‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 31 sur 66 · EN ROUTE · texte numérisé non relu

EN ROUTE

paraît pas précisément tout en rose. Si j'avais un fils» je serais fort inquiet, en mourant, de labandonner dans une société qui me semble devenir toujours plus dure. Mais, Tautre jour, devant ce noble père entouré de bons et charmants enfants, devant cette famille, pauvre de biens, mais riche d'idéal, si unie, si heureuse, en somme, — car il n'y a de bonheur que dans les sendments, — j'ai compris que mon pessimis.me avait tort, j'ai regretté d'être vieux garçon, et j'ai senri tout ce que condent de vérité morale et sociale la belle expression ce faire souche d'honnêtes gens s».

Oui, mon cher Gustave, telles étaient mes pensées, sur ta terrasse aux dalles disjointes, un peu avant l'heure des adieux, tandis que nous admirions silencieusement le grandiose paysage des Alpes et de la vallée du Rhône, et que ié soleil tombant transformait en foyers de rubis les carreaux étroits des fenêtres de ton manoir.

... Le soir même, je couchais à Lyon et j'en repartais le lendemain, dès la première heure, étant attendu à Toulouse. Dix-huit heures de wagon! A minuit, j'arrivais dans la capitale du Languedoc, je me mettais au lit, dans une chambre d'hôtel, qu'emplissait l'éclatante lumière de l'électridté; et, trop fadgué pour m'endormir tout de suite, je me mettais à lire la Société Jurure de Jean Grave, que j'avais emportée dans mon sac de voyage.

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Voilà, je Tetpère, ce qui peut s'appder un contraste, et nous sommes loin, à présent, de mon père de fiunille tradidonnel, de mon gentilhomme pauvre. J'ouvre la Bible anarchiste, avec l'ampoule d'Ëdison sur ma uble de nuit. J'espère, cette fois-ci, que je suis dans le mouvement.

Le doctrinaire de ranarchie, le Royer-Collard libertaire qu'est Jean Grave prétend, dans ce nouveau volume, comblcx la lacune que la critique avait signalée dans son premier ouvrage, la Société mourante et Feinarchie. On n'y avait trouvé, en effet, qu'une critique — formidable d'ailleurs — de la société actuelle, mais aucun aperçu sur la façon dont les anarchistes envisagent la société de l'avenir.

Dans ma chambre flamboyante de l'hôtd Tivoilier, à Toulouse, j'ai parcouru ces quatre cents pages pleines de bonne foi, de logique et de talent, je m'empresse de le dire; mais en fermant le livre, je n'ai pas vu apparaître clairement dans ma pensée ce monde idéal qui n'aura pas d'autre loi que la fameuse devise de l'abbaye de Thélème : c Fais ce que vouldras. ]» L'auteur, je le veux bien, ne peut rien préciser; mais, vraiment, il se tient par trop prudemment dans le vague et dans les idées générales, et il n'évoque pas devant notre imagination la Salence anarchiste où tous les hommes, enfin sages, useront pleinement de leur liberté sans jamais porter atteinte à celle

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d'autrui. Chose singulière I Ce qui m'a semblé le plus fort, dans le livre de Jean Grave, c'est la terrible démolition, la mise à néant de tous les projets des différences écoles socialistes, qui, toutes, selon lui, doivent fatalement nous mener à la pire des tyrannies.

Je fais la grimace, pour ma part, devant la perspective du phalanstère collectiviste; mais je m'étonne qu'un ardent champion des travailleurs ne le considère pas comme préférable à l'état de choses actuel, du moins au point de vue de leur bonheur matériel; et sociaUstes et anarchistes n'ont guère d'autre rêve. Jean Grave, impitoyable idéologue, n'admet pas de transitons. Au lendemain de la prochaine révolution, il demande qu'on applique les principes et qu'on fasse l'expérience de son anarchie idéale, qui n'est autre chose que la liberté absolue. La tentadve — on peut l'affirmer — serait courte, et nous assisterions à une réaction — à une régression, comme dit Grave — dont vous me diriez des nouvelles.

