A PROPOS DE ROMANS
Depuis peu d'années, ils ont déjà publié treise volumes, — treize, vous entendez! — - bourrés de choses, trop touffus, — du moins les plus anciens, qui sont, je crois, de Taîné seul, -* mais tous pleins de puissance et de talent.
Les lettrés, sans doute, esdmentles Rosny. Les frais paysages anglais de S^Çell Horn, les scènes du peuple révolutionnaire dans le bilatéral, le beau poème préhistorique, Vamireh, où passe un grand souffle qui rappelle Chateaubriand, cette descente dans les abîmes de la misère, intinilée: VImpérieuse Vonté, tout cela est connu, apprécié par quiconque sait tenir proprement une plume. Nous avons aussiconstaté avec grand plaisir, dans les plus récents livres des Rosny, que la composidon s'est simplifiée, que le style a secoué sa vermine de mots scientifiques, s'est purgé d'une parrie de son vocabulaire, qui était rebutante et pédantesque. Enfin, les gens de lettres n'ignorent pas la haute valeur des Rosny comme écrivains et comme ardstes.
Pourquoi restent-ils cependant couverts d'une demi-obscurité? Pourquoi ne sont-ils pas encore parvenus au grand public? Après avoir lu leur dernier ouvrage, et aussi l'avant-dernier. Fin* domptée, qui, l'un et l'autre, s'adressent à la masse des lecteurs, j'éprouve le besoin de crier : c Cela est injuste! 9 Est-ce que les critiques ne finiront pas par rendre jusdce à ce labeur imposant, à
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cette production peisévérante, à ce progrès constant et manifeste? A tout hasard, je leur signale Foiutre Femme.
Dans cette oeuvre cruelle, mais same et robuste, ib découvriront ce je ne sais quoi qui vous force à tourner passionnément les pages, jusqu'à la fin, et qui s'appelle la maîtrise.
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En Corse
»L y a longtemps» me semble-t-il, que nous n'avons parlé politique. Mais, si vous le voulez bien» nous continuerons à la négliger; car elle n'a jamais été moins intéressante.
Nous avons bien eu le discours de Bordeaux, véritable modèle de stérile abondance» qui, imprimé en petit texte compact, encombre plusieurs colonnes grand in-folio du journal le Temps, et dans lequel je n'ai trouvé de précis que la promesse d'un impôt sur les domestiques. Le budget sera désormais équilibré par des mesures fiscales concernant les cochers et les cuisinières. Soit. Mais peut-être serait-il préférable de mieux sur-
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veiller les Collignons politiques qui accrochent, à chaque coin de trottoir, le fiacre de l'Etat, et d'empêcher les gite-sauces parlementaires de faire danser l'anse du panier. Nous avons eu aussi une petite interpellation, pas bien méchante, sur les mœurs électorales en Corse. Elles ne doivent pas pourtant — j'en ferais le pari — être plus dégoûtantes qu'ailleurs. Et voilà, n'est-il pas vrai? bien des heures et des paroles perdues.
Cependant, ce mot de Corse, que je retrouve, depuis quelques jours, dans les journaux, me rajeunit de quinze ans. Je me retrouve sur le pont du Zouave, l'un àes paquebots qui faisaient alors le service entre Marseille et Ajaccio. Il est cinq heures du matin. Nous entrons en rade devant une éclatante et pure aurore de la fin de mai, et, bien avant d'avoir accosté, nous respirons le délicieux parfum du maquis.
a Rien qu'à l'odeur, disait l'Empereur à Sainte- Hélène, je reconnaîtrais la Corse, les yeux fermés. x> C'est, en effet, la sensation qu'on éprouve en approchant de l'île fameuse. Cette montagne, qui surgit en pleine mer, embaume comme un bouquet.
Je me suis promené en Corse pendant une quinzaine de jours seulement, comme un simple touriste, et je n'ai pu y faire, par conséquent, que des observations fi>rt superficielles. Mais j'aigaidé, de ce voyage, un souvenir enchanteur.
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Le pays esc admirable; et» pour ceux qui ne craignent pas la chaleur» — moi, je l'adorey — c'est le meilleur des climats. Quelques heures torrides ; mais, deux fois par jour, la caresse de la brise marine. Et quelles nuits I Tièdes, parfumées, splendides! Un del de velours sombre, où palpitent de resplendissantes étoiles! Pendant les quelques soirées que j'ai passées à Ajaccio, je ne pouvais me décider à rentrer à ThôteL Je m'attardais, bien après minuit, sur le quai, •— près du bassin des plantes aquatiques, au milieu duquel se dresse un buste triomphal de Napoléon, -^ à écouter le chant éperdu des grenouilles, à contempler l'azur lumineux du ciel et de la mer, à respirer cette atmosphère de bonheur.
Les environs d'Ajacdo, c'est un coin d'A&ique. Partout, Faloès érige sa hampe rigide, le figuier de Barbarie échafaude le désordre de ses raquettes vertes. J'étais là au moment où les cistes sont fleuris et criblent la verdure noire de taches, jaunes, roses ou blanches. Mais ces fleurs sont inodores. Ce qui sent bon, ce qui lance des efiluves capiteux et salubres, ce sont les branches et les feuilles, c'est le maquis lui-même, — un taillis presque impénétrable de toutes sortes d'arbres résineux.
Si vous vous élevez dans la montagne, le décor change, et vous pourriez vous croire dans les plus riantes vallées des Pyrénées. Par malheur, les torrents sont à sec. Le manque d'eau^ c'est l'infortune
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de la Cofse. Mais void les arbres forestiers de chez nous, les hêtres, les chênes, les châtaigniers; et vous voyages dans la fiaicheur et sous l'ombrage des majestueuses futaies.
Une île enchantée, vous dis-je!
Mais les habitants?
Eh bieni ils ont de très grandes vertus, les Corses, les vertus essentielles, celles des peuples primitift. Ils sont hospitaliers, sobres, de mœurs sévères, d'une parfaite honnêteté, surtout. Il y a des années où la cour d'assises de Basda n'a pas à juger une seule affaire de voL Elle voit toujours défiler devant elle, il est vrai, un assez grand nombre de meurtriers. Mais tâchez donc de faire comprendre à un Corse que la vendena est autre chose qu'une espèce de duel à l'américaine. La victime était prévenue, vous disent-ils, et, avant de lui envoyer une balle dans le corps au tournant d'un chemin, son ennemi lui avait jeté, devant témoins, le défi traditionnel : a Garde-toi. Je me garde. » Tant pis pour l'assassiné; il n'avait qu'à tirer le premier.
