‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 36 sur 66 · A L EXPOSITION DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

A L EXPOSITION DE BORDEAUX

Ce sont d^asse^ îfeaux yeux pour des yeux de province.

Non, rExposition de Bordeaux, qui a pour premier mérite de n'être pas trop vaste, offre, en vérité, beaucoup d'intérêt et d'amusement, et se recommande par un caractère d'élégance et de bon goût, qui lui est spécial.

Nous y ferons, si vous voulez, une coune promenade.

Entrons d'abord, bien entendu, dans le Palais des Vins. Jamais je n'aurais cru qu'avec cet unique objet et ce seul ornement — la bouteille — on pût édifier tant de monuments, et si gracieux, et si variés! Palais des Vins? Les Bordelais sont trop modestes. C'est c Temple des Vins j> qu'il fallait dire. Un temple d'architecture bizarre, de style extravagant et fantasque, dont les murailles, les colonnes et les autels sont exclusivement faits de flacons. On voudrait voir triompher ici, au milieu de ce magnifique appareil de buverie, quelque divinité symbolique. Non point Bacchus chevauchant un tonneau, ni l'ignoble Silène mal d'aplomb sur son âne. La légère et aristocratique ivresse que donne le vin de Bordeaux — le seul qui se digère facilement — eût mérité une allégorie plus délicate, quelque jolie et svelte bacchante, par exemple, un peu folle, mais à peine en désordre, nue sans doute, •— < c'est l'uniforme

des déesses, — mais portant décemment sa feuille de yigne, pareille, en un mot, à ces femmes d'esprit qui, lorsqu'on leur parie dans le cou, à la fin d'un souper, disent : c Vous me faites perdre la tête, » mais ne la perdent qu'à moitié et réservent ce qu'il feut pour l'amour ou pour le caprice.

Ce Palais des Vins est un temple, vous dis-je. C'est avec une émotion religieuse qu'on pénètre dans cette église des bouteilles et qu'on fait ses dévotions aux autels placés sous l'invocadon de saint Julien, de saint Estèphe et de saint Emilion. Mais lâchons bien vite la métaphore. Les c châteaux » du Médoc me reprocheraient de les oublier. Et ib sont là, les illustres, les vénérables, — Yquem, Margaux, Laffitte, tant d'autres, — et je vois briller, sous le verre, leurs topazes et leurs rubis!

Pour tout dire, c'est un peu mélancolique, cette exhibidon de fioles célèbres, mais si bien cachetées. Je me monte l'imaginadon devant elles parce que je vais souvent à Bordeaux, que j'y compte des amis très hospitaliers, qu'ils vont chercher, quand j'arrive, quelques fines bouteilles au fond de leur chai, et que j'ai, en cette madère, quelque expérience et de savoureux souvenirs. Mais je me mets à la place d'un dégustateur inconnu qui se promène dans cet arsenal de flacons. Voilà le supplice de Tantale! Regardez, mais n'y touchez pas. Un bibliophile qui verrait des Aides

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et des Elzevirs derrière une vitrine fermée à clef, ne serait pas plus à plaindre.

Au fond, une exposition vinicole devrait se composer d'une série de dîners, avec La-Tour* Blanche au potage, Léoville pendant les entrées et Hauc-Brion après le rôti, ou tout autre programme dans le même goût. Je connais les mœurs magnifiques des Bordelais, et je suis certain que des repas mémorables, arrosés de crus extraordinaires, ont été déjà donnés et le seront encore aux commissaires, aux membres du jury, à tous les gros bonnets de TExposidon. Je conseille même, en passant, au Lord-Maire de se surveiller, pendant les banquets qu'on va lui offrir là-bas, tous ces jours-ci. Je le suppose solide buveur et à l'épreuve du aclaret^» alcoolisé d'outre-Manche. Qu'il se méfie néanmoins des grands Médoc, s'il veut retrouver, en rentrant à l'hôtel, le trou de sa serrure.

Oui, il s'est bu et il se boira des choses délicieuses, à propos de l'Exposidon de Bordeaux. Mais cette pensée est plutôt faite pour augmenter les regrets du pauvre diable qui visite le Palais des Vins et ne peut goûter d'aucun. Le seul parti qu'il doive prendre, c'est de ne pas lire les alléchantes étiquettes et de s'imaginer que toutes ces bouteilles ne contiennent qu'une madère insignifiante, telle que du cirage ou de la sauce aux anchois.

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Un actndt moins décevant de TExposidon, ce sont les salles d'objets anciens. Grâce à l'obligeance des ridies familles de la ville et de toute TAquitaine» on a pu réunir là une admirable collection d'art rétrospectif. Le choix fut sévère; Farrangement est exquis. Tableaux, sculptures, meubles, armes, étoffes, livres, manuscrits, objets et bibelots de toutes sortes, forment momentanément un riche et précieux musée, qui souffnrait très bien la comparaison avec notre Hôtel de Cluny. Le plaisir de voir ce splendide bric-à-brac vaut seul le voyage. Je ne sais qui a pris soin de grouper et de présenter toutes.ces belles choses; mais celui-là est un véritable ardste. On ne l'oubliera pas, je l'espère, sur la liste des récompenses. Il mérite une des premières; car il a contribué plus que personne au succès de l'Exposidon en mettant sous les yeux du public un pareil trésor d'art et de curiosité.

Tout le reste — ou à peu près — nous l'avons déjà vu ailleurs, aussi bien l'arc de triomphe en tablettes de chocolat représentant la production quotidienne d'une seule usine, que le formidable piano du dernier oc cri », espèce de mitrailleuse à musique, qui vous crible au passage de valses et de polkas.

Fuyons vers ces paillettes, oîi bourdonnent plus discrètement les gongs de l'Annam et les tambourins du Soudan. Ce n'est pas non plus du

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