Lapublicadon de la SocUté future fera moins de bruit que les abominables et absurdes bombes de Ravachol et d'Emile Henry. Cependant il faut lire de tels livres, les lire sérieusement et sans esprit d'ironie. Je sens ici une profonde conviedon, ce qui esc toujours très respectable. Et puis, que sait-on? Certaines idées, qui nous troublent aujourd'hui, et même nous épouvantent, parai-

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ax>nc peuc-étfe, un jour, toutes simples aux générations de Tavenir.

Pourquoi ne pas espérer un état social où les hommes seraient meilleurs et moins malheureux et vivraient davantage selon la justice et l'égalité ?

Chimère! diront légèrement les gens sérieux en rejetant le livre de Jean Grave. Peut-être. Mais telle chimère est une prophétie, qui deviendra vérité; et, dans tous les cas, c chimère » est un mot qu'aucun poète n'a le droit de prononcer avec dédiain.

22 août i8pS'

A Toulouse

^ OULOUSE — que je voyais pour la pre- I fj^ mière fois — est une ville toute rose.

^39 Elle est rose comme Alger est blanche»

comme Londres est noir, rose du ton tendre et fin de la fleur de l'églantier et de l'intérieur de certains coquillages; et c'est, pour l'œil du voyageur, une sensation très douce. Toulouse est rose, car Toulouse est tout en briques, depuis le prodigieux clocher de Saint-Semin jusqu'à la plus haute maison du faubourg. J'avais des préjugés contre la brique. Dans les constructions neuves, sa couleur crue et brutale met, dans le paysage, une tache assez laide. Rien de plus triste aussi que la brique encrassée, noircie par la sale et grasse

fumée de houille, dans les villes du Nord. Mw ici, le temps et le soleil, qui sont de fameux peintres en décors, ont fait leur œuvre ; ils ont éteint, atténué, pâli le ton des vieilles briques toulousaines, si bien que les édifices semblent toujours caressés par un rayon d'aurore.

Cette ville rose, un fleuve majestueux la traverse, un ciel de cobalt la couronne, une éclatante et joyeuse lumière Tinonde; et la luxuriante verdure s'y épanouit de toutes parts. Nous sommes ici dans l'extrême Midi, où Ton vit dehors. Un peuple fin, alerte, avec une flamme aux yeux» s'agite autour de vous, bavarde, fait vibrer son accent clair. Ce n'est pas la circulation fiévreuse, la hâce brutale des villes d'affaires. Tout ce monde, au contraire, semble flâner. Les hommes élancés, secs, fendus en compas, la moustache noire, le nez courbe, ont je ne sais quoi d'espagnol et de sarrasin ; les femmes — oh I les yeux ardents ! les tailles souples et voluptueuses I — ont un regard prompt à la riposte, un sourire vite éclos, qui font amèrement regretter au voyageur d'être loin de ses vingt-cinq ans. Une gaieté, un charme circule dans l'air. On voudrait rester dans la cité rose, s Y laisser vivre.

Gardez-vous de consulter les Guides ; ils ne disent que des sottises injustes sur Toulouse, c Grand village, voirie mal tenue, rues tortueuses, étroites et mal pavées. 9 La seule rue d'Alsace-

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Lorraine, tracée et bâtie selon l'idéal d'Haussmann, trouve grâce devant Joanne et compagnie. Tous reprochent à la capitale du Languedoc d'être en retard sur le progrès, c'est-à-dire de garder sa physionomie, son originalité.

Ne les écoutez pas, Toulousains, je vous en conjure. Conservez à votre ville son caractère de beauté libre et négligée. Ne supprimez pas sur* tout, sous de fallacieux prétextes de propreté et d'hygiène, le marché en plein air dont le pittoresque d^ordre encombre, chaque matin, votre place du Capitole. A Paris, ou dans toute autre ville à prétendons, on aurait exilé depuis longtemps les marchandes et leurs étalages sous quelque lointaine halle de fonte. Combien vous avez raison, au contraire, de les laisser devant l'édifice illustre, sur la place monumentale! Car vous avez, là, un coin délicieux, qui donne un peu de joie à l'oeil du coloriste. Sur les écroulements de fleurs, de fruits et de verdures, les bonnets blancs et les foulards bariolés des paysannes et des servantes palpitent comme un essaim de papillons. En quoi le voisinage de ces produits de la terre nourricière oiTensent-ils la noble architecture, qui, souvent, leur emprunta ses formes? N'est-ce pas à ce melon que le style Louis XIV doit ses ornements compliqués? Et ces choux monstrueux n'épanouissen t-ils pas leurs feuiUes comme les chapiteaux des colonnes Renaissance?Etpuis,le$ fruits

