‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 41 sur 66 · VINGT-CINQ ANS APRÈS · texte numérisé non relu

VINGT-CINQ ANS APRÈS

toujours beau, le jour où je vis, sur la Chaussée du Maine, la populace furieuse entraîner les misérables fuyards de Châdllon, le képi à renvers,avec un écriteau sur leur poitrine, où était écrit le mot a lâche ».

Mais un souvenir, entre autres, me hante, le spectacle des suburbains se réfugiant dans la ville, à la veille de l'investissement. Ils arrivaient, lamentables, par les larges et magnifiques boulevards, parles voies monumentales; et rien n'était plus navrant que cette fuite, cet exode de malheureux à travers la luxueuse cité, baignée dans la splendeur du soir d'automne.

Une paix joyeuse flotte dans Tair; les façades blondes des maisons prennent une teinte rose aux rayons du couchant, et, sur les balcons, les énormes lettres d'or des enseignes fulgurent. Cependant, devant ce beau décor, au milieu de la chaussée, sur le dur macadam, les charrettes défilent. Quelques-unes sont attelées d'un maigre cheval qui trébuche; mais, pour presque toutes, la bête de trait est un homme, un pauvre homme courbé, dépoitraillé, la double bretelle aux épaules, tirant de toutes ses forces, la tête basse, les cheveux dans les yeux. Par derrière, la femme pousse, et les enfants aussi, tous chargés de paquets. Et, sur la voiture branlante, se heurtent et frémissent les débris de l'humble mobilier. Une cage à poules tremble sur un matelas roulé; une vieille table

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brandie ses quatre pieds en l'air. La batterie de cuisine tressaille et résonne.

Quelle misère I Que de loques et que de ruines ! On se demande, le cœur serré, devant ces lugubres émigrants : c Où trouveront-ib un asile? Où coucheront les pauvres petits ? » Mais il se moque bien d'eux, le soleil qui se couche. C'est un dilettante. Que lui importe, au fond de la rue, ces grotesques caravanes? Regardez là-haut, il s'amuse, il fait son œuvre. Au milieu de chaque vitre incendiée, il place un rubis; et, sur les grappes de fleurs pâles et étiolées, qu'une erreur de la saison donne aux arbres dépravés de la Ville, le crépuscule, artiste supérieur, répand sa pourpre et transforme les marronniers blancs en marronniers roses.

Et, pendant ce temps-là, le blocus de Paris s'accomplissait méthodiquement, scientiBquement.

Le tranquille Moltke donnait ses ordres, en essuyant les verres de ses lunettes, et les Allemands aux lourdes hanches braquaient sur nous les gueules d'acier des canons Krupp. Le roi de Prusse passait à cheval, sur la place d'Armes, à Versailles, sans prendre garde au geste impérieux du Louis X I V de Girardon; et, dans son logis de la rue des Réservoirs, Bismarck, satisfait, voyait le prestige de la France s'envoler et se dissiper dans la fumée de sa pipe.

Ahl sois maudit, soleil de septembre, qui me rappelles celui d'il y a vingt-cinq ans, aussi ma-

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