VINGT-CINQ ANS APKÊS
gnifique et aussi cruel que toi, celui qui n'a souri qu'à nos vainqueurs!
Une fois pourtant tu nous versas l'espérance* Jamais tu n'avais nûeux brillé; et delà Bastille à la place de la Concorde, nous édons là, quatre cent mille hommes, alignés, sous les armes. Paris cerné, désert de pierre, n'avait pu nous offrir as^ sez de fleurs tardives pour orner les canons de nos fusils ; nciais tous, ce jour-*là, nous édons prêts à combattre et à mourir. Le chef, maigre et médiocre visage aux moustaches noires, passa au grand trot, saluant chichement de son képi d'or nos cris furieux de « Vive la France! » Notre enthousiasme fut vain. On ne sut rien faire de tant de bonnes volontés.
Il fait beau, Parisiens, tas de pékins déguisés en soldats I Montez la garde aux remparts. Ran plan plan plan plan! Et la éMarseillaisel Et les pardes de bouchon où s'usera votre ardeur, où vous vous abêûrez à parler polidquel Ainsi le magnifique automne s'écoulera, et, sous l'énervant soleil, vous vous habituerez à considérer la guerre comme une a balade » en plein air, payée trente sous par jour, amusante en somme. Et les choses iront de la même façon jusqu'à l'hiver soudain, aux nuits glacées, à la famine, au piétinement dans la boue* Comme on se serait battu, au clair soleil d'octobre 1 Enveloppé de brume, souffleté par la neige, on ne sait plus que gueuler à la trahison. Tout est
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perdu! Lors de reffondremenc final, il n'y aura plus, dans Paris, que des enfiévrés, des exaspérés, mûrs pour la guerre dvilel...
Trop brûlant soleil de septembre, m m'es odieux* Je songe que c'est toi qui décimes, en ce moment, nos pauvres soldats à Madagascar, et je me dis aussi que, depuis vingt-cinq ans, nous ne sommes pas devenus plus sages. Aujourd'hui comme alors, nous faisons la guerre, une guerre inutile, absurde, incompréhensible, sans gloire ni profits, où nous ne sommes vaincus que par la fièvre et la colique. Sous l'Empire que tu vis tomber, comme sous cette République qu'acclamèrent les naïfs et les badauds, grisés par tes ardents rayons, c'est toujours la même chose; et tu assistes, insensible soleil, aux mêmes fautes, aux mêmes imprévoyances, aux mêmes rivalités entre culottes de peau — tu étais là, tu te rappelles — et à la même légèreté de cœur des politiciens, quand il s'agit de prodiguer le sang et l'or de la France I
Tu m'importunes, méchant soleil, tu n'évoques, pour moi, que des dates sinistres, des désastres qu'on n'a pas réparés, des outrages restés sans vengeance. Hier, n'écrasais-tu pas de ta canicule en retard notre armée des grandes manœuvres, cette armée dont nous n'exigeons plus que des revues et des parades? Voile-toi de nuages. Nous sommes dans le chagrin et dans la honte, et c'est
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un del brumeux qui conviendrait à notre tristesse. Va-t'en briller ià-bas^ au delà du Rhin, sur les villes pavoisées où les verres se lèvent orgueilleusement pour les anniversaires de nos défaites, où Ton boit en l'honneur des provinces conquises et germanisées. Ici, les mères en larmes ne songent qu'au retour des navires gorgés de mourants.
Cache^toi, soleil de septembre. Notre deuil est insulté par ton impitoyable splendeur.
26 septembre 1895.
Pasteur
' A mort de Louis Pasteur est plus qu'un deuil national; c'est un deuil universel.
Les ignorants — j'en suis — ne peuvent mesurer la force de son génie, ni l'étendue de ses découvertes; mais ils connaissent le résultat obtenu, qui tient du prodige.
Quand Leverrier annonçait que tel jour, à telle heure, une nouvelle planète brillerait au firmament, les seuls mathématiciens pouvaient vérifier l'exactitude des calculs du grand astronome; mais, au jour dit, à l'heure exacte, l'étoile était là, visible pour le plus sauvage des bergers.
