‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 22 sur 66 · LA DÉCENTRALISATION · texte numérisé non relu

LA DÉCENTRALISATION

s'extasient devant les cantons unis et libres, devant ce faisceau pareil à la brassée de lances étreinte par Théroïque Arnold de Winckelried, à la bataille de Sempach. Pour ce qui concerne l'Amérique, nous en reparlerons, s'il vous plaît, lorsque la France sera bornée à l'Est par un autre océan Adantique. Quant à la Suisse, on ne saurait éprouver trop d'estime et de respect pour cette brave et noble nation, fidèlement attachée à ses traditions et où brûle un foyer d'ardent patriotisme. Le jour où sa neutralité, qu'elle garde si dignement, serait violée, la Suisse — nous en sommes tous convaincus — étonnerait le monde par l'énergie désespérée de sa résistance. Mais, si le malheur voulait qu'elle fût seule, nous assisterions une fois de plus, hélas I au scandaleux spectacle de l'écrasement du plus faible.

La Suisse nous offre un exemple à suivre, celui de son esprit nadonal, qui est admirable. Voilà tout. Mais le gouvernement fédéral, excellent sans doute pour un petit pays et pour un État neutre, serait funeste et mortel pour nous. Que dis-je? il est impossible à établir dans une nadon comme la nôtre, qui, depuis tant de siècles, obéissant à un insdnct supérieur, à son génie même, a tendu vers l'unité. C'est une justice à rendre à tous les gouvernements qui se sont succédé depuis la Révoludon qu'aucun d'eux n'a porté atteinte, sous ce rapport, à l'œuvre majestueuse, si lentement et

si péniblement accomplie par Fancienne France, et que tous ont contribué, au contraire, à mettre de plus en plus entre les mains du pouvoir central toutes les forces politiques, administratives et militaires du pays. Là-dessus, monarchie et république furent d'accord ; et le mot de LouisXI V, entrant dans le Parlement, botté et fouet de chasse en main : c L'État, c'est moi », signifie, au fond, la même chose que la célèbre formule inscrite, dans tous les actes publics, par la Convention : c Une et indivisible j>.

Mais un malin me pousse du coude et me dit :

<K Ne vous échauffez pas. Nous sommes du même avis. La décentralisation, nous n'y tenons pas plus qu'à notre première chemise. C'est seulement ce qu'on appelle un terrain d'opposition. Si nous arrivons à persuader aux Auvergnats qu'on les tyrannise et qu'on les empêche d'être aussi Auvergnats qu'ils le voudraient, si nous parvenons à faire avaler la même blague aux Francs- Comtois, aux Normands, aux Marseillais, rafTaire est dans le sac; nous sommes bombardés députés. Après, on verra. Mais rassurez-vous. Il n'y aura pas deux sous-préfets de moins, et, quelle que soit la forme du gouvernement, nous leur donnerons des ordres, comme auparavant, pour serrer la vis au suffrage universel, d

A la bonne heure I Si les décentralisateurs ne tiennent pas à être pris au sérieux par les gens avisés.

LA DÉCENTRALISATION I^f

si toute cette agitation n'est qu'une pantalonnade politique, tout est dans Tordre, et nous en avons vu bien d'autres. Pourtant, avec ce farceur de régime parlementaire, il faut toujours se méfier. Voulez-vous parier que, un de ces jours, on nommera une commission d'études pour piocher la décentralisation de la France? La chose ratera, bien entendu. N'importe I Cela ne vaudra rien. On prononcera là des paroles au moins inutiles, on agitera des idées, selon moi, très malsaines et très périlleuses.

Je n'y peux rien. Mais, le jour où ils arriveraient, pleins de phrases, pour s'asseoir autour de leur table verte et devant leurs encriers syphoïdes, quelle surprise je leur ménagerais, à messieurs les commissaires, si l'on pouvait ressusciter les morts!... Mais j'y songe, on le peut. Je viens d'apprendre, par le livre très savant et très curieux de Jules Bois, le Satanisme et la éMagie, le moyen de réduire le Diable à l'état domestique. Vite I signons le paae, citoyen Lucifer, — je réparerai cela plus tard par des fondations pieuses, — signons, et donne-moi la puissance d'évoquer les ombres I

... Et, quand les décentralisateurs pénétreraient c dans le sein de la Commission d, ils y trouveraient, installés déjà, quelques fantômes aux physionomies illustres : le vieux Louis XI, baissant son nez judicieux sous le bonnet aux médailles de

1)6 aOli FEAIIC PAELEU

pkMnb; le cudmal de Rîdidien, fioîd et hautain mage calMt de la calotte ronge; le Giand-Roi soos sa grande permqiie; Taigie et maigre profil de M. de Robes|Mene, poudré comme pour le bal; d^antres encore.

Et alors le président, — par le droit du lion, — TEmperenr, avec ses grosses épankttes et sa mèche notre sur son fiont de maifare, tournerait vers les dé cen uaKsaieon sa fiiœ césarienne, leur casserait bras et jambes de son rqgard de Méduse, et, montrut du doigt la carte de France déployée sur le t]|)is, lenr dirait :

c Voilà notre orane^ défense d*7 toucher. A bas les pattes! b

La Vie simple

r {g^ E vous signale un bon livre. J'entends i ^A p^i* lÀ un livre qui fera du bien. L'au- \ teur, M. C. Wagner, est un moraliste qui a déjà publié quatre volumes, mais dont le nom, je Tavoue, m'était inconnu. J'ai beau, chaque soir, fatiguer mes yeux sous la lampe, au point qu'il me faudra, un de ces jours, changer le numéro de mes binocles, je ne suis plus au courant, non, même de ce qui s'imprime d'essentiel; et, par le fait, cela devient impossible, a Ils sont tropl ]» comme disait Mac-Mahon à ReischofTen. L'un des ouvrages de M. Wagner a été couronné par l'Académie française; un autre a été honoré d'une souscription du ministère del'Instruction publique. Tous ont obtenu d'assez nombreuses édi-

dons. Et moi, qui suisun grand liseur, je n'en savais rien, j'ignorais jusqu'à l'existence de M. Wagner. J'avais tort. Son dernier Uvre, la Vie simple, qu'un hasard favorable a mis entre mes mains, me laisse une impression de douceur et de consolation.

C'est fort rare, par le temps qui court.

Tout ce qu'on pourrait reprocher à M. Wagner, c'est d'avoir écrit dans un style trop fleuri, trop chargé d'images, son éloge de la simplicité. Lui qui se déclare choqué — et il a bien raison — par nos habiutions encombrées de prétendus objets d'art et de bibelots de mauvais goût, aurait dû faire attendon et ne pas tomber dans une erreur pareille, en répandant à travers son livre trop d'ornements superflus. Mais nous vivons dans une atmosphère de décadence où tous sont plus ou moins atteints de la contagion. Je n'insiste pas, d'ailleurs, sur cette chicane, d'autant plus que M. Wagner, quand sa pensée s'élève, emploie une prose mâle et ferme, qui convient à son sujet.

La Vie simple — voilà ce qu'il faut dire, avant tout — est un livre plein de sagesse et de raison. C'est l'oeuvre d'un optimiste qui n'est pas aveugle, d'un philosophe et d'un observateur qui voit les vices de la société moderne et les juge sévèrement, mais qui ne désespère pas d'elle et qui croit qu'il n'est jamais trop tard pour donner de bons conseils à ses contemporains. Selon lui, — et les^ens sensés seront de son avis, ■— tout le mal vient des

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