Un général en tournée d'inspection, fort aimable homme dont j'avais fait connaissance sur le paquebot, m'a mis en rapport, pendant mon séjour à Ajaccio, avec le commandant de gendarmerie, qui m'a dit des choses fort intéressantes à propos de la vendena. Elle n'éclate jamais que pour trois causes : les affaires de femmes, d'abord,
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bien entendu; puis, assez rarement, la politique, les querelles électorales; et, quelquefois aussi, le partage des eaux. Car Teau étant très rare, là*bas, comme je viens de le dire, le fait de détourner un ruisseau au détriment du voisin est considéré comme abominable. Des meurtres pour si peu de chose, voilà, certes, de détestables habitudes. Pourtant, le bandit n'est pas un brigand. 11 est sans exemple qu'un de ces criminels, après s'être jeté dans le maquis, se soit eus à détrousser les passants. Dans aucun pays, le voyageur ne court moins de dangers qu'en Corse.
Le brave gendarme, qui me renseignait sur les mœurs locales, m'a raconté, entre autres choses, une histoire assez bouffonne.
Le maire d'un village des environs de Sartène, à qui l'un de ses voisins avait déclaré la vendetta, n'en continua pas moins à aller, tous les jours, au café, faire sa partie de dominos. Seulement, par précaution, tout en essayant de boucher les six, il gardait son fusil tout armé sur ses genoux; et, chaque fois que s'ouvrait la porte de l'établissement, il empoignait son arme et se tenait prêt à faire feu.
Je vous accorde que ce sont là de mauvaises conditions pour méditer une pose savante et infliger une a culotte » à son adversaire. Mais, tout de même, un pays où il n'y a presque pas de voleurs, hein? c'est cela qui nous changerait!
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Une autre vertu des premiers âges, qui s'est conservée intacte en Corse» c'est Thospitalité. Un homme du pays peut traverser Tîle d un bout à l'autre» sans un sou dans sa poche; etii n'a même pas besoin de demander l'hospitalité; on la lui offre. Ce soud que le Corse a de son hôte, — même à l'auberge et quand il paie son écot, — j'en ai moi-même recueilli une preuve, passablement comique, mais touchante quand même.
Voyageant en landau dans la montagne, j'arrive, vers le soir, au gros bourg de Vico, et je me présente à Tunique hôtel de l'endroit, tenu par une respectable demoiselle, qui répondait au nom historique et ronflant de Pozzo di Borgo. Je lui étais recommandé. Elle m'accueille à merveille, me sert un excellent diner; mais la maison étant pleine, — c'était, si j'ai bonne mémoire, la veille du marché, — elle m'annonce que je coucherai en ville, chez son oncle, qui vient, en effet, me chercher après le repas. C'était un vieux paysan à barbe grise, coiffé d'un feutre, vêtu de velours marron, portant — comme tout Corse qui se respecte — son fusil en bandoulière, et qui ne savait pas un mot de français. Il prend ma valise, me guide à travers les ténèbres du village endormi, me mène au fond d'un cul*de-sac, me fait monter au troisième étage d'une maison d'apparence sinistre et m'introduit dans une chambre rustiquement meublée. Puis, après m'avoir jeté un rauque
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buona sera, il sort, et — crici crac! — m'enferme à double cour.
J'étais prisonnier, pour la nuit, dans ce logis inconnu, qui ne ressemblait pas mal à un coupegorge. Ce n'était pas — avouez-le — très rassurant. Mais je suis insouciant de nature, et sans chercher davantage à m'expliquer l'action du bonhomme, je me mis au lit et m'endormis profondément. Au madn, je fus réveillé par un bruit rythmique et, au milieu de la chambre ensoleillée, je vis le vieux Corse, toujours armé de son fusil, qui cirait vigoureusement mes botdnes. Je fis ma toilette; il me reconduisit jusque chez sa nièce; et, quand je demandai à l'aimable demoiselle pourquoi son oncle m'avait ainsi mis sous clef, elle me répondit sans aucun étonnement : « Mais, monsieur, vous lui étiez confié. Il répondait de vous. Sa précaution est toute naturelle. 9
Forte race, en somme, et digne d'esdme, que ces Corses. Ils n'ont qu'un tort, leur rage de venir sur le Continent pour y grignoter quelques miettes du budget. On est pauvre là-bas, je le sais bien ; et d'ailleurs il serait injuste de leur reprocher, plus qu'à d'autres, cette manie des places. Elle est commune à tous les Français, et, dans cent ans d'ici, si les choses vont toujours du même train, le labourage et la moisson seront confiés à des foncdonnaires.
N'importe, si j'étais Corse, je ne quitterais pas
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si Étalement mon beau pays, et, à l'existence triviale et précaire du douanier, du gendarme, du petit employé, je préférerais la noble et libre misère d'un chévrier, nourri de châtaignes, dans File parfumée.
2S mai iSp^m
La Retraite
»L vient d'arriver, dans le inonde littéraire» un événement qui mérite de fixer un moment l'attention.
Un écrivain» qui touche à peine au seuil de la vieillesse et que la faveur du public n'avait nullement abandonné, a fait savoir à ses lecteurs que c'était fini, qu'il déposait sa plume pour toujours, en un mot qu'il prenait sa retraite. M. Hector Malot n'écrira, ne publiera plus rien désormais. Il la déclaré solennellement, dans un assez long morceau, qui, jadis, aurait eu pour titre : <c Adieux à la muse ».
Mais les adieux du romancier sont en prose et
ÇO HON FKANC PAULEU
ne rappellent que de fort loin ce vers de Racan, Tun des plus suaves de la poésie française :
n est temps de jouir des délices du port.
Je disdngue là plutôt l'accent modeste, mais sadsfait, du notable commerçant qui, sentant Tâge venir et ayant acquis une honnête aisance, quitte sagement les affaires. Peut-être eût-il mieux valu ne point proclamer, urbi et orhi, une résoludon si légidme, si naturelle, et se redrer tout simplement à l'anglaise? Ce manque de discrédon — faute très vénielle, d'ailleurs — m'étonne d'autant plus de la part de M. Heaor Malot, qu'il avait été, jusqu'à présent, irréprochable sous ce rapport, menant une vie très digne et très solitaire, fuyant les coteries, dédaignant la réclame.
Hélas I il faut toujours se méfier de l'apparente modesde des gens de lettres, de leur mépris de la gloire et de leur air de n'y pas toucher. M. Malot dent à nous faire remarquer le vide laissé dans nos rangs par son départ, et il nous oblige à mesurer ce vide. Nous sommes persuadés que sa nombreuse et fidèle clientèle le regrettera; nous n'ignorons pas ses solides succès; nous rendons jusdce à son labeur considérable, à son talent consciencieux et robuste. Pourtant, la littérature fi'ançaise, il faut bien le dire, ne perd pas en lui un de ses grands chefs; ce n'est qu'un lieutenantcolonel qui prend sa retraite.