Il en va de même pour la théorie des microbes publiée par Pasteur, vers 1860.
Chose singulière! Si les discussions soulevées alors entre Pouchec et Pasteur, pour et contre la génération spontanée, émurent la masse du public, c'est qu'elle y apportait des passions philosophiques et religieuses. A la seule pensée que des êtres organiques pussent être créés par la madère corrompue, les esprits forts triomphaient, croyaient avoir soulevé le dernier voile d'Isis et pénétré le mystère de la vie. Quand Pasteur, par des expériences accablantes, mit à néant cette hypothèse, et prouva que les germes microscopiques, observés dans la purulence, ne s'y étaient pas développés d'eux-mêmes, mais étaient venus du dehors, apportés par des véhicules tels que Tair et l'eau, ce fut, pour certains esprits, une décepdon amère, et plusieurs s'irritèrent contre cet observateur inflexible qui laissait intaa le problème de la créadon.
Cependant, peu de temps après, le monde étonné apprenait combien était féconde en conséquences pradques la loi formulée par ce savant véridique et consciencieux. Non seulement une science nouvelle était née, celle des antiseptiques, renouvelant les pradques de la chirurgie, de Thygiène, et notamment de l'obstétrique; diminuant, dans une proportion énorme, les chances funestes des opérations et donnant aux hommes de l'art
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une arme puissance contre la souffrance et contre la mort, mau, à partir de cette époque» le génie de Pasteur prenait un essor extraordinaire.
Le grand chimiste, déjà vieux, usé de travail et touché même par la paralysie, faisait, par l'observation constante et profonde de ce monde des infiniment petits dont il avait révélé Texistence, une découverte immense. Guidé par la trouvaille de Jenner, qui est admirable, mais due seulement au hasard, il éublissait une méthode générale, d'une portée incalculable, celle de l'atténuation des virus et deleur transformation en vaccins, méthode qui déjà prévient et guérit une grande quandté de maladies conugieuses et qui semble desdnée à les faire, un jour, disparaître toutes.
Pasteur a d'abord supprimé, pour ainsi dire, plusieurs épizooties et sauvé, dans tous les pays du globe, d'énormes richesses agricoles. Il n'est pas besoin de rappeler que, grâce à lui, la science est maîtresse, à présent, dans presque tous les cas, de la plus épouvantable des infecdons, celle de la rage; et, hier encore, toutes les mères poussaient un long cri de joie et de reconnaissance, quand le plus illustre disciple du maître, le docteur Roux, combattait victorieusement, par une nouvelle application des principes pastoriens, le Minotaure qui réclamait sans cesse tant de victimes innocentes, l'Ogre qui dévorait tant de pauvres petits enfants, le hideux croup.
Et n'oublions pas que les vérités proclamées par Pasteur ne sont reconnues que depuis peu de temps comme incontestables, et que la semence féconde qu'il a jetée à travers le monde n'a encore donné que ses premières moissons. Professeur incomparable, il a élevé, dans son laboratoire, toute une génération de jeunes savants, ardemment dé* voués à son œuvre et qui continuent sa lutte contre le mal.
