LA VIE SIMPLE I
saison, ceux qu'on trouve dans la rue à pleine charrette, au seul moment où ils soient bons, du reste.
Comme le Japon, à cette époque lointaine, était encore un pays fabuleux où les matelots hollandais ne pénétraient qu'après avoir marché sur le crucifix, le simple logis où demeurait cette honnête famille n'était point peuplé de monstres hideux, et l'on n'y avait pas drapé non plus ces lourdes tentures en peluche qu'on voit partout aujourd'hui et qui sont des nids à poussière et à microbes. Il n'y avait là que de vieux meubles, d'une laideur touchante, hérités des grands-parents, dont les portraits décoraient la muraille, dans leurs cadres piqués par les mouches.
Ah I certes, ces bonnes gens n'étaient pas à leur aise. Pourtant ils avaient leurs pauvres. Alors le peuple des misérables n'était pas encore refoulé, parqué dans des banlieues horribles. En chaque quarder, en chaque rue, on avait d'humbles voisins dont on connaissait la détresse. Les très petits bourgeois dont je parle assistaient de leur mieux les pauvres qui étaient à leur portée, leur donnaientles vieux effets, la desserte, un peu d'argent. Les appointements du père n'étaient pas lourds. N'importe. On prélevait parfois sur eux quelques écus pour obliger un ami dans l'embarras.
J'ai longtemps vécu cette vie; c'était celle de mes parents. Vie simple, étroite, gênée même, mais sans aucune trivialité, et où la place était
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Urgemenc faite à la pensée et au sendment. Il y avait des heures pénibles, sans doute; mais toujours on respirait là un charme et une poésie; on n'était pas malheureux.
Que M. Wagner me permette d'ajouter cette page à son livre, d'enrichir sa thèse de cette preuve, de ce documenL Homme de bonne volonté, il prétend raviver et répandre l'esprit d'humilité, de modesde, de résîgnadon. Hélas! la société moderne nous offre l'affligeant spectacle d'une lutte chaque jour plus âpre et plus impitoyable entre les honmies, non pour le pain, — ce qui est la loi, — mais pour la satisfaction de toutes les jouissances. Les conseils du doux et confiant moraliste ont-ils quelque chance d'être écoutés, suivis? Pourrait-il même dter, à l'appui des sages règles qu'il nous propose, beaucoup d'exemples comme celui de cette famille dont je viens d'évoquer le souvenir sacré, nous montrer beaucoup de gens qui ne demandent à la vie que les joies de l'esprit et du cœur? Je voudrais le croire.
En tout cas, si je n'ose point partager les espérances de M. Wagner, je tiens du moins à applaudir son effort. Je n'en connais pas de plus généreux et qui mérite mieux d'être encouragé.
i8 juillet 189$.
La Légion d'honneur
oNNAisSEZ-vous Cette définition de l'homme décoré : un monsieur d'un certain âge qui a été bien sage? Elle est assez drôle, n'es^ce pas? et le chevalier quadragénaire, qui voit sortir de l'école un petit garçon ^vecune croix en fer-blanc épinglée sur sa blouse d'écolier, doit faire un retour sur lui-même, s'il a le sens commun, et s'avouer qu'il est un vieil enfant.
Cependant, malgré les haussements d'épaules des égalitaires, la Légion d'honneur conserve son prestige. A moi, tout le premier, qui ai l'air ici de faire le malin, le ruban a été agréable, la rosette & fait plaisir, et je passe ma vie à solliciter la croix
et même les palmes académiques pour les camarades.
li esc dair que Thomme de courage, de mérite ou de devoir devrait se contenter du témoignage de sa propre conscience et de l'estime de ceux qui le connaissent. Mab cela» c'est trop beau; et mon Grand Empereur a eu tout de même une fameuse idée, le jour où il inventa l'étoile des braves.
Ah I comme il nous a bien jugés 1 Nous sommes avant tout des glorieux, c'est-à-dire que nous avons Tamour de la gloire et aussi le goût de la gloriole. C'est à qui voudra monter le premier à l'assaut, mais avec l'espérance d'être décoré, après la victoire, devant le front de la compagnie. Qu'importe, après tout, si le drapeau est planté sur la brèche?