LA HETRAITB 9I
Mais écartons les questions de personnes. L'action d un écrivain qui s'arrête en pleine production, en plein succès, obéissant au seul soud d'éviter la décadence, n'est pas d'une âme médiocre, a quelque chose de noble et d'émouvant. Je dirai même que c'est une action héroïque; et la preuve, c'est qu'elle est fort rare.
Mais un doute s'empare de moL Peut-on renoncer à son art, quand on l'aime? Un spirituel moraliste a dit : c Le châtiment de ceux qui ont tropaimé les femmes, c'estde les aimer toujours. 9 Le supplice n'est-il pas le même, du vieux littérateur qui s'obstine à écrire et à publier? Car, si bonne opinion que nous ayons de nos écrits, nous nous jugeons. Il est impossible que le poète ou le prosateur sur son déclin ne sente pas, pendant son travail, l'impuissance de l'effort, ne s'aperçoive pas du tarissement de sa pensée et de son imagination. Oh! que ce doit être douloureux, cette fuite des idées, cette désertion des mots! Hier, pounant, toute cette armée intellectuelle était sous vos ordres, obéissante et disciplinée; elle manœuvrait docilement, au moindre signe. Et voilà que se tait l'artillerie des verbes, que se débandent les régiments d'épi thètes, les escadrons de métaphores. L'horrible sensadon doit être pa^ reille à celle d'un général, le soir d'une bataille perdue, au milieu d'un sauve-qui-peut.
Eh! oui, mille fois oui! Il serait très sage, très
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raisonnable de jeter la plume dès qu'on la sent un peu lourde dans sa main, de ne pas attendre rheuredes défiiillances. Mab un homme de lettres digne de ce nom n'a pas d'autre goût que les lettres. S'il n'écrit plus, que voulez-vous qu'il de» vienne? En lui supposant des rentes, croyez-vous qu'il puisse se résigner à l'existence imbécile d'un vieux rentier, qui fait sa manille au café, en hiver, pêche à la ligne, en été, et tapote le baromètre tous les matins pour savoir s'il Êiut prendre un parapluie? Allons donci Rien ne pourra lui ôter l'envie de mettre du noir sur du blanc. Car on l'a dans le sang, ce besoin-là.
Aujourd'hui, moi qui vous parle, je suis souf> frantet fiévreux, et, de plus, me voici encore une fois en retard pour cet article. J'en ai écrit les premières lignes avec peine et sujédon, comme disent, dans leurs mémoires de travaux, les entrepreneurs de bâdsse. Eh bieni c'est fini. Déjà, je me reprends à l'amusement de couvrir ma page; et, ce soir, quand on m'apportera les épreuves, j'aurai une demi-heure d'innocente volupté à respirer l'odeur à la fois aigre et fade que produit la combinabon du papier humide et de l'encre firaîche, à faire la chasse aux <k coquilles d, à changer un mot par-ci par-là, à donner le dernier coup de peigne. Et, demain marin, quand je ferai sauter la bande du Journal^ un nouveau plaisir m'est encore réservé, celui de voir mes deux co-
LA KETKAITB Ç)
lonnes en première page, imprimées en c neuf », avec ma signature en caractère gras. Et je vous défends de vous moquer de moi. Qu'y a-t-il de moins ridicule qu'un ouvrier qui aime son état?
Que dites-vous? Que je devrais être blasé? Je le suis, en effet, sur pas mal de choses. J'ai trop lu, par exemple; et c'est tout au plus, à présent, si trois ou quatre volumes par an me donnent la secousse de l'inattendu. Le théâtre aussi a perdu pour moi son prestige, et tout de suite je m'aperçois que le jeune-premier parle du nez et que l'ingénue doit avoir un fils en mathématiques spéciales (dasse des vétérans). Que me reste-t-il? Pas grand'chose. La cigarette, la conversation; — et voici que je sens s'approcher — avec désespoir, d'ailleurs — le temps où la vertu de Sdpion me deviendra très facile. Blasé, soit; mais pas sur la joie honnête et permise de faire de la c copie ».
Tout de même, la question se pose. L'homme de lettres doit-il songer à la retraite?
J'ai, dans le jardin de mon asile de campagne, un vieux poirier qui fait peine à voir. Son tronc fendu, crevassé, est rongé de chancres, de gommes malsaines. La plupart de ses branches sont mortes ; deux ou trois seulement donnent, en avril, quelques maigres fleurs, en mai, des feuilles sèches et noirâtres. Pourtant, à l'automne, l'affreux vieillard m'offre encore ses dernières poires, racornies, dures comme pierres, immangeables. Il faut,
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oomme nuù, pousser jusqu'à la supersdcioii le fespecc des vieilles cboses, pour avoir épai^gné cet arbfe, donc la sénîle laideur attriste le verger. Devant lui, je songe quelquefois à Tagonie intellectuelle du poète caduc et ne produisant plus que des fruits ratés et difformes; et alors, je veux que ce cadavre de p<nrier disparaisse.
c Par ici» jardinier, prends ta hache. Il nous faut du bois mort, sous le hangar, pour les flambées du soir, au prodiain oaobre. »
J'hésite pourtant. L'ordre cruel expire toujours sur mes lèvres; et, depuis plusieurs années, je laisse la vieille souche épuiser sa dernière goutte de sève, je recueille sa récolte hideuse.
Et j'ai raison. C'est le même scrupule qui m'enpécherait d'accabler d'une ironie, qui me ferait même louer d'un pieux mensonge l'oeuvre mal venue d'un vieil écrivain. A coup sûr, il eût mieux fait de ne pas s'attarder, d'entendre sonner le couvre-feu. Mais que sait-on? Peut-être a-t-il encore besoin de travailler pour vivre, malgré ses succès d'autrefois, l'homme de plume? S'il a vécu par le cœur et par l'imaginarion, s'il a été généreux et prodigue, — c'est dans l'ordre, — sa fin doit être précaire et laborieuse.