J'ai visité plusieurs fois cet Institut de la rue Dutot, sorte de couvent scientifique, où vivent, solitaires et comme volontairement cloîtrés dans l'étude, ces hommes dignes de toutes les admirations. Avec une complaisance infinie, une modestie exquise et dans les termes les plus simples, ils ont daigné m'expliquer, à moi profane, leurs étonnants travaux, et me montrer ces fioles magiques, ces mystérieux bocaux, où les pires poisons se transformaient en anddotes. Chacun de ces savants cultive un virus particulier; et je vois encore l'un d'eux, excitant avec une baguette, à travers les barreaux d'une cage, un serpent de l'espèce la plus redoutable, afin de lui faire mordre un verre de montre et d'y recueillir quelques gouttes de venin. Les germes de la tuberculose, de la rougeole, de la fièvre typhoïde, du choléra, de la syphilis, de toutes les maladies les plus effrayantes, sont étudiés là avec un soin, une attention, une padence inouïs et — le passé nous
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permet d'ajouter — avec une magnifique espérance pour l'avenir. Le specttcle auquel on assiste à l'Institut Pasteur est réconfortant; il fait oublier, un moment, tout ce que la nature humaine recèle de laideurs et de hontes. Ala bonne heurel Voilà des intelligences et des caractères! Avec leur cravate mal nouée et leur vieille redingote boutonnée de travers, mais une flamme dans les yeux et le visage creusé de fatigue, ils font plaisir à v<Mr,ces élèves, je dirais presque ces fils de Pasteur. On sent que le Maître leur a pour toujours mis dans le cœur et dans le cerveau le seul idéal auquel il consacra sa vie, la science aimée pour elle, sans arrière-pensée de profit ou de gloire, avec un absolu désintéressement. On est pénétré de respect devant ces nobles jeunes gens, et on emporte, en les quittant, cette consolante pensée que, si Thomme est condamné, par une loi faule, à toujours souffrir, grâce à eux, il souffiîra moins.
Dans quelques jours, devant le cercueil dé Louis Pasteur, des voix éloquentes et illustres exalteront Timmense savant. Qu'ils n'oublient pas de dire que l'homme, pendant sa longue existence, donna toujours l'exemple des plus hautes et des plus touchantes vertus.
J'ai été assez heureux pour approcher très souvent M. Pasteur; il était mon voisin, dans les séances de l'Accadémie Française. J'ai eu aussi le
très grand honneur de lui inspirer quelque sympathie. Nous avons causé beaucoup ensemble, et je découvrais sans cesse, avec une délicieuse émotion, chez cet homme de génie, des trésors de modesde, de candeur et de bonté. Issu d'humbles artisans, il avait les croyances traditionnelles qu'on ne détruira pas — noni — dans le cœur du peuple de France : la confiance en Dieu, l'amour de la famille, le culte du devoir, la religion de la patrie.
Qu'on me permette de rappeler ici une circonstance de mes relations personnelles avec M. Pasteur.
En janvier 1886, quand s'organisaient de toutes parts les souscriptions pour son Institut, je reçus la lettre suivante :
Les ouvriers de la verrerie d'Aumale, dont les noms suivent, se proposent de faire une petite fête et de donner une soirée au profit de l'Institut Pasteur. Et leur grand désir serait qu'une pièce de vers fût dite au commencement de cette soirée, et que cette pièce émanât de vous...
Je passe la fin de la lettre, trop flatteuse pour moi. Mais l'idée de ces braves gens était char* mante, et je fis les vers tout de suite. Les voici :
^ VUSTEU%
O toi dont la science et le constant effort Ont si souvent vaincu la douleur et la mort, O cerveau puissant et fertile,
2)2 MON PRANC PARLEll
Di Vunivirs qm stmjfre, 6bsHni btmfmUur, Pturiomu si ma voix interrompt, â Pastair, Un instant ton travail utile!
Iâ gmre bim$ain te paye tvi tribut mérité.
Pris dans un grand courant de générosité
Que tout le monde a voulu suivre.
Pour assurer ton œuvre et fonder ton trésor.
Le riche est accouru. Us deux mains pleines ffor.
Le pauvre avec ses sous de cuivre.
Lss savants — tu souris de quelques envieux — T*ont placé dans la gloire, et, voyant dans tes yeux
Briller Vétincelle divine, Us font salué tous comme un maître, et les rois. Honorant ce Jour-U leurs ordres et leurs croix.
Les ont placés sur ta poitrine.
Je f apporte une offrande à mon tour. Presque rien. Elle va te remplir pourtant, je le sais bien,
lyune gratitude infinie.
Avant de f envoyer quelques louis offerts, De pauvres artisans m'ont demandé des vers
Pour mieux honorer ton génie.