Existe-t-il, dans aucune langue étrangère, un mot qui correspond exactement à notre verbe c se distinguer »? Il sent l'aristocratie à plein nez, convenez-en, mais c'est une expression essentiellement française. Elle signifie faire mieux que les autres, mais surtout, n'être pas confondu avec les autres. Singulière démocratie que celle où un citoyen qui porterait tous les signes honorifiques créés par la troisième République, serait décoré comme une bannière d'orphéon? Le moins prodigué de ces signes étant, malgré tout, la Légion d'honneur, il est aussi le plus convoité; et tel fa-
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rouche républicain, ivre de nivellement, arbore, avec satisfaction, à sa boutonnière, ce chiffon rouge qu'il devrait considérer, en bonne logique, comme une simple amorce à pêcher les grenouilles.
J'aurais mauvaise grâce à railler, chez autrui, ce travers national, puisque je le partage. Mais moi, du moins, j'avoue cyniquement ma faiblesse. Blaguez-moi tant que vous voudrez. Il m'est doux de faire partie d'une élite, et je serais désolé, par exemple, que nous fussions quarante et un, à l'Académie française. De plus, c'est ma conviction profonde, que l'homme est un animal hiérarchique et l'égalité sociale une pure chimère. Croyezmoi. Dans le phalanstère collectiviste, où toutes les habitations, je suppose, seront pareilles, il y aura quand même des logements au Nord et des logements au Midi. A qui donnera-t-on les maisons les mieux exposées ? Aux plus dignes, aux meilleurs? Prenez garde. Vous créez là des différences, des avantages en faveur de ceruins, lâchons le mot, une aristocratie. Sans compter que la jusdce absolue n'est pas de ce monde et que les mieux logés ne seront peut-être pas toujours les plus dignes, mais souvent les plus habiles et même, quelquefois, les plus canailles.
Je réclame votre indulgence pour ceux que flatte un insigne extérieur de supériorité sociale. Cette forme de la vanité est, en somme, tout à
fait inofFensive. Les hommes sont de vieux enfants, disais-je tout à l'heure. Ils sont un peu des femmes aussi ; et, dans l'état actuel de nos mœurs, les décorations ne m'apparaissent plus guère que comme des parures, des bijoux masculins. Une petite croix en diamants, je vous assure, cela fait très bien sur un habit noir.
D'ailleurs, si c'est par vanité que la plupart des hommes désirent et recherchent les honneurs, c'est parfois par orgueil que quelques-uns les refusent; et je trouve, à ce propos, une savoureuse anecdote dans l'intéressante et solide étude sur Royer-CoUard que vient de publier M. Spuller.
Au début de la Restauration, l'abbé de Montesquiou rêva de rajeunir et de fortifier la classe aristocratique par l'introduction de plusieurs personnages d'un mérite incontesté, et, naturellement, il songea tout d'abord à Royer-Coliard, dont il était l'ami et qui, par tant de services rendus à la cause royaliste, méritait cette faveur plus que personne. Mais, se méfiant du caractère terriblement ombrageux et hautain du grand bourgeois, l'abbé prit ses précautions et, un jour, il lui demanda, sur un ton de demi-plaisanterie :
a Voulez-vous que le roi vous fasse comte?
— Comte vous-même! » lui répondit furieusement le philosophe, qui se considérait comme le type parfait, l'expression vivante de la classe moyenne.
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Ec il ajouta :
c J'ai assez de dévouement pour oublier cette impertinence. »
Admirons, si vous voulez, l'orgueilleux dédain du vieil homme d'£tat; mais avouez que la modesde n'était pour rien dans un pareil refus.
Excusons donc les Français décorés qui» de temps en temps, louchent du côté de leur ruban rouge. Tout récemment, ces respectables citoyens ont été fort émus par la discussion parlementaire qui a eu pour conséquence la démission du grandchancelier et du Conseil de l'Ordre.
Pour ma part, je plains de tout mon cœur le général Février et les honnêtes gens qui délibéraient sous sa présidence; mais j'ai bien peur que, dans la circonstance, ils ne se soient laissé enguirlander par les hommes de loi. Les arguments juridiques sont une chose, et l'honneur en est une autre. Le cas d'un monsieur qui devait oc tirer » deux ans de Mazas et qui profite, en deuxième instance, du bénéfice de la prescription, allons ! ce n'est pas frais; et la rosette de la Légion d'honneur n'est plus indispensable à la toilette de ce gaillard-là. Le public, voyez-vous, est simpliste. Il se dit qu'un pauvre diable d'ancien sousofT, un peu pochard et ayant une trop longue ardoise au cabaret, se voit arracher du revers de son veston, sans tant de landponages» le ruban rouge qu'il a rapporté du Tonkin ou du Dahomey.