Un de mes amis m'a raconté que, vers la fin du second Empire, ayant affaire au Terit Journal, que venait de fonder Polydore Millaud, U remarqua, dans l'antichambre oh stationnaient de nombreux
LA KETKAITE Çf
soUidceurs, un grand et lugubre vieillard» en redingote râpée, assis sur une chaise, dans une acdtude anguleuse de sauterelle, et tenant son chapeau gras sur ses genoux, avec un geste de pauvre. La feuille d'audience était, ce jour-là, très chargée, et le maigre bonhomme attendit longtemps son tour, sans que personne fit attendon à lui. Enfin, le domesdque, qui introduisait les visiteurs, l'appela tout haut par son nom :
a Monsieur de Lamartine. »
C'était l'immense poète, l'ancien maître de la France, qui venait proposer sa a copie d dépréciée au directeur de la feuille populaire, et lui demander aussi, sans doute, une pedte avance.
Vous frémissez de pidé ? Que n'avait-il, le pauvre homme degénie, réformé sa vie en temps udle, payé ses dettes, purgé les hypothèques de SaintrPoint?
Taisez-vous donci Devant la satisfaction d'un négociant de lettres qui ferme boutique après fortune faite, j'admire, moi, cette fin abominable du vieux Pégase attelé à un fiacre et mourant dans le brancard. Lamardne, dites-vous, a galvaudé sa plume, noyé sa gloire dans le fatras de ses derniers écrits. Qu'importe? Infaillible abeille, l'admiradon de la postérité ne s'y trompe pas et ne se pose que sur les chefs-d'œuvre.
}o mai z8pS'
^@^BIS!^gfê«gSiSSI
Pour un Buste
ti 7 a, dît Hamlet, quelque chose de pourri dans l'État de Danemark. »
Cette citation bien connue de Shakespeare m'a trotté par la cervelle, l'autre jour, dans le train de banlieue qui m'emportait, pour tout l'été, vers ma retraite champêtre. Il est vrai que j'avais pris les journaux à la gare et que j'y avais lu le compte rendu de l'interpellation sur les Chemins de fer du Sud. Ohl soyez tranquilles. Nous sommes écœurés de scandales, et je n'ai pas l'intention d'insister sur celui-ci, lequel, d'ailleurs, comparé à ceux d'il y a deux ans, n'est que de la petite bière et n'a pas fait plus d'effet qu'une chandelle romaine en retard éclatant après le bouquet d'un feu d'artifice.
FOUR UN BUSTI 97
Nous sommes blasés, je le répète, et nous avons perdu, en pareille matière, jusqu'à la fa* culte de l'étonnement. Quand on nous a appris que plusieurs hommes politiques — déjà nommés, comme disent les palmarès — étaient mêlés à cette opéradon véreuse, nous avons haussé les épaules en murmurant : « Naturellement! ]» et nous sommes allés à nos pedtes affaires. Nous ne nous troublons plus pour si peu ; et notre indifférence égale celle du fameux grammairien, l'abbé de Dangeau, qui, apprenant le désastre de Malpkquet, se bornait à répondre : « C'est très fâcheux, sans doute; mais tout cela n'empêche pas que j'aie, dans mon tiroir, deux cents verbes bien conjugués. »
Pas un instant non plus, nous ne nous sommes bercés de l'espoir que l'interpellation aurait le moindre résultat et qu'on ferait enfin la chasse aux fripons. Instruits par l'expérience, nous avons perdu les illusions d'un autre âge. Nous savons fort bien que l'égalité devant la loi, dès que la politique est en jeu, n'existe plus. Nous voyons briller le ruban et même la rosette rouge à certaines boutonnières, pour lesquelles on devrait créer une disdnction spéciale qui serait précisément le contraire de la Légion d'honneur, tandis que, l'autre jour, les tribunaux ont cassé de son grade de chevalier, gagné sur le champ de bataille, un pauvre diable de vieux soldat, qui
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avait braconné deux ou crois lapins; et ces énormitës ne nous indignent plus. A quoi bon envoyer de nouveau des hommes polidques en villégiature à Mazas? Le budget des prisons est déjà bien assez lourd; et Ton prétend justement que, cette année, les haricots seront hors de prix.
L'accès de vertu» d'ailleurs suspect, qui a poussé, l'autre jour, radicaux et socialistes à la tribune, a donc raté; et l'opinion ne s'en est nullement émue. Il n'est pourtant pas inutile de signaler, dans cette discussion, le système de défense adopté par l'un des politiciens mis en cause ; car il est absolument nouveau et il va sans doute établir un précédent.
c Eh bien, oui, — a dit, ou à peu près, l'ancien panamiste avec une désinvolture charmante, -^ oui, je fais des affaires, et les affaires qui me plaisent, et je gagne de l'argent comme bon me semble, et cela ne vous regarde pas. Et je suis encore trop bon de consacrer quelques heures de mon précieux temps et une parde de mes hautes capacités à vous aider à bâcler des lois. C'est, de ma part, un sacrifice, et vous devriez me remercier. Pendant que, dans cette enceinte, moyennant une indemnité qui représente à peine mes timbres-poste, je vous apporte mes lumières sur les rabins secs ou sur les bouilleurs de cru, sachez que je manque d'excellentes occasions de tripoter et d'arrondir ma fortune. Vous croyez
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que je dens à la vie politique? Pas du tout. J'y perds; et, si vous étiez justes, loin de faire les dégoûtés, vous me féliciteriez de mon patriotisme et de mon désintéressement. »
Ce discours — donc j'exagère à peine les termes — n'a d'ailleurs soulevé que de rares protestations. On a plutôt admiré l'aplomb, « l'estomac » de l'orateur; car les effrontés sont à la mode. Tout cela est bien vilain, n'est-il pas vrai? et le mot d'Hamlet s'applique à merveille au monde parlementaire. Il y a là quelque chose de pourri, décidément.
Pour combattre l'odeur de faisandé qui me poursuit toujours après la lecture d'une séance de la Chambre, je m'installe devant les roses nouvelles de mon jardin avec un volume âgé de quarante ans et plus, les Scènes de la vie de Sohime. Le remède est bon. Jeunes fleurs et vieux livre ont le même parfum de printemps.
Henri Miirger est un peu oublié, et je n'aurais pas songé à le relire, je l'avoue, sans l'aimable visite de quelques étudiants, qui sont venus m'intéresser à leur projet d'élever, dans le jardin du Luxembourg, un modeste monument à ce poète de l'amour et de la jeunesse.
C'est une excellente idée, et j'ai tout de suite promis mon concours. Il y a deux ans, nous avons installé, parmi les lilas, l'image de notre cher Banville. Celle de Leconte de Lisle y aura
lOO MON FRANC FARLIR
bientôt sa place. Mettons-y Miirger, d'autres encore.