Cent cinquante ouvriers, hélas! vivant de peu, Lis verriers, serviteurs de ce vieil art du feu
Qu'exerçaient les nobles, naguère.
Ont eu, nobles de cour, un généreux souci Et se sont cotisés pour f offrir, eux aussi.
L'humble cadeau de la misère.
Pour eux, a fui un jour de joie. On se fit beau ; L'atelier, plein de fleurs et paré d^un drapeau.
Fit une fête plébéienne.
Sûr ff avoir fait du bien, on s^est mieux amusé; Les vieux ont bu leur coup, les jeunes ont dansé.
Et des chansons! diacun la sienne!
Applaudissani tan nom sans cesse ri^ Savant, ils ont levé leur verre â ta santé.
Pleins d'admiration profonde.
Puis, un petit enfant ou quelque vieux souffleur. Assiette en main, disant : m Pour l'Institut Pasteur, »
A fait la collecte à la ronde.
Enfin — t^est un désir délicat et touchant — Ces braves ouvriers ont voulu que F argent.
Produit de leur modeste quête. L'argent qui, j'en suis sûr, va te porter honbeur. Oui, cet argent sacré, de travail et d'honneur.
Te fût offert par un poète.
Us m'ont choisi. Pourquoi ? fe suis bien trop heureux. Si mon livre, parfois, lu par quelqu'un d'entre eux.
Les attendrit et les console I Mais f ai senti mes yeux, tout à coup, se mouiUer, Et fat bien vite écrit ces vers sur ce papier
Pour envelopper leur obole.
Oh! us versife voudrais qu'ils fussent bien meilleurs. Mais enfin, ils les ont, ces pauvres travailleurs :
A présent leur joie est complète.
Us ont le compliment rimé qui leur manquait Et peuvent te V offrir. Pasteur, comme un bouquet,
Au patron, le jour de sa fête.
En lisant ces vers, que jef ne reproduis, aujourd'hui, que parce qu'ils furent écrits à la gloire de Pasteur, riÛustre savant ému surtout, bien certainement, parla touchante pensée des verriers d'Aumale, laissa couler une larme heureuse. Et c'est une des fiertés de ma vie d'avoir contribué à donner cette pedte joie à ce grand homme.
3)4 ^on r&ANC parler
Il n*e$c plus. Le bruit de sa mort aura, je le répète, le plus douloureux recentissemeiic en Fiance et dans tout TuniTers. Nous espérons tous que, pour recevoir sa dépouille sacrée, yont s'ouvrir les portes de bronze du Panthéon. Il mérite cet honneur plus que tout autre; car ce n'est pas seulement la Patrie qui est reconnaissante à Louis Pasteur, c'est THumanité.
fo sefUmhri tM^j»
Les Hirondelles
|algré rimplacable soleil, qui a transforme toutes les prairies en paillassons, voici l'automne. Les hirondelles ne s'y trompent pas; depuis quelques jours, elles tiennent leurs assemblées, et, pour assister à cet admirable spectacle, je me trouve, comme on dit populairement, aux premières loges.
Tout près de mon logis d'été, il y a une grosse ferme. Vous yoyez cela d'ici, la ferme de la Brie, d'un pays de grande culture, avec sa cour très spacieuse, sa tourelle de colombier, son énorme tas de fumier, sans cesse gratté, fouillé, picoré par la volaille, et toutes sones de bâtiments, char-
3)6 MON FHANC PARLER
recteries, granges et hangars. Tout cela très vieux. Toitures ec murailles ont été cuites, recuites et dorées par plus de cent canicules. Les juillets brûlants, les aoûts torrides ont donné à la yénérable fabrique de blé la couleur même du blé.
