‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 15 sur 66 · MA CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

MA CORRESPONDANCE

d'avoir écrit c Mignonne, voici l'Avril I » sur d'innombrables albums! A la salle Sylvestre, j'atteins trente sous tout au plus, au feu des enchères.

Déchirons quelques autres enveloppes et soyons navrés par ce monotone refrain : c Un emploi, une place, du travail... Du travail, une place, un emploi... Vous n'avez qu'un mot à dire... On ne peut rien vous refuser, etc... » O candides solliciteurs ! Mais je suis le moins influent des hommes auprès des puissants du jour. Dans ce monde-là, il n'existe qu'une morale : donnant donnant.

Le seul service que je puisse leur rendre, c'est d'imprimer, à l'occasion, sur leur compte, œ que je crois être la vérité; et ce genre de service-là est toujours payé d'ingradtude. Adressezvous ailleurs. Ma recommandadon ne vaut pas celle d'un garçon de bureau.

Pouah 1 que nous veut ce billet empuand de musc?... En croirais-je mes yeux? comme on dit dans le vieux répertoire. Un rendez-vous galant! Répondre aux inidales M. E. X., poste restante! Mais, romanesque inconnue, ouvrez le Larousse. Vous y verrez que je suis né sous la tyrannie de Louis-Philippe, et je vous réponds que mes photographies sont très retouchées, très rajeunies. D'ailleurs, je la devine, la détraquée qui poursuit de ses entreprises amoureuses les poètes et les gens de lettres. Alphonse Daudet prétend que

c'est toujours la même, et depuis trente ansi En ce cas, madame, si je me sauve en vous abandonnant mon manteau, ce n'est pas parce que je me trouve trop vieux. Et puis, j'ai de la méfiance. Latet anguis... Il doit y avoir un qianusciit sous roche.

Regardez maintenant défiler quelques c ra« seurs » : le chapelier qui prétend avoir le physique et l'organe de Mounet-Sully et qui tient absolument à me hurler les fiireurs d'Oreste et la grande tirade de Fénoux au troisième acte de Tour la Couronne; l'homme à projets — je ne le connais pas, mais il doit avoir le crâne en pointe — qui veut m'entretenir — oh! pendant une heure ou deux seulement — d*un c clou i» merveilleux qu'il a inventé pour la prochaine Exposition; le toqué qui désire m'expÛquer un moyen simple et pratique de résoudre la question sociale en cinq sec... Au panierl Passons...

Enfin, voici — très nombreuses — les lettres de jeunes poètes. Ahl ceux-là, ils me font de la peine, car je les aime. Presque toujours, leurs vers ne sont pas fameux, ou bien, quand ils sont bons, ne le sont pas assez. Et toujours l'étemelle question, où l'on sent palpiter un pauvre coeur de vingt ans : ce Soyez mon juge... Dois-je travailler, persévérer?... » Que répondre? J'ai bien, présent à la mémoire, le mauvais exemple donné par de très grands maîtres : c Je salue en vous

MA CORRESPONDANCE Jl

une aurore... Vous êtes plus poète que moi... 9 Mais ces mensonges intéressés me font horreur. Je tâche de m'en tirer poliment et franchement à la fois. Hein? pas commode? Je leur dis : c Ne rêvez pas la gloire... Soyez d'abord un homme utile... 3> Comprendront-ils? Suivront-ils mon conseil? Dans tous les cas, ils vont souffrir, et par moi. Et puis, des regrets me saisissent. Si je m'étais trompé? Ces vers qui me semblent imparfaits, je ne les juge qu'avec mes habitudes d'esprit, mes préjugés littéraires. Peut-être y a-t-il là une espérance? Ce serait affreux, plus tard, le remords d'avoir méconnu, contristé, découragé le poète génial et nouveau qui doit venir, que nous attendons, que nous saluerons d'un cri d'enthousiasme — et qui nous mangera tous en salade.

Ahl ces manuscrits et ces volumes que m'adressent les <K jeunes 3>, c'est mon gros souci. Et encore, je ne puis les lire tous, écrire à tous.

Pourtant, demain matin, j'aurai une joie, en essayant de mettre à jour ma correspondance.

Je remercierai par un billet Henri Barbusse du plaisir que m'a donné le tendre et triste rêve de son premier livre, les Tleureuses. Les pièces du début sont un peu obscures pour mon goût; mais, plus loin, la brume se dissipe, et l'on assiste à ce frais et charmant spectacle, l'aube d'une jeune âme.

Mais, j*7 songe. A quoi bon le billet? Quelque bon camarade mettra bien ces lignes sous les yeux d'Henri Barbusse. Pour moi, qui suis accablé de besogne épistolaire, c^est une lettre de moins à écrire — - et j'y gagne un timbre-poste.

9 met ïê^s»

A propos de Romans

: VEC rage, la lecture des romans me devient difficile. Evidemment, j'ai toit»

car ils occupent une place considérable — - peut-être même la première — dans la littérature de ces vingt dernières années, et c'est la forme sous laquelle se sont manifestés presque tous les maîtres modernes.

