‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 32 sur 66 · AUX EAUX-BONNES I · texte numérisé non relu

AUX EAUX-BONNES I

pour moi la permission de passer l'hiver à Paris. Espérons que la source bienfaisante, à laquelle je me suis abreuvé pendant vingt jours et que je quitterai demain, va me rendre encore ce service et que je ne serai pas forcé, dans trois mois d'ici, d'aller, comme un « rasta ]», me réchauffer au soleil de Nice, trop loin du cher ruisseau de la rue du Bac.

J'éprouve, pour ce coin des Pyrénées, où j'ai si souvent fait provision de santé, beaucoup de reconnaissance, et j'aime tendrement ce pays d'adoption. Sur la belle route en lacets, si verdoyante et si parfumée, qui va de la gare de Laruns aux Eaux-Bonnes, dans le landau qu'emportent au grand trot, malgré la dure montée, les enragés pedts chevaux du Béarn, quand j'aperçois enfin, entre le Gourzi et la Montagne Verte, tout là-haut, dans le bleu du Ciel, la cime rocheuse du Pic de Ger, mon cœur bat doucement. J'emplis mes poumons de cet air si pur, qui, autant que l'eau sulfureuse, va me faire du bien; j'aspire avec délices l'odeur embaumée des prairies où l'on fauche le regain ; je salue joyeusement, comme des camarades retrouvés, les hêtres énormes et tordus aux troncs plaqués d'argent, et les sorbiers chargés de leurs fruits vermillon.

Mais voici que mon cocher en chapeau de cuir et en veste galonnée tire de son fouet de telles pétarades qu'on croirait qu'il y a par ici un régi-

ment qui fait Tezercice à feu. Nous entrons en ville; et, tout de suite, dans ces gentlemen en souliers jaunes qui flânent devant les hôtels, dans ces dames en robes claires, assises autour du kiosque à musique, j'ai déjà reconnu vingt visages amis. C'est ici une station d'habitués, un rendezvous de bonne compagnie, où Ton ne vient que pour se soigner et se reposer. Ni filles ni filous. Et c'est tout de même agréable de penser que la voisine de droite, à la table d'hôte, n'a pas montré des lapins savants aux Folies-Bergère, et que le voisin de gauche n'est pas un sénateur véreux qui s'est dérobé aux recherches de la police en se cachant dans un panier de linge sale.

Ordinairement, on trouve, aux Eaux-Bonnes, beaucoup de familles espagnoles, très aimables, mais un peu bruyantes. EUes sont, cette année, reladvement peu nombreuses; car le change de la monnaie est à dix-huit pour cent, et c'est une raison très sufiisante pour empêcher Madrilènes et Andalous de franchir la frontière. Dans ma chambre gaie, propre et blanche de l'hôtel de France, — une chambre de maison de santé, presque de couvent, — j'ai donc dormi fort tranquille; et le salon n'a pas retend, comme d'habitude, de piano durement tapé et de guitares bourdonnantes. Je regrette cependant de ne pas revoir ici ces jolies filles, au teint de citron, aux yeux de jais et aux pieds si mignons qu'ils jusdfient la

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galante hyperbole de tra las montes : « Mettezmoi aux pieds de mademoiselle une telle, si elle en a y>.

Lors de mon dernier séjour, c'était un de mes amusements d'entendre résonner les prénoms ronflants de ces jeunes personnes. Toutes les fêtes carillonnées de la catholique Espagne y passaient. Assomption, Conception, Incarnation. Je me rappelle notamment une délicieuse petite Cubaine de quatorze ans, une brunette aux joues fleuries, qui avait, comme dit Baudelaire,

Le charme éblouissant d'un bijou rose et noir,

et que sa maman, superbe Havanaise à moustaches et à enrouement chronique, appelait sans cesse, à travers les escaliers, du terrible nom de « Remedios ». Ce nom n'est qu'une abréviation de a Notre-Dame de Bon-Secours » ; mais, appliqué à cette gentille enfant, frêle et légère comme un papillon, il était, je vous assure, pour des oreilles françaises, d'un comique irrésistible.

Sauf cette absence accidentelle des Espagnols, rien n'a changé, aux Eaux-Bonnes. Parmi les messieurs d'un certain âge, mes confrères en bronchite chronique et en catharre des fumeurs, j'ai bien vite reconsdtué les éléments d'une Académie de dominos à quatre, où j'ai eu, s'il vous plaît, quelques poses assez heureuses du double-six.

Comme autrefois, je suis forcé de me garer, en moncantàrécablissementpoury boire mon verre, du troupeau des chèvres noires aux yeux jaunes et aux cornes aiguës, dont le lait, aromatisé par les plantes de la montagne, est si bon pour les estomacs fatigués. Les guides sont demeurés fidèles à leur costume d'opérarcomique, — béret, veste rouge, culottes de velours noir, hautes guêtres de tricot blanc, fouet k pompons en bandoulière, — et leur chef, leur patriarche, le père Lanusse, le seul qu'admettent les belles dames pour leur tenir rétrier, fait toujours songer, sous sa blanche chevelure d'octogénaire, au Taralyrique soigné par ses enfants, à Taïeul de foiccordée de village et à tous les vertueux vieillards de Greuze. Enfin, comme auparavant, les ànières stationnent le long des trottoirs, avec leur bande de charmants baudets au regard de velours, aux oreilles feutrées, aux pieds aristocratiques, qui attendent le dient, bâtés d'une selle en ruine ou attelés à un âiuteuil à quatre roues.

Hélas t ces voitures roulantes, c'est la mélancolie des Eaux-Bonnes. Quelques paresseux s'en servent pour gravir les rues escarpées; mais, trop souvent, on y voit les grands malades, les lamentables phtisiques. Certes, la source précieuse en sauvera quelques-uns, prolongera la vie de presque tous. Néanmoins, le défilé des pences voitures est sinistre. Pas besoin d'être un grand docteur et

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