C'est un bon g^te pour les hirondelles que cet antique corps de ferme. Vieux toits de tuiles surplombant la gouttière, vastes greniers où s'enchevêtrent les charpentes. Que de coins et derecoins pour 7 installer des nidsl Je suis sûr que, cet hiver, i Laghouat ou i Biskra, mes voisines aériennes se souviendront avec plaisir de la ferme de Mandres. D'ailleurs, le d^ert, pareil à une immense peau de lion, ne leur paraîtra pas, sans doute, très différent de la plaine briarde, en ce tropical mois de septembre; et le sable du Sahara n'est ni plus roux ni plus ardent que le chaume qui craque, aujourd'hui, sous les souliers à clous des chasseurs de Seine-et-Marne.
Mab, encore une fois, les hirondelles ne sont pas dupes de ces excentricités de la température, et elles s'assemblent déjà pour le départ. Chaque soir, au coucher du soleil, je passe une heure enchantée à voir, sur le ciel occidental, du ton de l'orange mûre, les phalanges ailées qui s'élèvent et descendent, s'éloignent et reviennent, et de nouveau montent et s'abaissent, de nouveau s'enfuient et se rapprochent, infatigablement.
On songe à des manœuvres militaires, et la
LES HIRONDELLES a^J
comparaison s'impose ; car, à chaque minute» le régiment de haut vol se rompt et se divise par compagnies ; puis, après diverses évolu tions, obéissant à la mystérieuse tactique de l'instinct, se reforme soudain en une seule colonne profonde et serrée. Seulement, les cohortes de Tespace ne font jamais halte; et c'est sans une seconde d'arrêt et de repos qu'elles accomplissent leurs mouvements stratégiques — avec quelle perfection, quelle grâce, quelle souplesse, quelle rapiditél
L'observateur en est ébloui. Tout à l'heure, trois, quatre, cinq bandes, d'une centaine d'oiseaux chacune, tournoyaient, planaient, palpitaient isolément. L'une d'elles a même passé tout près, — le temps d'un éclair I — On a pu distinguer les ailes grandes ouvertes, les ventres blancs, les queues fourchues; on a entendu les petits cris, stridents et sauvages. Qu'elles sont loin, à présent I Regardez là-haut, tout là-haut I Que de points noirs! Toute l'armée volante est réunie. Et voici que les points noirs deviennent encore plus petits, ne sont plus qu'une poussière à l'horizon, se fondent dans la brume empourprée. On éprouve comme un regret confus et le ciel vide semble pris de tristesse. Mais non. Sur le reflet de fournaise du couchant, la poudre noire a reparu; les grains s'isolent, grossissent, reprennent forme et vie. Ce sont elles! C'est l'essaim tout entier des
3)8 MON FRANC ?ARLER
hifondellet qui revient, repasse brusquement devant vous, comme une grêle de balles qui seraient visibles, et remonte dans le del d*or, et le crible de uches circonflexes.
On est fasdné, hypnotisé ; Totil ne se lasse pas de les suivre. Voyez. Elles s'éparpillent encore, diminuent, rem{di»ent, un instant, Tazur d'étoiles sombres et immobiles; puis elles se groupent de nouveau, s'élancent, pareilles à la chevdure d'une comète noire, et recommencent sans fin leurs rondes vertigineuses.
Depuis la page immortelle de Chateaubriand, Ton a beaucoup abusé des hirondelles, en littéiature, — ilfautle reconnaître, — et nousavons tous, à ce sujet, quelques reproches à nous adresser. Que le poète qui n'a jamais fait rimer c hirondelle > avec c fidèle >, me jette la première pierre I Tout i l'heure, tandis que, devant cet admirable coucher de soleil, gras et blond comme de l'huile, j'essayais de noter, dans ma mémoire, leurs courses et leurs circuits en plein ciel, un scrupule m'est venu, et je me suis demandé si, après Théophile Gautier, après Michdet, il était encore permis de parler de ces délicieux oiseaux.
