et de faire à son personnel, dont le service est très pénible, quelques concessions, nous n'en serions point autrement désolés, n'est-ce pas? Espérons que tout va s'arranger à la satisfacdon du pedt monde, promptement, sans trop de tapage, et que demain ou après-demain nous verrons de nouveau rouler les lourdes voitures et entendrons sonner joyeusement les compteurs.

Depuis d'assez longues années, je ne voyage plus guère en omnibus. Je le regrette, mais le temps me manque. Si je suis pressé, je saute dans un fiacre, et lorsque j'ai devant moi — ce qui est trop rare — une heure pour la flânerie, je prends, comme disent les bonnes gens, l'omnibus de mes jambes. Mais, en vieux Parisien que je suis, j'ai beaucoup pranqué, autrefois, ce démocratique moyen de transport, et il m'inspire toujours un vif intérêt.

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Dans ma picimèie enfimce, romnibus ne ressemblait guère à Timposant véhicok d'aujourd'hui, avec sa double banquette d'impériale, son escalier en tire>bouchon, sa plate-forme et son attelage de trois chevaux, — un de moins seulement qu'au Char du Soleil. On parlait alors de prendre V Hirondelle, la Tricycle, la béarnaise ou la Vame Planche — car chaque ligne avait un nom particulier — comme s'il se fut agi d'un long voyage. Certaines de ces voitures n'avaient pas de conducteur. On payait sa place d'avance en un bureau où l'employé vous délivrait un reçu détaché d'un registre à souche; et, quand on voulait descendre, on prévenait le cocher en tirant une corde qui flottait au plafond. Ces omnibus des anciens jours se retrouvent encore dans de petites villes de province où ils font le service du chemin de fer.

J'ai vu naître la c correspondance », délivrée, comme aujourd'hui, par le conducteur; mais il portait alors l'ancien uniforme du personnel des diligences, avec un cheval au galop brodé en argent sur le collet de sa veste et une casquette en forme d'accordéon. Par exemple, le public était semblable à celui d'à présent, et il y avait déjà trop de gens à paquets et de dames obèses.

L'omnibus doit sa première apparidon dans la littérature à Paul de Kock. Le dtre du roman m'échappe, mais je me rappelle l'épisode. C'est

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en été, par une lourde journée d'orage. Tous les voyageurs se sont endormis. L'un d'eux est un paysan, tenant sur ses genoux un panier rempli d'escargots. L'atmosphère humide et chaude invite les mollusques à faire un tour de promenade ; ils se répandent dans la voiture, se posent sur les vêtements, sur les mains, sur les visages des dormeurs, et même sur des parties plus mystérieuses de leur individu. Enfin les voyageurs se réveillent et poussent des cris d'eiTroi... Et je ne me charge pas de vous dire jusqu'où le campagnard, qui tient à rattraper ses limaçons, pousse ses fouilles indiscrètes sur la personne de ses compagnons et de ses compagnes de route.

Ces grivoiseries innocentes faisaient rire nos pères. Il nous en faut de plus perverses. On érigera, ces jours-d, paraît-il, dans la commune des Lilas, le buste de Paul de Kock. Si je compare ses écrits à deux ou trois arddes que je viens de lire dans les journaux, je suppose que c'est à dtre d'homme vertueux et pudibond que l'auteur de la Tucelle de "Belleville est l'objet de ce tardif hommage.

Mais revenons à l'omnibus et à mes souvenirs de pedt garçon.

Pour moi, comme pour tous les enfants, c'était un grand plaisir d'aller en voiture. Mon père, l'excellent homme, ne pouvait m'offrir cette joie que dans la mesure de ses moyens, c'est-à-dire

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moyennant trente centimes. Ma satisfaction n'en était pas moins parfiate, surtout dans les voyages noctumeSi et quand nous occupions la place du fond. Assis sur les genoux paternels, j'aplatissais mon nez contre la vitre d'oii Ton voyait trotter les deux chevaux de l'attelage. La lueur de la grosse lanterne, attachée sous le siège du cocher, n'éclairait, dans la nuit, que leurs croupes pommelées et leurs crinières flottantes. Dans mon cerveau d'enfant visionnaire, les deux percherons prenaient l'aspect de bétes fantastiques. Je ne me lassais pas d'admirer le puissant effort de leurs cuisses, le jeu vibrant des muscles de leurs croupes, et, là-bas, si blanche dans les ténèbres, cette écume d'argent qui se soulevait et s'éparpillait sans cesse sur leurs cous régulièrement secoués.

