AUX EAUX-BONNES I
d'avoir pris ses grades dans une Faculté pour reconnaître ceux ou celles qui sont déjà marqués pour la mort. Quand même ils ne se trahiraient pas par leurs yeux trop brillants et avides, par leur teint de cire et leurs oreilles décollées, on devinerait qu'ils sont perdus, rien qu'à l'attitude navrée des pauvres gens qui les accompagnent.
Elle est encore jolie, sous les couvertures et les lainages, cette jeune femme qui se fait traîner au soleil, le long de la promenade horizontale; mais le mari, qui marche auprès de la lente voimre, a déjà sur son front l'ombre du veuvage, et la petite fille qu'il tient par la main — trop pâle, elle aussi — me semble orpheline à moitié. On voudrait croire que ce beau jeune homme, au visage intelligent et fier, qui, dans le fauteuil roulant, croise sur le manche d'une canne ses mains exsangues, domptera le mal et survrira. Mais comment l'espérer, quand on voit près de lui la vieille maman, à la figure creusée par la douleur, aux yeux pochés et meurtris par les larmes?
Je suis un ancien habitué des Eaux-Bonnes.
Plus d'une fois la sympathie et la pitié m'ont attiré, m'ont retenu auprès des êtres douloureux qu'on promenait dans les petites voitures. J'ai tâché de les distraire, j'y ai réussi parfois. J'ai ri, pour les faire rire, avec le cœur inondé de tristesse. Où sont-ils, à présent? Où êtes-vous, chère petite Jeanne, qui tendiez si cordialement à votre
vieil ami votre main toujours trop moite et trop duude? Je revois votre délicat profil, votre front pensif et comme accablé par le poids de votre chevelure d'or. Où étes-vous, douce et sainte enfant, dont je n'oublierai jamais Théroïque sourire, aux heures où, souffrant davantage, vous vouliez d'autant plus rassurer votre admirable mère et tous ceux qui vous aimaient?
Chassons ces souvenirs funèbres. Aussi bien, cette année, près de la source de vie et de santé, mon cœur de vieux sentimental a connu des émotions plus douces.
Dans une maison amie, où se trouvait, l'autre soir, l'élite de notre petite société thermale, M^^^ Bartet, qui a fait une saison aux Eaux-Bonnes, eut cet aimable caprice de feuilleter un de mes livres d'autrefois, de choisir — avec quel goût' — une dizaine de poèmes d'amour et de nous les lire — avec quel an parfait I
Tous l'écoutaient, ravis, suspendus à ses lèvres harmonieuses, à ses lèvres magiques, qui donnaient à mes pauvres vers une illusion de beauté. Moi, dans mon coin, j'étais pénétré de reconnaissance pour cette délicieuse artiste qui me faisait revivre quelques heures de ma jeunesse.
M^^^ Bartet m'a donné une grande joie, dont je n'ai pu la remercier que par ce petit sonnet :