‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 13 sur 66 · PORTRAITS · texte numérisé non relu

PORTRAITS

C'est si bon de savoir qu'on descend d'honnêtes gens!

Faisons-nous donc porcrainirer, sans nous inquiéter de ce que deviennent les vieilles peinnires. II est incorrigible, notre instinct de nous survivre autant que possible, et nous ne nous résignons pas à admettre la douloureuse vérité que Victor Hugo formula en ces deux admirables vers :

L'homme, fantôme errant, passe sans laisser même Son onibre sur le mur.

s mai 189s*

Ma Correspondance^

E soir» j'encre dans ma chambre de travail et je jette un regard désolé sur les paperasses qui Tencombrenc. Que de livres dont le couteau de bois n'a pas encore coupé les pages! Que de manuscrits dont le canif n'a pas fait sauter la ficelle! Que de lettres, surtout, auxquelles je n'aurai jamais le temps de répondre! Il y en a sur le bureau, sur le divan, sur les fauteuils, sur la tablette de la cheminée. Tout cela dans un désordre qui pourrait séduire un peintre de nature morte, mais qui me remplit de chagrin. Car ces piles écroulées de volumes et de brochures, ces rouleaux amoncelés comme des bûches dans un hangar, ces lettres accumulées sous

MA COKKESPONDANCE

le presse-papier, sont autant de remords pour moi. Tous ces imprimés, tous ces manuscrits m'adressent des reproches amers. Ils me disent:

a Tu ne nous as pas lus... Tu ne nous as pas répondu... » Hélas! c'est vrai!.. .

Remarquez que je suis encore un naïf, un consciencieux. Je fais de mon mieux, je vous assure. Chaque soir, le coude dans l'oreiller et malgré ma vue fadguée, je lis ou, du moins; je parcours un volume. Je feuillette, quand j'ai une heure à moi, les nombreux cahiers de vers ou de prose qu'on m'envoie. Je réponds ou je fais répondre à presque toutes les lettres. Il y a des jours où j'ai la langue séchée à force de coller des timbres-poste.

a Mais la mer montait toujours! » comme déclamait superbement Frederick Lemaître, dans le Docteur U^ir. Depuis deux ans sunout, depuis que ces libres causeries m'ont mis en communicarion directe et constante avec le grand public, je me noie dans cette marée de style, je m'enlize dans ce sable Uttéraire.Très différent de Camoëns, qui sauva son manuscrit de la fureur des flots, je vais être engloud par des flots de manuscrits. Au secours!

Sérieusement, je demande grâce à mes correspondants.

Il y a la corbeille aux papiers, me direz-vous? J'en use. Il y a aussi la cheminée; et, cet hiver.

j'ai failli, trois fois, y mettre le feu. Mais on ne peut jeter au panier ou aux flammes que les choses insignifiantes ou ridicules — - on en reçoit beaucoup — et les injures anonymes. Pour tout le reste, on a des scrupules. On répond ou quelquefois — la paresse est si douce 1 — on se dit : € Je répondrai demain. » Ec la besogne s'amoncelle, et l'on est débordé.

Comme le monde est mal arrangé, tout de mêmel Un écrivain arrive à... cherchons un mot modeste... à la notoriété? Comment y est-il parvenu? Par son travail. Mais à partir du jour où le voilà célèbre, tout conspire à l'empêcher de travailler. On lui prend son temps, son repos d'esprit. Adieu la bonne flânerie, le rêve fécond.

Dès le matin, la tasse de café au lait ou de chocolat qu'on lui apporte dans son lie — voyezvous, le sybarite! — est empoisonnée par le paquet de lettres. Et, toute la journée, ding, ding, c'est la sonnette, c'est le défilé des visiteurs et des quémandeurs. Il essaie de se défendre, de se barricader, donne à la femme de chambre des consignes terribles. Il n'y gagne rien. Pour son malheur, le roi Louis XI, qui se connaissait en tortures, inventa la poste; et l'importun repoussé a sous la main une vengeance toute prête, la vengeance épistolaire. Il se multiplie sous forme de télégranmies, de missives recommandées, toujours « urgentes x>, toujours c absolument

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