Plus tard, et longtemps encore, l'omnibus resta mon équipage ordinaire. Mon esprit plein de songes confus trouvait un calme singulier, un isolement favorable au travail intellectuel, dans le fracas des roues sur le pavé et des vitres frémissantes. Le soin dans l'ombre et dans la chaleur de la voiture, absorbé, les yeux demi-dos, j'ai roulé amoureusement dans ma pensée bien des mots et bien des miages.

Heureux le poète qui naît et grandit en pleine nature. C'est le murmure du vent dans les arbres, c'est le bruit des lames sur la grève qui lui révèlent les lois secrètes du nombre et de Tharmo-

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nie. Je ne suis qu'un enfant de la grande ville; mais, dans son tumulte, flottent aussi de vagues et exquises musiques; et le rythme est partout pour celui qui sait l'écouter. C'est dans romnibus, bercé par son roulementmonotone^que j'ai scandé quelques-uns de mes premiers vers.

Là encore, j'ai fait de beaux rêves d'amour.

Tout jeune, pauvre, très timide, j'avais une palpitation et un désir pour toutes celles qui passaient avec une gendlle firimousse et des lèvres fraîches. Ah ! je n'aurais pas été exigeant et j'étais prêt à adorer la première venue. Mais la passante, aimée dans l'espace d'une seconde, n'avait qu'à me regarder pour me faire baisser les yeux. Du moins, aux heures de nuit, dans la demi-obscurité de la voiture, s'il y avait une jolie voyageuse, elle ne voyait pas mon trouble, et je pouvais l'admirer tout à loisir, me jeter avec elle, par l'imagination, en une folle et délicieuse avenmre de cœur. Le reflet d'or d'une chevelure, deux yeux profonds sous une voilette, un profil pensif c'était plus qu'il n'en fallait pour déchaîner au fond de moi-même des tempêtes de passion et de volupté!... Ahl si elles avaient sul...

J'ai passé aussi de bien bonnes heures sur l'impériale, dans les étroites rues des quartiers populaires, par les tièdes soirées d'été, quand les fenêtres sont ouvertes. Emporté par l'omnibus au grand trot, je voyais défiler devant moi, sous le

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plafond bas des entresob, en scènes successives, la vie des humbles dans son inmnicé.

Ici, l'on dînait en famille, sous la suspension, tous les nez baissés dans la fumée de la soupe. Plus loin, un couple s'était déjà levé de table et mis à l'aise, et l'homme, en bras de chemise, fumait sa pipe, accoudé à la fenêtre auprès de sa bourgeoise en camisole. Dans chaque intérieur, un détail, rapidement aperçu, — une machine à coudre, deux verres sales près d'une bouteille, des livres sur une planche, un portrait d'homme célèbre accroché au mur, — révélait toute une existence. J'ai surpris ainsi plus d'une idylle, — fi! les effrontés amoureux! voulez-vous bien tirer les rideaux! — plus d'un drame, — oh! le lâche, qui lève la main sur une fenmie! — Puis, c'était une maman qui couchait le bébé; une jeune femme, pile, l'air très las, qui se coiffait pour la nuit; un petit vieux qui jouait de la clarinette pour lui tout seul.

Ces fenêtres étaient comme des cadres; elles bordaient des tableaux de genre, variés et pleins de bonhomie, dignes d'un Téniers contemporain, d'un Chardin moderne.

L'omnibus! Je l'aime et je lui suis très reconnaissant; car je lui dois beaucoup. C'est surtout grâce à lui que j'ai coudoyé les petites gens, que j'ai appris à les connaître et les aimer. C'est là-haut, sur l'impériale, que j'ai causé avec les

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ouvriers. Je respecte infiniment les écrivains de noble compagnie, dont les livres sont bourrés de ducs et de comtesses. Mais, quand ils ont occasion de parler du peuple et de la rue, cela sonne &UX, c'est fait de chic. On dirait vraiment qu'ils ne sont jamais sortis qu'en coupé de maître. Qu'ils aillent donc recevoir des leçons de vérité dans la voiture à tout le monde !