IfO MON FRANC PARLIR
H se rappelle, ce public naïf, qu*un brave homme qui a fait faillite, sans avoir manqué pour cela à la plus stricte probité, est privé de son insigne. Et puis, n'oublions pas qu'il s'agit ici de cette abominable affaire de Panama, où tout le monde a le sentiment que la vérité n'a pas été dite, que justice n'a pas été Êiite. Bien plus, il s'agit d'un individu, sorti plein d'or de cette aventure qui a réduit tant de petites gens à la misère.
Ahl je ne suis pas suspect de tendresse pour les parlementaires; mais, franchement, la Chambre avait le droit de s'étonner.
Cela dit, ne nous emballons pas. Nous savons de reste que le Palais-Bourbon n'est pas le temple de la Vertu, et, si j'en crois des personnes bien informées, il y aurait, dans cette histoire, des dessous machiavéliques. On m'a assuré que, sous prétexte de remanier les lois qui régissent la Légion d'honneur, un groupe de nos délicieux politiciens voudraient tout simplement supprimer le Conseil del'Ordre, composé de vieux et loyaux soldats, de gens très honorables, et le remplacer — horreur I — par une commission parlementaire.
Vous devinez les résultats. Ce serait du joli! Une Légion d'honneur exclusivement électorale, et tous les courtiers véreux, tous les bas agents de ces messieurs avec le coquelicot à la boutonnière I Si vraiment il y a cette intrigue sous jeu,
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de grâce, ne changeons rien à ce qui existe. Je recire tout ce que j'ai dit, et je consens même à ce qu'on décore la Tour EifTei d'un cordon de crois cents mètres.
Sérieusement, ce serait un très grand danger de laisser le monde politique disposer, sans contrôle, de la Légion d'honneur qui, malgré tant d'erreurs et tant d'abus, est encore une grande force. Si j'abordais tout à l'heure ce sujet sur le ton du badinage, c'est que je ne pensais qu'au bout de ruban qu'on coud sur nos redingotes de pékins. Mais voici que je me souviens que le canon gronde là-bas, à Tananarive, et qu'il y a déjà, sous les paillottes de l'ambulance, plus d'un pauvre enfant de France qui saigne et qui claque des dents. Pour mettre un éclair de joie dans ses regards éteints, un sourire sur ses lèvres brûlées de fièvre, pour l'arracher peut-être à la mort, il suffira pourtant de piquer sur sa couverture d'hôpital l'humble joyau aux cinq branches d'émail. Ah ! ne payons plus, s'il se peut, de cette monnaie d'honneur, les basses besognes des partis; ne la prodiguons plus à des indignes; et qu'elle soit pure, cette dernière étoile que nous faisons luire aux yeux du soldat mourant!
2^ juillet 18^ S'
Le Conservatoire
^tn ^K o u s les anSy à cette époque où les sujets kC\ s^ d'articles n'abondent pas, je lis dans %fjgS'y ^^^ journaux quelques éreintements sur le Conservatoire. Je les lis, ou, pour mieux dire, je les relis ; car j'ai de la mémoire, et il me semble toujours qu'ils ont déjà paru Tété dernier, à peu près rédigés dans les mêmes termes. J'excuse, certes, mes confrères. Je souffre, comme eux, delà morte-saison; et la meilleure preuve, c'est que, moi centième, je vais essayer aujourd'hui de cuisiner à ma propre sauce ce vieux lapin de la chronique.
Sur les concours du Conservatoire, je suis plein de souvenirs, ayant autrefois, pendant quatre an-
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nées consécutives, exercé le sacerdoce pour rire de la critique des théâtres et» par conséquent, subi quatre bains de vapeur dans le hammam du faubourg Poissonnière. N'allez jamais là, si vous n'y êtes pas forcés. L'étuve compliquée de tragédie, quel supplice! Le seul bon moment, c'est celui du déjeuner chez Marguery; et encore, de mon temps, il y avait trop d'ail dans les filets de soles.
L'impression générale, convenons-en, est celle d'un concours de perroquets. Ces jeunes gens, habillés en garçons d'honneur de noces du samedi, à Saint-Mandé, au Salon des Familles; ces fillettes en robe claire, vous donnent tous, — ou presque tous, — quand ils récitent leur morceau, la sensation qu'il leur a été seriné par le professeur. Ces Agnès qui miaulent : a Le pedt chat est mort; i» ces Orestes qui accusent le desdn en roulant des yeux en boule de loto, n y mettent, les trois quarts du temps, pas plus de sincérité qu'une perruche ou un kakatoès pour dire : e: Portez armes, » ou : « As-tu déjeuné, Jacquot?»