Créons, dans ces verdures, ce qu'ont les Anglais sous la nef de Westminster, le c coin des poètes ». Dans notre pays, que les haines politiques ou religieuses rendent, hélas I iconoclaste par accès et où les statues triomphales ne sont jamais bien solides, on respectera du moins ces édicules érigés en souvenir d'esprits charmeurs et bienfaisants. Nous le savons par expérience. La colonne du conquérant est moins ferme sur sa base que le buste du poète.
Miirger mérite l'honneur que veulent lui faire ces jeunes gens du Quarder Ladn. Je me rappelle que, jadis, dans le cénacle parnassien, nous n'érions pas tout à fait justes pour l'auteur de la Vie de Tohime. La forme de ses vers — un peu molle et incertaine — ne nous contentait pas; et j'entends encore les plaisanteries de mon cher ami Catulle Mendès à propos de cette image, assez malheureuse, en effet :
Et si tu frappais à ma porte, Mon cœur, Musette, irait f ouvrir.
Nous avions tort. Si le style de Miirger n'est pas exempt de manière et d'affiéterie, ce défaut se rachète, chez lui, par des dons très originaux et très naturels de sensibilité, d'esprit et de grâce. Et puis — rare mérite — il est un sincère amoureux.
POUR UN BUSTE lOI
N'est-ce pas dans une page d'Anatole France que j'ai lu cette jolie pensée : « La principale fonction des poètes» c'est qu'ils aident à aimer! )» Miirger a rendu ce service sentimental à tout jeune homme ayant le cœur délicat, mais né près du peuple et débutant par d'humbles amours.
La folle et volage Musette, la douce, maladive et touchante Mimi sont des créations délicieuses. Mes contemporains et moi, — je ne parle, bien entendu, que des pauvres, — nous n'avons eu d'abord pour amies que des femmes qui leur ressemblaient. Elles nous ont aimés — et trompés — et nous fûmes pour elles, conmie le bon Miirger, très tendres et très indulgents. C'est lui qui nous fit comprendre que ce^ pauvres filles étaient encore bien généreuses de nous aimer un peu, que dis-je? de nous « préférer », malgré notre misère, et qui nous enseigna à recevoir Musette à bras ouverts, sans jaloux amour-propre et sans reproches injustes, quand elle revenait à nous, et à couvrir des larmes et des baisers du pardon celle qu'il appelle si gentiment c Muse de l'infi-
déUté D.
Us m'ont fait plaisir, ils m'ont rajeuni pour une heure, ces jeunes gens qui veulent rendre hommage à Henri Miirger. L'auteur du monument, le sculpteur Bouillon, m'a montré sa maquette, qui m'a beaucoup plu. Un socle enguirlandé de roses et, dessus, le buste du poète, très
ressemblant, chauve et mélancolique. Vous le voyez, c'est bien simple : et l'artiste ne veut être payé qu'en gloire. Pourtant, la somme nécessaire pour le travail matériel n'est pas encore tout à fait réunie.
J'ai souscrit. Faites-en autant, vous tous qui n'étiez riches, à vingt ans, que de poésie et d'amour, vous qui avez cueilli les fraises des bois avec une Musette, vous qui avez pleuré sur la main maigre et fiévreuse d'une Mimi agonisante I Souscrivez vite ; et le poète des amours pauvres triomphera dans le Luxembourg, avant que soient fanées les dernières roses de la belle saison!
Pour moi, je songe qu'un de ces poUdciens dont la dernière honte fne remuait la bile tout à l'heure, mourra demain peut-être et qu'on voudra qu'il se dresse en airain dans sa ville natale. Alors, n'ayez pas peur, grâce à la niaiserie et à la mauvaise foi d'un parti, les listes de souscriptions seront immédiatement couvertes. Mais, quand il s'agit d'avoir un peu de bronze et de pierre pour honorer la mémoire d'un charmant poète, il faut tendre la main.
Eh bieni jela tends.
6 juin z8^S'
L'Impôt sur les Célibataires
r ^gk E voudrais donner mon modeste avis J x^ sur l'impôt qui menace les célibataires. ^^^ Mais j'ai bien peur que les gens mariés ne me coupent tout de suite la parole avec fureur. Je les entends déjà d'ici.
« Vous êtes un vieux garçon. Vous ne pouvez être juge et partie. Vous n'avez pas voix délibé* rante. L'homme qui s'attarde dans le célibat est un égoïste, un inutile, un jouisseur, un être immoral. Comme le coucou, il dépose ses œufs dans le nid des autres. Il s'affranchit des devoirs les plus essentiels, il mange à lui tout seul la part de plusieurs; il est une non-valeur sociale. Qu'on le taxe, et raidel Le projet de loi est excellent, et nous espérons bien qu'il sera voté, i»
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Tout beau, messieurs les époux! Moins de violence, je vous en prie! Prenez garde! On pourrait croire, à la passion haineuse que vous apportez dans le débat, que vous nous enviez et que vous en avez par-dessus les oreilles, de votre bonheur conjugal et de vos joies de père de fiunille! Je me rappelle la profonde maxime de La Rochefoucauld : « Il est de bons mariages; il n'en est pas de délicieux. » Modérez donc vos transports, et laissez-moi pousser mon venin.
D'abord, l'impôt ne sera pas voté — ou bien passons vite une couche de badigeon sur le premier mot de la devise qui orne nos murailles. S'il me faut payer pour rester garçon, ou, du moins, si l'on m'oblige à donner au percepteur
— qui pourra ne pas les admettre — les raisons qui m'empêchent de convoler en justes noces,
— j'en suis bien fâché, — mais les droits de l'homme sont dans le troisième dessous. Naguère, dans les pays d'esclaves, le commandeur accouplait, à sa guise, sous le nerf de bœuf, les noirs et les négresses; et le seigneur russe mariait aussi, le knout en main, ses serfs, selon sa fantaisie; mais ces abominations, grâce au Ciel, n'existent plus.
Notre République athénienne veut-elle en revenir là? Cet impôt humiliant et vexatoire, frappant une classe très nombreuse de Français, ne serait qu'une forme atténuée de mesures aux-
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quelles on a renoncé dans les steppes de Russie et dans les plantations de canne à sucre.