Quant à moi, je me reproche de n'y plus monter et j'en veux reprendre la bonne habitude. Aussi, j'ai hâte que cette vilaine grève soit finie. C'est en omnibus, parmi les humbles, que j'ai chance de rencontrer encore l'inspiration d'un conte ou d'un poème qui mérite de me survivre et — pourquoi pas? -— qui transmette mon nom a la postérité.

« S'il vous plaît, contrôleur... Un numéro... pour la ligne du Panthéon. »

2$ avril i8^S'

Portraits

ETTE année, je suis allé au « Vernissage » du Salon des Champs-Elysées.

Ordinairement, redoutant la cohue, j'attends quelques jours avant de visiter les expositions. C'est déjà une assez grande fatigue de passer en revue deux ou trois kilomètres de tableaux, pour ne pas y ajouter celle de manœuvrer dans la foule et de traiter de c cher ami j> une centaine de particuliers dont on ne se rappelle pas le nom. Mais, cette fois, je voulais montrer quelque empressement à voir, sur la cimaise, mon portrait peint par M. Louis-Edouard Fournier, et je tenais à serrer la main de l'artiste devant son œuvre, qui est fort intéressante et fort remarquée.

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Il existe un assez grand nombre de portraits de moi. Ce n'est pas, croyez-le bien, que je sois, comme Nardsse, épris de ma propre image et que je passe mon temps à me mirer dans le cristal des fontaines. Au contraire. Je me déplais, plutôt. Mon visage est maintenant celui d'un vieux garçon rangé des voitures et n'offre plus aucun intérêt au point de vue de la bagatelle. Mais j'avoue que, dans ma jeunesse, il m'eût été assez agréable que mon sourire découvrît de moins vilaines dents et que mon teint ne rappelât pas si exactement la couleur des revers de bottes. Vous voyez que je n'ai pas d'illusions sur mon physique.

Si donc le pinceau, le crayon et le burin ont plusieurs fois essayé de fixer mes traits; si leur reproducdon plus ou moins fidèle fiit moulée en plâtre, fondue en bronze et même taillée dans le marbre, ne m'accusez pas de fatuité. Je ne fiis que complaisant.

Des camarades, voués aux arts plasdques, me réclamèrent pour modèle, et je consentb, voilà tout. Je ne m'explique pas très bien leur caprice, mais c'est ainsi. Il paraît que ma physionomie excite les statuaires et les peintres. Devant ce teint, qui, commç je viens de le dire, n'a aucun rapport avec les lys et les roses, mais est plutôt comparable à du cuir sortant de chez le mégissier, les hommes à palette prennent tout de suite leur

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cabe de jaune de chrome, en s*écrianc : c Sacrisdl Vous êtes d'un beau ton. » Je suis trop poli pour les contredire; mais, entre nous, j'ai eu naguère le regret de constater que ce n'était pas roujours l'opinion des dames.

Notez que ce goût des peintres pour mes € faibles attraits », comme dUsent les princesses de tragédie, date de loin, du temps où je n'avais aucune espèce de nororiété et où rien ne £ûsait présager que je dusse en acquérir un jour.

Enfin, pour une raison ou pour une autre, j'ai passé de nombreuses heures, assis sur mon derrière et sage comme une image, à contempler l'envers d'une toile posée sur un chevalet ou un bloc de terre glaise sur une selle de sculpteur, et à recevoir, à de courts intervalles, le choc du regard d'un artiste, de ce regard rapide et troublant, qui semble, à chaque coup d'oeil, saisir et emporter un peu de votre personne. Pour un nerveux, ce n'est pas amusant de poser, mais à la longue, j'en ai pris l'habimde, et je pose aujourd'hui comme un romain. Quand j'addidonne tous les instants que j'ai perdus à m'entendre dire : c Regardez-moi... Souriez un peu... Penchez la tête à gauche... Là! très bien!... » il me prend un regret de ne les avoir pas employés à écrire le poème épique qui manque à la France. J'en aurais eu le temps.

Mon iconographie est donc considérable. J'ai

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