L'hirondelle, me disais^je, n'est plus présentable. Horace Vemet en a peint une, aveclafii* mée d'une chandelle, au plafond d'un restaurant du Palais-Royal, et les barytons de café<oncert leur ont trop souvent adressé leurs borborygmes
LES HIHONDELLES 3)9
élégiaques. Les hirondelles appardennenc exclusivement désormais au chromo ec à la romance. En voilà qui se disposent à aller passer Thiver dans le Midi; et, bien qu'elles aient le privilège de s'y rendre plus rapidement que la Malle des Indes, elles font cent kilomètres à Theure, ce n'est pas, après tout, fort original. Pour peu que j'attrape un rhume à la Toussaint, j'en ferai autant. Je n'éprouve pas, d'ailleurs, en les voyant volter et tournoyer dans l'air du soir, la magnifique mélancolie du grand René. Laissons-les partir tranquillement.
Par crainte de la banalité, je vous aurais donc aujourd'hui raconté tout autre chose, si l'un de mes voisins, attentif observateur de la nature et des animaux, ne m'avait appris, sur les mœurs des hirondelles, un détail qui mérite d'être plus connu, et qui n'est pas du tout romance, pas chromo le moins du monde, je vous assure.
Ces assemblées d'automne, où les hirondelles déploient toute la puissance de leur vol et s'entraînent, pour ainsi dire, aux fatigues de leur émigration annuelle, sont, pour quelques-unes, la plus redoutable des épreuves. Malheur aux pa* resseuses, aux vieilles, aux blessées, à toutes celles qui s'attardent enfin, et que leurs compagnes, guidées par un infaillible instinct, ne jugent pas en état de supporter le voyage I Elle seront impitoyablement massacrées avant le départ.
340 MOM fRAMC PARLER
Qu'en dtteMTOQs? Noos voilà loin de la messagère do piincemps, qoi revient, dans les poésies des bas-bfeos» sospendie son nid à la même chaumière, qoand fefleorit le joli mois de mai; nous voilà loin de FcMseau romantique qui choisit de préfirence les ruines, les vieilles tours, et qui passe et repasse devant le soujûrail ou languit un captif afin de lui donner des rêves d'espoir et de liberté. Elles sont moins sentimentales, les vraies hirondelles, leshirondelles d'aprèsiumre.Comme les plus farouches Pacagons, elles se débarrassent des vieillards gênants. Elles ont, en droit sodal, les mêmes idées que les durs et primicife Lacédémoniens. Elles appliquent, dans toute leur rir gueur, aux ratés et aux mal venus, les lois de Lycurgue, qui sont, hélasl celles de Darwin; car, malgré nos grimaces de pharisiens et nos hypocrisies de civilisés, rien ne change. Le faible est toujours saciifié, et, sous ce rapport, Paris vaut Sparte.
Mais j'y songe. Ma sensibilité s'égare. La troupe migratrice obéit sans doute à une loi nécessaire, en immolant les incapables, celles dont les ailes trop débiles ne pourraient jamais franchir la plaine, la montagne et la mer, voler jusqu'au lieu d'hivernage, atteindre au séjour d'exil, chaud et doré. Quel sort attendrait, en eflèt, les édopées, les reurdataires, sous notre climat de fer, dans une atmosphère humide ou glacée? La mort
LES HIRONDELLIS 34I
par le froid, par la faim; et la plupart» avant d'expirer, seraient ramassées sur le chemin par des enfants cruels, qui joueraient avecleur agonie. En tuant ces malheureuses avant le départ, leurs sœurs ne font qu'un acte de suprême pitié.
Ne me suis-je pas laissé dire que, naguère, au Tonkin, quand la lutte était indécise entre notre armée et les Pavillons-Noirs, nos soldats blessés, sachant quels atroces et minutieux supplices leur étaient réservés, s'ils tombaient aux mains des Chinois, suppliaient un camarade de les achever, quand ils ne pouvaient le faire eux-mêmes? Et, par complaisance, par bonté, le camarade leur tirait un coup de fusil dans l'oreille.