Ahl elle va bien, la liberté! Elle est jolie, la démocratie indulgente et paternelle I On nous imposera, un de ces jours» le vote obligatoire, et plus tard, sans doute, le mariage à coups de bâton, comme dans Molière. En attendant, si tu prétends dormir seul, il faut passer à la caisse, mon bonhomme I Ahl un tyran, s'il vous plaît, un Néron, un Nabuchodonosor, mais qui ait le sens commun et qui ne permette même pas la discussion de pareilles insanités I
Savez-vous que je suis un peu inquiet et que les articles sur la question, qui me sont tombés sous les yeux, à droite et à gauche, m'ont désagréablement étonné? La plupart, j'en conviens, ne montrent que peu de confiance dans le succès du projet de loi. Mais, nulle part, je n'ai lu qu'il constituait un absurde attentat contre un droit naturel et élémentaire. En général, on s'est contenté de décrire les délices du foyer et de la famille et de déclarer que le vieux garçon était suffisamment puni par sa solitude, mais sans demander contre lui d'autres châtiments. Seulement, on déclarait toujours bien haut qu'il avait été très coupable en ne se mariant pas, et toujours on prêtait à son abstention les modfs les plus bas, principalement Tégoïsme et la débauche.
Voyons, ce n'est pas sérieux. Est-ce un procédé
loyal de représenter tout célibataire comme un personnage de Forain, un satyre du trottoir nocturne, rodant sans cesse devant la devanture des magasins de modes et guettant la sortie des trotdns? Le type existe, je n'en disconviens pas, et il est fort répugnant. Mais — dites-moi — tous les hommes mariés sont-ils vertueux et monogames? Combien d'austères bourgeois, à cheval sur les principes devant leur femme et leurs enfants et se gargarisant, dans tous leurs discours, de la morale la plus sonore, vont chercher honteusement, loin du nid conjugal,
De Tamour sans scandale et du ùlaisir smu peur.
Chez le célibataire, qui n'a pas un intérêt ca- , pital à cacher ses fredaines, le vice est plus apparent, soit; et c'est d'un mauvais exemple. Mais, si les cyniques me dégoûtent, les hypocrites me font horreur. Ne sait-on pas que les libertins, mariés ou non, sont presque tous incurables? Le fait de se présenter, en compagnie d'une jeune personne coiffée de fleurs d'oranger, devant un monsieur ceinturé de soie tricolore, est un remède ineflicace contre les folies de la chair. Le Code, qui est, en cette matière, une forte école de scepticisme, ne tient pas compte, sinon dans des circonstances particulièrement graves, de l'adultère masculin; et, malgré la loi, beaucoup
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d'hommes mariés pradquenc Tamour ancillaire et se constituent un petit harem. Rappelez-vous la phrase si souvent prononcée entre commères : ce Cette pauvre madame une telle ne peut pas garder une bonne. 9
Laissons ces mrpimdes, et, parce qu'un homme vit dans le célibat, ne l'accusons pas gratuitement de n'avoir pris ce parri que pour se livrer à de plus libres débauches.
La plupart du temps, c'est, au contraire, un obstacle fort respectable qui l'a obligé de lutter contre l'instinct, si impérieux pounant, de se choisir une compagne, de se survivre dans une descendance. J'ai interrogé bien des vieux garçons. Presque tous m'ont donné de leur célibat une raison très légitime, et souvent très douloureuse. C'était la misère, la mauvaise santé, une grande peine de cœur, un devoir. L'un soutenait du produit de son travail ses proches parents sans ressources, une mère pauvre et veuve, des sœurs non mariées; l'autre, jusqu'au delà de l'âge mûr, ne gagnait qu'à peine son pain et ne s'est pas cru le droit d'associer une femme à son existence chérive et précaire, de faire souche de misérables. Celui-ci avait aimé sans parvenir à faire partager son sentiment, avait été rebuté par la seule qu'il eût souhaitée pour épouse. Celui-là, plus à plaindre encore, savait qu'il charriait dans son sang les germes d'un mal héréditaire, et fré-
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missait à la pensée qu'il naîtrait de lui des innocents condamnés à la souffrance.
Prétendez-vous, ô bâdeurs de lois, stigmatiser ces malheureux de votre impôt ridicule, les mettre à l'amende comme des coupables, ou bien faudra-t-il qu'ils fiissent valoir leurs cas d'exempdon? Exigerez-vous qu'ils comparaissent devant un fonctionnaire spécial pour lui avouer leur honte ou leur chagrin intime, lui raconter leurs drames de fiunille, lui montrer leur plaie secrète ou leur cœur brisé ? Instituerez-vous un jury de psychologues pour apprécier les ravages sentimentaux, une commission médicale qui s'assurera que le contribuable est, pour de bon, scrofîileux ou épileptique?
Allons I vous voyez bien que votre projet d'impôt est grotesque.
Une fois de plus, nous touchons ici du doigt l'erreur démocratique et jacobine, qui veut réformer les mœurs par lois et décrets. S'il y a tant de célibataires, c'est parce que, dans la société moderne, l'existence d'un chacun devient toujours plus difficile, plus coûteuse et plus compliquée; et le nouvel impôt n'y changerait rien. Prenons un exemple. Il n'y a, pour ainsi dire, pas d'ouvrier dont le salaire suffise à entretenir une ménagère et des enfants; et, s'il épouse une femme qui travaille de son côté, plus de ménage, plus de famille. Il ne s'agit pas de faire des
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phrases sur les foyers et sur les berceaux. Un ouvrier qui recule devant une perspective de misère certaine pour lui et les siens, et qui reste garçon, est simplement raisonnable. Le projet de loi propose, contre lui, l'impôt — d'ailleurs excessif — de dix jours de travail. Cinquante ou soixante francs, c'est énorme. Cependant il les paiera; car cet homme de bon sens sait fort bien que Tétat de mariage lui coûterait beaucoup plus cher. Et vous n'obtiendrez pas une famille de plus» et vous ne verrez nullement décroître, dans les statistiques, le total des enfants naturels.
Inutile, l'impôt sera, de plus, inique, et à tous les degrés de l'échelle. Il épargnera, sur son très honorable titre d'époux et de père, l'intrigant qui aura a tombé » une héridère, et il atteindra, au contraire, le gentilhomme ou simplement l'homme d'honneur qui n'aura pas voulu trafiquer de son nom ou de sa personne. Tenez I ce sont plutôt les dots qu'il faudrait frapper d'un impôt, et, pour favoriser les hyménées, attaquez, si vous l'osez, le honteux usage qu'ont les jeunes gens de se vendre et les chefs de famille de se procurer un gendre comme on achète u» taureau sur le champ de foire. De là, de l'ignoble question d'argent, viennent tant d'unions malheureuses, d'adultères, de divorces, de scandales de toutes sortes. Législateurs, encouragez les mariages sans dot. Toutes les filles vous béniront.