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somptueux, les robustes légumes du Midi, — aubergines violettes, tomates de cuivre rouge, grappes de raisin aux lourds grains d'azur, pêches vermeilles et veloutées comme la joue d'un baby anglais, — tout cela brille et embaume, tout cela est une fête pour les yeux et pour les narines. Devant le Capitole, devant Tharmonieux et vénérable monument dont Toulouse est si justement fière, cette foule, ce tumulte, ces richesses de la campagne, prodiguement répandues, of^ frent un spectacle plein de grâce et de bonhomie; et, tout en admirant la belle façade aux sculptures fleuries, le passant s'enivre de couleurs et de parfums.

J'ai constaté encore avec grand plaisir que les restaurateurs et embellisseurs n'ont point gâté les vieilles églises de Toulouse. Hélas I ils ont si rarement la main assez délicate et assez pieuse pour toucher aux ruines. Ici, elles ont été respectées. On peut même voir encore — comme dans le lointain moyen âge — des masures, des constructions parasites, s'appuyer à l'andque muraille romane ou au contrefort gothique. Il y avait quelque chose de charitable et de touchant dans cette tolérance des églises d'autrefois, qui s'offraient comme un soutien à d'humbles logis. Les architectes modernes y ont mis bon ordre. A Paris, notamment, ils ont isolé Notre-Dame au milieu d'un désert. Je regrette l'ancienne place

du parvis, très étroite, où la gigantesque cathédrale, vue de plus près, était bien plus imposante, et où, pour la voir, il fallait lever les yeux au Ciel, y penser peut-être, faire, pour ainsi dire, un geste de prière. Je regrette les baraques dans les angles extérieurs, et je vois encore l'établi d'un certain saveder, dont le marteau sonnait parmi le bourdonnement des cloches. A Toulouse ces coins hospitaliers existent encore. Sinite parvulos venire ad me, a dit Jésus. L'insigne basilique ou la vieille paroisse semble se rappeler la parole -du Maître, quand elle abrite une pauvre échoppe.

J'avais, pour me montrer Toulouse, un merveilleux cicérone, mon cher ami Emile Pouvillon, l'auteur des délicieux poèmes en prose qui s'appellent Cisettej Jean de Jeanne et TSernadene de Lourdes. Conduit par ce pur ardste, j'ai tout vu, et très bien vu, l'ensemble et le détail, le grandiose et le délicat. Pouvillon aime et connaît à jR>nd la vieille capitale. Il en sait l'histoire et en évoque, au hasard de la causerie, tous les souvenirs. Tandis que j'admirais la ville à mes pieds et rimmense panorama, près de la pyramide élevée à la mémoire des braves soldats de Soult, Pouvillon me disait la célèbre bataille et la stupéfacdon des vieux Toulousains devant les highlanders aux jambes nues. Dans l'hôtel d'Assezat — un des plus beaux logis Renaissance de Tou^ louse, qui en possède un grand nombre — Pou-

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villon m'a mené tout droit à un certain marteau de porte en fer forgé, qui est un parfait chefd'œuvre. Oh I la bonne et intéressante promenade,, sous les arbres géants du Grand-Rond; dans les rues soliuires du quartier noble; autour du doitre paisible et verdoyant du Musée, où le tronc tordu d'une vieille glycine met une colonnette déplus; dans la salie des peintures, devant les batailles épiques de Gros, devant les portraits jansénistes de Philippe de Champagne, devant la fougueuse et pathétique esquisse de Rubens!

Décidément, il n'y a que les hommes d'imaginadon pour ressusciter le passé. Grâce à la savoureuse et suggestive causerie de Pouvilion, je revoyais, dans le décor présent à mes yeux, les anciennes gloires de la Cité. Du haut des Ponts Jumeaux, l'audacieux Riquet m'apparaissait sur la berge, en grande perruque et en large rhingrave, dirigeant, du bout de sa canne, les équipes de terrassiers et entreprenant le babélique travail du Canal des deux Mers. Derrière les fenêtres à meneaux des hôtels du vieux temps, j'imaginais quelques sévères profils de magistrats et de jurisconsultes, penchés sur les in-quartos, attentifs et la plume en main, comme l'Erasme d'Holbein. Et, surtout, en errant à travers la ville ensoleillée, je tâchais de faire surgir des brumes de la légende la grande figure de Clémence Isaure, qui n'a pas existé peut-être, mais qui reste la Muse, la Dame

de ridéaly et, encore aujourd'hui» récompense les bons poètes avec des fleurs.

