‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 18 sur 66 · APRÈS LES FÊTES DE KIEL · texte numérisé non relu

APRÈS LES FÊTES DE KIEL

quelques coups de canon de politesse; j'publie tout ce qui s'est dit dans les salons et dans les brasseries, autoui des tasses de thé ou devant les bocks, pour ou contre notre présence aux fêtes de Kiel. Je n'ai que mon instinct, et le voici. Tant que l'escadre française a été là-bas, j'ai mal res* pire, je me suis senti — oui, physiquement — mal à mon aise. J'étais obsédé, opprimé, par une sensadon très pénible, faite de beaucoup d'angoisse et d'un peu de honte. Le mot c alliance », prononcé en plein Parlement, les courtoisies navales de la Russie, le cordon de Saint-André remis en grande cérémonie au Président de la République, ne me consolaient ni ne me rassuraient. Notre drapeau était là-bas, voilà tout; et j'en souffrais, et cela me faisait mal.

Maintenant, c'est fini. Nous rentrons chez nous, nos marins font route vers leur port d'attache . Ils ont été reçus froidement — tant mieux — et je suis bien sûr qu'ils se sont tenus, eux aussi, sur la plus stricte réserve, qu'ils n'ont fait que le minimum des salutations. Tout est bien ainsi. Il n'y a rien de changé. L'essentiel, c'est que cette inutile parade soit terminée.

Et je dis: Ouf!

Hier même, comme j'exprimais ces sentiments devant un jeune and qui passait la journée avec moi dans ma maison des champs, je vis bien qu'il en était étonné. S'il ne m'a pas appelé vieille ga-

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nachc^ c'est qu'il est fort bien élevé; nuds je suis convaincu qu'il pensait à quelque chose dans ce goût-là et que je lui fidsais un peu Teffet d'un chauvin du temps de Louis-Philippe» protestant, vingc-dnq ans après Waterloo, contre les traités de i8if.

Hélas I c'est assez naturel. Le temps a fait son œuvre. Il serait absurde de le nier. Ceux qui sont nés depuis la guerre pu qui n'avaient pas alors l'âge de raison ne peuvent pas comprendre la douleur et la répulaon qu'inspire à leurs aînés un specude conune celui des fêtes de Kiel. Un quart de siècle s'est écoulé depuis que l'Allemagne amputa la France de deux provinces. Nous avons vu, nous autres, l'horrible mutilation, la plaie saignante. Les jeunes gens ne voient que la cicatrice.

J'ai interrogé mon hôte. J'ai voulu connaître son arrière-pensée, voir le fond de son sac. C'est une franche nature, un esprit sincère. Voici — en gros — ce qu'il m'a répondu :

c Eh bien, ouL Vous nous stupéfiez. Oui, vous faites en vain vibrer l'r du mot revanche; il n'éveille en nous aucun écho. Vous nous criez, comme au Cid : c As-tu du cœur? y> Mais vous oubliez que Rodrigue n'était pas né quand don Diègue a reçu Taffront, et que le public s'étonne d'abord que le vieillard ait si longtemps gardé le soufflet. Cependant ne nous accusez pas d'être de

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lâches enfants, engendrés dans la tristesse par des vaincus. Le sang qui coule dans nos veines est comme le vôtre, chaud et militaire. Nous ne sup» porterions pas un outrage, et, si la frontière était menacée, nous marcherions. Mais nous sentons, chaque jour davantage, s'éteindre en nous l'instinct de vengeance, s'apaiser les rancunes historiques ; et ceux qu'anime l'esprit de haine des races contre les races, des nadons contre les nations, nous apparaissent comme des criminels ou, tout au moins, comme de dangereux insensés. Nous considérons la guerre comme le plus atroce des fléaux, et nous briserions comme verre tout gouvernement qui tenterait de nous jeter dans une aventure sanglante. Nous maudissons encore celle que vous avez naguère si témérairement entreprise, où vous n'avez trouvé que la défaite et la ruine, qui a diminué notre patrie et Êdt reculer la civilisadon. C'est à cause de votre gloriole et de votre folie d'alors que toute l'Europe demeure constamment sous les armes, qu'elle s'épuise en préparav& de carnage et convertit en ferraille meurtrière des fleuves d'or dont les flots bienfaisants devraient couler du côté de l'indigence et du travail. Vous avez souflêrt, dites-vous, pendant que nos vaisseaux étaient mouillés dans les eaux allemandes et hissaient les couleurs de l'empire germanique? N'espérez pas nous attradrir sur les souffrances de votre amour-propre nadonal. A