Flaubert, les frères de Concourt, Daudet, Zola, Maupassant, Bourget, Lod, c'est la pléiade en prose de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Et je ne cite que les hommes du premier rang. Il y a, autour, d'eux et derrière eux, toute une phalange de romanciers qui ont du talent, et beaucoup. Le théâtre et la poésie — avouons-le —

sontloin d*êtie cUniunéuc aussi florissant. Jamais il ne s'était fidt encore une si large dépense d'observations et de connaissances sur la vie et sur 'homme dans œ genre littéraire, lequel s'est, d'ailleurs, absolument transformé et a pris lecaraaère sérieux de l'étude morale et soaale.

On a ridlléle mot deZola, c lagrandeenquête 9 . Pourquoi? Il est fort juste. Bien plus que leurs devanciers — en mettant à part, bien entendu, l'immense Balzac — les romanciers contemporains fourniront aux historiens de l'avenir des rensdgnements très précieux sur notre temps.

Pour prendre un exemple, est-ce que les personnages de George Sand, si prestigieux qu'ils soient, nous paraissent maintenant possibles et vraisemblables — autrement qu'à ritre d'excepdons extraordinaires — dans le monde bourgeois du règne de Louis-Philippe? Mais nous coudoyons à chaque pas les prolétaires de Germinal et de Tcissommoir; et la jeunesse du jour nous offre, hélas I de trop nombreux exemplaires du c petit féroce », comme le Paul Asder de Daudet, ou le Casai de Bourget, capables de tout pour la sads- Êicdon de leurs appédts et de leurs vices.

Nos romanciers ne font plus, à proprement parler, œuvre d'imaginadon. Ce qu'ils nous racontent est tout au plus une anecdote, longuement développée; et les intransigeants de la chose se contentent même de nous servir une

A PROPOS DE ROMANS 7f

tranche de vie, saignante et fraîchement coupée. Tout rîntérêt réside, non dans le récit quelconque, mais dans les descripdons et les analyses qui raccompagnent. Petits poissons, longues sauces.

Celles que nous ont fait goûter les psychologues et les naturalistes sont d'une merveilleuse saveur. Soyons justes pour les conteurs modernes. On vit rarement artistes plus sincères et plut probes. Ils ne travaillent que d'après namre, ont le viril amour de la vérité. Mais ils ont deux gros défauts, la tristesse et le pessimisme. Chose singulière I Ces romanciers sont des espèces de médecins qui ont entrepris de nous guérir du romanesque et qui nous traitent par les amers. En avions^nous tellement besoin? Et l'idéal etla chimère sont-ils les maladies dont nous souffrons le plus ordinairement? Mais ne sortons pas de la quesdon. Ce n'est pas la faute des romanciers si l'air qu'on respire à notre époque ne coudent pas un gaz exhilarant et si nos grimaces désolées sont fidèlement réfléchies dans les miroirs qu'ils nous présentent.

Je reconnais donc, comme vous voyez, tout leur mérite. Pourtant, je lé répète, depuis quelques années, le plaisir est moins franc, moins vif, que j'éprouve à lire un roman, fût-il parfiût. Symptôme de vieillesse, j'en ai peur. Mais c'est ainsi. Qu'il est loin, le temps où je languissais d'amour pour Emma Bovary !

MOM FRAMC FARLIR

Aux ptges les jdus émouvantes, je me dis :

c Après toac, cda n'est pas arrivé; » et me voilà tout de suite oonsc^des peines de cœur de Thérotne, qm n*a pas trouvé l'homme de ses rêves dans la personne de son troisième amant. Qu'est devenu mon fimnidabk appétit de jeune homme, mon ancienne boulimie de fictions? J'avalais tout. Jaidigéré jusqu'àduGusuveEymardydu Ponson du Terrail. Que ne suis-je la grisette qui achète, dès l'aube, son Tetit Journal, et se jette sur le feuilleton, avec un battement de cœur, pour savoir si cette canaille de marquis est bien l'enfanc qu'on a changé en nourrice, au prologue, ce qui modifierait terriblement son état dvil et ferait de lui le fils d'un guillotiné t

Vainement je me dis que mon sens critique s'est afiiné, que je suis devenu plus difficile. La belle avance I Aimer la lecture et avoir du goût, c'est un malheur comparable à celui d'un gourmet affligé d'un mauvais estomac. Et puis, non, je ne suis pas devenu si raffiné. Si les romans ne m'amusent plus autant qu'autrefois, c'est, selon toute apparence, que je crois de moins en moins aux événements qui s^ passent, c'est que j'ai perdu le don de me figurer les personnages qui s'y agirent, c'est que je vieillis, en un mot, et que je deviens plus économe de mon imagination et de ma sensibilité.

Le croiriez-vous ? J'indine aux lectures se-

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