Mais, par malheur, Toulouse ne fut pas seulement la Savante et la Lettrée, elle fut aussi la Sanglante. Des témoins de briques et de pierres sont là pour nous rappeler les pages atroces de son histoire. Est-il possible que cette population, si aimable et si paisible, à laquelle je me suis mêlé par cette radieuse après-midi d'été, que les innombrables pêcheurs qui trempaient leur ligne dans Teau de la Garonne et des canaux, que ces gracieuses filles aux yeux de diamant noir qui tournaient la tête pour sourire à leurs galants, que ces couples de jeunes et sveltes garçons qui passaient en se tenant par l'épaule et chantaient si suavement — Toulouse est un nid de ténors — les airs du pays; est-il possible que tout ce gentil monde descende des horribles fanatiques d'autrefois?

Elles ont alors défilé dans ma mémoire, les lamentables phalanges des martyrs de la fureur religieuse, manichéens. Albigeois, Vaudois, huguenots I Que de guerres, de massacres, de supplices I Que de dates de fer et de sangl Elles flamboient dans une sinistre lueur, pareille au reflet d'un bûcher de l'Inquisidon sur la cuirasse des hommes d'armes qui entourent l'auto-da-fé. Et quelques-unes de ces dates ne sont pas si éloignées. Voici, traîné dans le ruisseau par les

Ligueurs» le cadavre de l'héroïque premier présidenc Durand avec la simarre de pourpre et répicoge d'hermine ! Voici la céce blanche, la tête innocence du vieux Jean Calas, qui hurle et roule, éperdue de douleur, sur Tignoble roue I Arrière, toutes ces abominations I Quand on y songe, les murailles roses de Toulouse semblent teintes de sang mal essuyé.

Aujourd'hui, l'ancien tribunal de l'Inquisition, k Toulouse, est devenu la chapelle d'un couvent de Dames Réparatrices. Ce sont, m'a-t-on dit, des filles de noblesse, mais peu fortunées, qui ne sont entrées dans cet ordre aristocratique et sévère que sur le tard, après avoir été, sans doute, cruellement déçues par la vie. J'ai pénétré là, à l'heure des vêpres, qu'une vingtaine de nonnes, en robe bleue et en voile blanc, — dont me séparait une grille, — psalmodiaient en chœur, d'un ton doux et monotone. A l'endroit même où saint Dominique a rendu %es impitoyables arrêts, de pauvres femmes prient pour tous ceux qui sont dans le péché et dans l'erreur.

Ahl puissions-nous désormais respecter la foi et haïr le fanadsmel Que nos croyances religieuses, nos rêves politiques, notre idéal social ne s'exaltent plus jamais jusqu'au prosélytisme aveugle et furieux! Assez de persécutions! Assez de résolutions I Soyons indulgents et doux, même pour nos pires adversaires, et que leur liberté et

leur vie nous soient toujours sacrées! C'est là l'esprit supérieur de jusrice, le véritable esprit chrérien; et j'ai cru le sentir palpiter dans la prière de ces femmes qui avaient souffert et qui s'étaient résignées.

29 août 189$,

Aux Eaux- Bonnes

'est la dmème fois que je viens ici, depuis vingt ans, à des intervalles irréguUers, et mon appareil respiratoire, qui est de seconde catégorie, a toujours recueilli, del'usage de ces Eaux-Bonnes, un bénéfice sérieux. Je rentre chez moi, après ma cure, sinon guéri, du moins très amélioré. Sans doute, je ne rapporte pas des poumons assez solides pour jouer du cor de chasse; non. Mais je ne prends plus de bronchite au plus léger courant d'air, ou, du moins, grâce à la cuirasse de soufre dont je me suis intérieurement revêtu, j'en suis quitte pour un rhume insignifiant. Une saison aux Eaux-Bonnes c'est

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