‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 16 sur 66 · A PROPOS DE ROMANS · texte numérisé non relu

A PROPOS DE ROMANS

rieuses, aux voyageurs, aux historiens, aux molalistes. Je sais bien, pourtant, qu'ils sont, eux aussi, des marchands d'illusion, que les voyageurs peuvent mendr impunément, que les historiens sont pleins de parris-pris et de jugements téméraires, que toute vérité formulée par un moraliste fait songer immédiatement à la vérité contraire, qui a souvent l'air d'être aussi vraie. Il y a bien encore les poètes ; mais je préfère à présent ceux que je sais par cœur. Relire, alors, conmie Royer- Collard? Si mon latin ne s'était pas évaporé, j'en arriverais à me promener dans la campagne, avec un Horace dans ma poche, comme un président de tribunal ou un colonel du génie en retraite.

Est-ce que je tournerais au vieux monsieur?

Holàl Pas encore!

D'ailleurs, quoique les romans aient perdu beaucoup de leur charme à mes yeux, je les lis quand même, par devoir professionnel, pour me tenir au courant; et, hier soir, j'ai eu unetrès bonne surprise. Vodutre Femme, par J. H. Rosny, m'a passionné, intéressé et — pour tout dire — m'a fait veiller jusqu'à deux heures du marin.

Ohl toujours l'analyse! Rien ici que des sentiments et des sensations. Imaginez un malheureux homme, — pas méchant, ayant même du cœur et de la délicatesse, mais égoïste et sensuel, — qui, après plusieurs délicieuses années de ménage, subit une furieuse crise de polygamie, prend une

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maîtresse, oblige sa femme, souffre de la Êdre souflSrir et la supplicie de jalousie, sans qu'elle arrive jamais à lui arracher un aveu ou à trouver une preuve positive de la trahison.

Voilà tout, mais j'ai rarement lu quelque chose de f^us pcMgnant. Et quelle simplicité de composition ! Rien que Tépoux et Tépouse. Les enfants, à peine entrevus. La maîtresse n'apparaît même pas, n'est désignée — une seule fois — que par une initiale. Mais un enfer moral arde dans ce livre de douleut^ l'adultère de Thomme, avec toutes ses bassesses, toutes ses misères, toutes ses tortures. En vérité, cela est très fort et très nouveau.

Ne me soupçonnez pas, je vous prie, de complaisance amicale. Des deux Rosny — car cette signature, J. H. Rosny, cache une collaboration fraternelle — - je ne connais que Taîné et fort peu. Nous sommes-nous rencontrés dnq ou six fois?

Tout au plus. Mais ce que je sais de l'existence des deux frères est héroïque et touchant. Ce sont des isolés, des farouches. Ils vivent au fond d'une de ces banlieues parisiennes, trop peuplées, mais où l'on trouve, tout de même, encore quelques jardinets, et qui, par ces chaudes soirées de printemps, sentent la sueur et les lilas. Ils sont là, près du peuple, travaillant avec une joie acharnée, dans une sorte de délire littéraire, atteints jusqu'aux moelles de la maladie du che^'œuvre.

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