De plus, sous le rapport de la beauté plasdque ou de la qualité de la voix, très souvent tout ce jeune monde laisse à désirer. Beaucoup sont affligés d'une légère difformité physique ou d'un défaut de prononciation; et Clitandre est cagneux, et Célimène zézaie.
Je me suis parfois demandé pourquoi les can-
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dklacs au Conservatoire n'étaient pas soumis, tout d'abordy à l'examen d'un conseil de revision, — mais, vous savez, d'un vrai conseil, avec un préfet, un général, un maire et un médedn-major ooiffé d'un képi à bande de vdours grenat. Quand se présenterait un Almaviva ayant les jambes en pied de banc de guinguette ou un Orosmane nabot avec un jeu de whist dans chacune de ses bottines, on lui dirait : c Mettez-vous tout nu» b et on le dédaierait impropre au service dramatique.
Cette première élimination serait excellente. Car, enfin, n'étes-^vous pas dégoûtés comme moi de voir tant de premiers rôles mal bâtis et de vilains amoureux? Il ne manque pourtant pas de beaux garçons. Tenez, l'autre jour, en passant près de l'École militaire, j'ai admiré des soldats du train qui ramenaient les dievaux de la promenade« Des hommes superbes, je vous assure. Pourquoi n'avons-nous pas quelques gaillards comme ceux4à dans la classe de Worms ou dans celle de Silvain»
C'est comme pour la voix. Je fab appel au témoignage de tous les gens de mon âge. Jamais nous n'avons entendu un jeune premier de comédie qui ne parlât pas du nez. Je crois même que, pour eux, c'est à la fois une tradition et un sport. On le cadie au pubUc, mais il doit y avoir, dans une arrière-cour du Conservatoire, une classe
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d'enchifrènement, une chaire de rhume de cerveau.
Vous voyez, par ces plaisanteries, que je me monte fort peu la tête sur le contingent de grimes, de financiers, de soubrettes et déjeunes premières, fourni chaque année au monde des théâtres parle Conservatoire. Je ne me fais pas non plus beaucoup d'illusions sur la valeur des récompenses décernées au périt bonheur du concours, au hasard de la fourchette. Un premier prix de tragédie de ma connaissance végète, à l'heure qu'il est, au fond d'un trou de souffleur; et c'est dans une petite oc régie », où il corrigeait Fépreuve de l'affiche pour le lendemain, qu'un autre premier prix, également tombé des sommets, m'a dit cet admirable mot de m'as-ru vu : c Je ne crains personne dans rcévenwrière. »
Mais, si telle Phèdre a eu le plus grand tort de ne pas s'acheter une machine à coudre, et si tel Néron eût mieux fait de rester ébéniste ou cordonnier; si tant de jeunes élèves, grisés par les applaudissements des camarades et par quelque accessit de complaisance, se condamnent pour toute la vie au desrin pénible et ridicule des ratés; s'il sort, en un mot, du Conservatoire, tant de cabotins et si peu d'artistes, ce n'est pas la faute, j'en ai bien peur, des méthodes d'enseignement, ni des professeurs, ni du jury. C'est notre faute à nous tous, qui, en donnant une impor-
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cance excessive au comédien dans le monde des arts, avons encombré de unt de médiocrités la carrière du théâtre et multiplié les fausses vocations.
A la suite du dernier concours, lequel, paraîtil, fiit des plus faibles, les journaux nous ont donné la biographie des lauréats, avec des détails, sans aucun intérêt d'ailleurs, sur leur famille, sur leurs habitudes, sur leurs plaisirs favoris, même sur leur hygiène. C'est absolument grotesque. Je comprends, à la rigueur, la curiosité du public sur le compte des arristes célèbres, encore qu'elle soit inutile et malsaine, quand elle prétend pénétrer dans leur intimité. Je me demande, par exemple, — ne voulant pas parler des contemporains, — quelle satisfaction pouvaient éprouver nos pères à savoir que Déjazet était très galante, er que Frederick Lemaître était très ivrogne. Ceuxci, du moins, étaient illustres. Mais que nous importe la vie privée des blancs-becs et des gamines qui sortent du Conservatoire?
En vérité, cela vous excite d'apprendre que ce c comique habillé » fut apprenti zingueur, que ce « traître » monte supérieurement à bicyclette, que cette ingénue n'est plus digne de U fleur d'oranger, et que la mère de cette grande coquette est concierge dans la maison au coin de la rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur ? Alors, soyez logiques et poussez dans tous les sens votre be-