LA VIE SIMPLE I4I
pour le bien et jamais comme un but, saisir toutes les occasions d'éviter une peine à son prochain ou de lui donner un peu de joie et de consolation, s'arracher sans cesse du cœur la mauvaise herbe de l'orgueil, se faire pardonner toutes les supériorités qu'on peut avoir — talent, pouvoir, richesse — à force de modestie, de zèle pour la justice et de charité, être gai, ne jamais se plaindre, ce qui esc une politesse suprême et un réconfort pour tous, vivre, en un mot, selon l'amour et la fraternité. Telle esc la discipline morale de l'homme simple et — j'ai envie d'ajouter — de l'homme parfait.
A quoi rime cette idylle? diront les misanthropes et les découragés. Je vois aussi les rêveurs hautains, les affamés d'absolu, ceux qui réclament pour demain, pour tout de suite, le retour de l'Age d'Or et le Paradis sur terre, hausser dédaigneusement les épaules devant cet idéal centre-gauche, et je les entends murmurer : <e Ramassis de lieux communs. »
Pourtant, la pastorale est séduisante, et ces ' lieux communs-là, on se plaît à les entendre répéter, surtout avec le ton aimable et la bonhomie souriante de M. Wagner. En attendant les Etats- Unis du monde entier, le règne de l'égalité entre tous les hommes, la suppression du numéraire, le triomphe de l'amour libre, etc., etc., n'est-il pas permis de désirer, de chercher, d'espérer même
— si douteux que soit cet espok — un état de transition, un modus vivenii, où les conditions de la vie sociale seraient moins difficiles et moins compliquées?
La vie simple I il m'a suffi de lire ces trois mots sur la couverture jaune du livre de M. Wagner pour que mon cœur se mît à battre délicieusement ; car j'ai connu — oh I dans mon enfance — de braves gens qui la menaient, cette vie*là, et dans toute sa perfecdon.
Ce n'étaient pas des pauvres, mais presque; et le budget de la famille était des plus minces. Le père, modeste employé, fidsait durer ses redingotes, ce qui ne Tempêchait pas d'être un homme très culdvé, de beaucoup d'esprit, ayant les façons d'un gentilhonune et sachant par cœur tous les beaux vers. La maman abîmait ses mains au ménage et à la cuisine, et ne reculait pas devant un pedt savonnage, mais, tout de même, avait l'air d'une dame avec son cachemire français et ses gants nettoyés à la mie de pain. Et elle savait du latin, à force de faire répéter à son fils unique sa page de rudiment ou de Ve Viris. Quant aux filles, — elles étaient trois, — vous les voyez d'ici, n'est-ce pas? taillant leurs robes sur des patrons en papier. Mais c'étaient des demoiselles, ayant des talents d'agrément et jouant du Mozart sur un vieux piano carré. La table était très frugale, et l'on ne mangeait, au dessert, que les fruits de la