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nous, qui levons un avenir de justice et de fratemité, ces fêtes de Kiel avaient fait concevoir, au contraire, une magnifique espérance. Oui, nous avons osé croire, un instant, que ce Guillaume II» que ce puissant chef, qui est jeune comme nous et dont les mains, comme les nôtres, sont encore pures de sang, profiterait de cette occasion solennelle pour prononcer le mot magique qui pourrait rajeunir le Vieux Monde, et qu'il demanderait, en présence de ces cuirassés, de ces monstrueuses machines de guerre, le désarmement de toutes les nations de l'Europe. Il ne Ta pas fait, et nous détournons nos regards de ce jeune homme, autorisés que nous sommes, jusqu'à preuve contraire, à le tenir pour un impérial comédien, ne songeant qu'à faire des gestes emphatiques et à changer sans cesse d'uniforme. Vous prétendez que notre rêve est absurde; que si l'empereur allemand avait eu ce sublime désir, il n'était pas en son pouvoir de le réaliser; que son peuple même, ivre et gorgé de gloire, eût résisté tout d'abord. Soit. L'événement vous donne raison. Restons fidèles à l'idée de la patrie étroite et fermée, puisque tout le reste est chimérique. Continuons de vivre sous le del bas et les nuages menaçants de la paix armée. Que les talus fordfiés attristent tous nos paysages de leurs angles sévères et mono^nes. Construisons des casernes et des arsenaux, mulnplions le nombre des sol-

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dats et des fonctionnaires. Ecrasons le pays d'impôts afin de pouvoir, à des époques de plus en plus rapprochées, fabriquer par millions des canons et des fiisib et renouveler notre outillage de meurtre. Fermons nos coeurs,^ le faut bien, bouchons nos oreilles aux lamentations et aux menaces sans cesse grandissantes de ceux dont nos lois d'airain redoublent la misère. Rendons notre pays inhabitable. Amenons les hommes à cet état d'exaspéradon où, pour sortir d'une telle détresse, ils demanderont encore qu'on risque la guerre, l'horrible et hasardeuse guerre, et où ils joueront le sort définitif de la France sur quelque gigantesque champ de bataille. Il faut vivre ainsi, et non autrement. Nous n'avons pas le choix. Mais n'exigez pas de la jeunesse qu'elle partage votre patriotisme tradidonnel et guerrier. Ne soyez pas surpris qu'elle reste froide en vous entendant prononcer les mots d'honneur et de gloire. Elle vieillit vite, la jeunesse qui pense. Elle connaît de bonne heure le néant de bien des choses. Si on lui ordonne d'aller se battre et de mourir, elle obéira. Mais elle a désormais, enfoncée au fond le plus intime de son cœur, l'horreur de la guerre, et, bien que découragée avant d'avoir agi et très pauvre en espérance, elle veut conserver quand même, pour l'humanité de l'avenir, son idéal de bonheur et de progrès par la paix et par le travail, t^

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Les cennes me manquent pour exprimer la profonde tristesse dont mon âme fut envahie pendant le discours de mon jeune ami; et ce langage causera certainement la même peine aux hommes de ma généradon, aux témoins de la demièreguerre, surtout à ceux qui»ayant raffreuse catastrophe, avaient vaguement rêvé, comme moi, comme tant d'autres, la fin des guerres et des armées, le règne de la fraternité entre les peuples. Ils n'étaient pas, ceux-là, atteints de l'excusable pessimisme de ce jeune homme; car leur patrie, puissante et victorieuse, était alors la première entre les nations, et ik pouvaient nourrir l'orgueilleux espoir que ce serait elle, la noble France, qui imposerait au Monde la loi de jusrice et d'amour et qui fonderait la paix universeUe.

Le canon allemand les a brutalement réveillés. Us ont assisté au triomphe de la force; ils ont renoncé à leurs beaux songes, et ils se sont fait un devoir de ne plus regarder au delà des firondères, d'aimer leur pays malheureux avec une passion exclusive et jalou|ip. La seule étoile qui les guide est celle qu'ik aperçoivent à travers les trous du drapeau lacéré.

Pendant que mon compagnon me parlait et me montrait l'âme de la jeunesse fi'ançaise d'au-

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