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Quant aux célibataires, si vous avez absolument besoin de leur argent pour boucher un des trous de cette gigantesque écumoire qui s'appelle le budget, taxes-les, après tout. Ils paieront, en haussant les épaules. Mais, sachez-le bien, vous frappez des infortunés, qui ne sont nullement responsables de leur malheur. Sauf quelques très rares amants de la solitude, — et ce n'est pas un crime, -~ tous les vieux garçons ont, un jour, fait ce beau rêve, qui est celui de tous les hommes : « Aimer la même femme, pendant toute la vie, et mourir, le plus tard possible, comme un vieillard de Greuze, en bénissant des petitsenfants ». Mais la destinée n'est pas si commode, du moins, pour les délicats. S'ils n'ont pas réalisé leur idéal d'amour et de famille, croyez-moi, ce n'est pas leur faute. Celui qui écrit ces lignes — tout en gardant son secret — a le droit de parler ainsi. En ce moment même, il sent, au fond de son vieux cœur, se rouvrir et saigner une très ancienne cicatrice, et, si l'impôt était voté, chaque quittance des contributions lui rappellerait un des plus gros chagrins de sa vie.
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> I peu agréable que soit la vie, en cet absurde été que nous allons probablement passer au coin de notre feu, elle m'est encore chère, je l'avoue, et je n'ai aucune envie de me faire écharper par les esthètes. Cependant, je ne puis résister au désir qui me travaille, et je les supplie, en y mettant toutes les formes qu'on voudra, de nous accorder une trêve — une simple trêve --—pendant laquelle il ne serait plus question de Botticelli ni de Bume Jones. A Dieu ne plaise que j'aie l'imprudence de risquer la moindre parole irrévérencieuse contre ces deux peintres, pas plus contre le vieuxmaître que contre l'artiste contemporain I N'ayant d'eux et de leurs
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œuvres qu'une connaissance très imparfaite, — comme la plupart des gens qui en parlent, d'ailleurs, — j'admire de confiance; et, si je souhaite quelque répit à l'enthousiasme exclusif qu'ils soulèvent depuis quelques années, c'est uniquement pour donner le tempsdepasser àla mode, adoptée par beaucoup de femmes, de ces affreux bandeaux qui n'en finissent plus, et qui, collés aux joues, cachent tout à fait les oreilles.
L'autre jour, assis à la terrasse d'un cafë de la rue Médids, j'ai regardé le défilé des jeunes personnes du Quartier Latin. Triomphez, ô quatrocendstes I Pendant un quart d'heure, je n'ai pas vu un seul bout d'oreille, pas seulement la queue d'une, comme dit la chanson.
Je vous assure, mesdemoiselles, qu'une joHe oreille est pourtant bonne à montrer. Je n'ai malheureusement plus l'âge de vos amoureux pour y couler de tendres paroles; mais j'aime à voir, en ardste, s'ouvrir, parmi les algues onduleuses de la chevelure, ce frais coquill^e de chair. Est-ce que, par hasard, mes mignonnes, vous n'auriez pour amants que des cridques d'art? Vos bandeaux longs et plats sont peut-être très esthétiques; mais — croyez-en un vieil amateur — cela ne vous va pas du tout. Et puis, entre nous, — ne vous fâchez pas, mes amours, — vous n'avez pas une physionomie assez quinzième siède. Pour risquer les bandeaux à la Botdcelii, il faut des innocences
dans le regard, des sensualités dans le sourire, un tas de rêves et de mystères, de quoi faire de la a copie :» jusqu'à demain. Un peu de franchise I Avouez que l'idée ne vient pas de vous, que vous avez rencontré un <c type » en cravate mil huit cent trente qui vous a donné le conseil de vous coiffer comme cela. Mais vous n'êtes pas moyenâgeuses pour deux sous, et, avec ces bandeaux lugubres, soyez*en certaines, vous gâtez vos minois chiffonnés de Parisiennes, vos gentils museaux de trottins.
Cet accès de botticellisme, qui porte les grisettes à s'allonger l'ovale du visage, est un signe des temps, comme diraient les gens graves. Il correspond à un état d'esprit, aujourd'hui très répandu, et qui est en train de pervertir un grand nombre de nos contemporains. A tout prix, on ne veut pas être confondu avec un Philistin ou — comme dit énergiquement l'argot moderne — avec un c mufle ». Le moindre bourgeois prétend désormais au titre de dilettante. Mais, comme il n'a pas, en ces matières difficiles, de goût spécial, de préférence personnelle, il accepte avec obéissance le dernier caprice de la mode, il répond passivement à l'appel du dernier cri, il s'embarque, sans dire <c ouf», sur le dernier bateau. Bien vite, le plus ordinairement, la mode change, le cri s'éteint, le bateau fait naufrage. Qu'importe ! Le faux artiste, le snob, en est quitte pour changer d'avis,
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pour demander le nouveau mot d'ordre et se conformer à la consigne la plus récente.
Il joue, dans la vie, ce qu'on appelle au théâtre un rôle à travestissements, et il change d'âme comme l'acteur change de perruque. En très peu de temps, il a eu successivement l'âme russe, l'âme belge, l'âme Scandinave. Pour le moment, il attend que le Val d'Andorre nous donne un second Shakespeareou qu'un autre Hugo nous soit fbum par la République de Saint-Marin. Quant au génie français, le snob l'a en horreur, bien entendu, et n'admet, dans cet ordre d'idées, que de rares exceptions. Récemment, par exemple, il était tout feu tout flamme pour Racine, — ô surprise! — mais pour un Racine, selon la critique d'hier, auteur de la seule "Bérénice ou à peu près, psychologue rafliné et coupeur de cheveux en quatre, lequel Racine n'a que très peu de ressemblance avec celui de la réalité, gros garçon à l'œil dur, grand poète, mais mauvais coucheur, confrère envieux, souple courtisan, qui débuta en viveur et finit en dévot.
Ce que désire avant tout le snob, c'est qu'on le remarque à l'avant-garde. Il est de toutes les avant-gardes. Seulement, de temps en temps, il se retourne et s'aperçoit qu'il n'y a plus d'armée derrière lui. Alors, sans scrupules ni transitions, il passe à l'ennemi et recommence. Abonné du défunt Théâtre-Libre, il fut naguère réaliste, pes-
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simiste, exigea du c cruel » et même du dégoûtant, applaudit à tout rompre les pièces rosses, les drames amers. Maintenant, c'est fini. Il lui faut du compliqué ou du mystique. Il est amoureux des dames d'Ibsen, plus détraquées, aussi chimé* riques et moins séduisantes que leurs aînées, les héroïnes de George Sand, ou bien il se passionne pour des cabots grimés en Jésus-Christ.
Parfois, un malheur lui arrive. Il fait une « gaffe ]» énorme. Il déclare qu'il a senti passer le souffle dTschyle dans un « mélo » quelconque venu d'Outre-Rhin. En vain les journaux allemands signalent son erreur et lui disent que ce qu'il prend pour une rose est considéré là-bas comme un navet; le snob n'en démord pas, tant est incorrigible son amour pour la littérature d'importation. A l'heure qu'il est, il s'excite sur d'Annunzio, sans s'apercevoir que le talent —'très grand, d'ailleurs — du romancier italien est surtout fait d'assimilation, que l'auteur d*Ilpiacere est un profiteur et qu'il nous ressert du Zola, du Bourget et du Maupassant.
Mais c'est surtout en faveur des poètes étrangers que le snob, dans son enthousiasme, est pareil à un lion furieux. C'est à peine s'il a lu d'eux quelques fragments traduits; car, comme la plupart de ses concitoyens, il n'en sait pas plus long que le Sganarelle du éMariage forci et de toutes les langues de l'Europe, il ne connaît que la vul-
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gaire et la macemelle. Cependant — chose merveilleuse I — il esc feiré à glace sur les lakistes, et vous jureriez qu'il a toujours un Shelley sur sa table de nuit. Quant aux poètes de son temps et de son pays, il les méprise et n'a, dans sa bibliothèque, qu'un certain nombre de volumes dus aux plus extravagants de nos symbolistes, — toujours Favant-gardel — volumes de formats singuliers, carrés, oblongs, ayant un faux air d'album oi\ d'eucologe, pleins de pages blanches et de fauxtitres, du reste, et dont les vers, trop longs ou trop courts, offrent de si étranges combinaisons typographiques qu'on se demande s'ils n'ont pas la prétention de représenter un objet quelconque, — un verre à patte ou une croix de la Légion d'honneur.
En musique, comme vous savez, nous vivons sous le régime de la terreur wagnérienne. Le snob, tout naturellement, est un des pires jacobins, un des plus farouches sans-culottes de la chose. Si un imprudent compositeur ose risquer une mélodie, il court le dénoncer au Comité de Salut public, l'expédie à la guillotine et danse autour de l'échafaud en chantant le Ça ira.
Vous avez déjà deviné qu'en peinture le snob est tout ce qu'il y a de plus c Champ de Mars ». Cette année, pourtant, il n'a pas été satisfait de sa visite, a trouvé le Salon c inférieur à celui de l'année dernière » et s'est plaint qu'il n'y eût pas.
dans Tensembie, assez de violet. Seuls, un bœuf jaune citron et une dame flamme de punch ont obtenu son suffrage.
En politique, il était, hier, anarchiste, mais c'était plutôt par peur.
Si vous voulez voir passer sous vos yeux quelques variétés de l'espèce, lisez les Kamtchatka, la brave et joyeuse satire où Léon Daudet vient de bâtonner tous ces farceurs-là, comme au dénouement des Tricieuses. Vous rirez, vous vous amuserez, certes, — le livre est plein d'esprit, — mais votre sensation définitive sera plutôt triste. Car, hélas! l'auteur vous fera toucher du doigt cette pénible vérité, quel'insincérité de l'esprit finit par se communiquer au cœur, que la sottise est sœur de la méchanceté et que, souvent, dans un poseur il y a le germe d'un scélérat.
Moi, dans cette page légère, je ne prétends silhouetter qu'un type de snob, — de oc Kamtchatka », si l'on veut, — à peu près inoffensif, le bourgeois perverti par le dilettantisme. Tout en me moquant de lui, j'ai presque envie de le plaindre; car son ridicule ne le rend pas heureux. Il fait semblant d'être dupe de tous les charlatans de littérature et d'art, mais, au fond, il s'ennuie. Le dindon de Florian, qui regarde dans la lanterne magique que le singe oublie d'allumer, dit bien, par vanité, qu'il voit quelque chose; mais il ne voit rien, et c'est à ce moment même qu'il se reconnaît pour
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un dindon. Et puis, lutter constamment contre sa nature» se mentir toujours à soi*même, c'est très fatigant, c'est insupportable, à la longue.
Je connais un de ces infortunés, qui est au bout de ses forces. Il s'est aperçu — voÛà pas mal de temps déjà — que les goûts qu'il s'était donnés artificiellement ne lui procuraient aucun plaisir. Il n'ouvre plus les ouvrages décadents, bien reliés derrière la vitrine, et s'avoue qu'il n'y a jamais rien compris. Il bâille à l'Opéra, les soirs de Valkyrie; et les deux paysages d'un uchiste de ses amis, principal ornement de son cabinet, — un coucher de soleil qui ressemble à un œuf sur le plat et une forêt d'automne qui rappelle le macaroni au gratin, — lui soulèvent le coeur. Au plus indme de son être — il ne peut plus se le dissimuler — se révolte et proteste un irréducrible bourgeois, qui aime les airs à roulades, les livres où l'on raconte une histoire, et qui a été charmé par le tableau célèbre : Enfin, seuls I
Il est vaniteux. Par respect humain, devant la galerie, il ne convient pas de son erreur, il continue à être violemment pour le c dernier cri d, et je ne serais pas étonné qu'il eût obligé sa maîtresse à porter des bandeaux à la Botticelli. Seulement, il sadsfait ses vraies passions, en secret et à la hâte, comme un collégien qui fume dans les cabinets. La nuit, jusqu'à deux heures du matin, il dévore des romans de cape et d'épée. Souvent,
d'une armoire fermée à triple cour, il tire un carton bourré de chromos et les feuillette avec délices; et quelquefois, le chapeau sur les yeux, le collet du paletot relevé, il se glisse furtivement, comme on entre dans un mauvais lieu, au fond d'une baignoire grillée de TOpéra-Comique; et là, avec une joie monstrueuse, il assiste, d'un bout à l'autre, à une représentation du Domina noir.
20 juin 189s*
Après les Fêtes de Kiel
I EPUis ce madn, l'orage se prépare. Le soleil pique. Du del, blanc et immobile, tombe une lourde chaleur, une atmosphère d'étuve. C'est un bain qui chauffe, comme disent les bonnes femmes.
Cependant, malgré l'étouffante journée, je me sens plus leste que d'habitude, j'éprouve comme un soulagement. C'est que le pavillon français ne flotte plus dans la rade de Kiel; c'est que nos vaisseaux ont appareillé sans incident.
N'est-ce pas que vous êtes comme moi et que vous avez tous un poids de moins sur le cœur?
Je ne m'y connais guère en polidque et en diplomatie. Je ne veux pas examiner si nous étions obligés ou non d'aller tirer devant Guillaume II