N'importe! Mon plaisir est gâté, devant ces souples et gracieuses hirondelles, que j'admirais, tous ces jours-d, dans leurs réunions d'automne. Je n'ai plus de joie à les voir, sur l'or du couchant, s'élever dans un frémissement, ou planer, les ailes étendues et rigides. Oh j'imaginais on ne sait quel jeu héroïque, on ne sait quel enthousiaste ivresse d'air Ûbre et d'espace infini, je ne vois plus qu'une société accomplissant — comme celle des hommes — sa fonction machinale et féroce. Et, si l'un de ces oiseaux monte moins haut ou va moins vite, je pense à tous les malchanceux qui sont fatalement condamnés par la vie, à l'innocent devant les juges, à la victime devant les bourreaux.
342 MON PRANC PARLER
Ahl rendes>moi rhironddle des romances, et ne regardons pas de trop près la nature. Nous y découvrons toujours le triomphe de la Force, de la Douleur et de la Mort.
Devant la Foule
^ 'autre jour, perdu dans l'imposant cortège qui suivait le cercueil de Pasteur, j'ai revu, tout le long du parcours, la foule de Paris.
Le mort était un de ceux dont les humbles et les ignorants admirent l'œuvre sans la bien connaître. Par quelle série d'observations et d'expériences le grand chimiste était parvenu à découvrir un monde invisible et à donner à la science des armes si puissantes et si nouvelles contre la souffrance et la mort, le plus grand nombre de ceux qui regardaient passer son convoi l'ignorait évidemment. Par exemple, la couronne ornée de cocons — ingénieux et touchant souvenir envoyé
par les magnaneries de Provence — n'a rappelé qu'à peu de personnes que Pasteur détruisit l'épidémie des yers à soie. Le traitement de la rage, et aussi, depuis quelque temps, celui du croup, dû à la méthode pastorienne, sont seuls fameux dans le menu peuple des villes. Mais cette foule, amoncelée sur les trottoirs, penchée aux fenêtres, alignée sur les toits, suspendue par grappes aux échelles, était animée d'un sentiment unanime, parugeait la même certitude. Elle savait que le génial savant, Thomrne pur, tendre et désintéressé, le bon citoyen, le glorieux Français, dont on conduisait, avec tant de pompe et d'honneur, la dépouille à Notre-Dame, avait fait le bien pendant toute sa vie et n'avait fait que le bien. Et tous, pénétrés de respect et de reconnaissance, se découvraient devant le cercueil du bienfaiteur.
Certes, le specucle était émouvant et grandiose. Pourquoi donc» cependant, m'a-t-il comblé de mélancolie?
C'est que je songeais combien ik sont rares — - ohl si rares! — ceux qu'accompagne, au jour du départ, cet ineffable éloge : c il n'a fait que du bien. > Sans doute, on peut le décerner, sans réserve aucune, aux hommes qui, pareils à Pasteur, ont consacré tout leur effort à combattre les forces mauvaises de la nature, le mal physique. L'existence un peu plus longue, un peu moins menacée, un peu moins douloureuse, tel est, hélas! notre
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cfaétif idéal. La science peut le réaliser; elle a fait, dans ce sens, un grand pas, grâce au génie de Pasteur. Nous sommes sûrs que celui-là fut utile et bienfaisant.
Mais, dans Tordre moral, où donc est le bien, où donc la vérité? Quiconque pense et parle, quiconque tient une plume, surtout, et s'adresse au grand nombre, se pose aujourd'hui cette quesdon avec une anxiété profonde :
— Cent ans de troubles et de révolutions ont perturbé tous les esprits. Ce siècle, dont Taurore a surgi pourtant dans la gloire, ce siècle qui fut témoin d'une si splendide explosion de pensée, de poésie et d'art, ce siècle qui a vu le progrès matériel bouleverser le monde, s'achève tristement dans le doute et la négation.
Quelques prophètes obsdnés conservent bien une espérance, et là-bas, tout là-bas, dans un lointain très vague, nous montrent une humanité enfin libre et fraternelle; mais ceux-là mêmes, devenant furieux devant l'énorme abime qui les sépare de leur rêve — ou de leur chimère, -— voudraient le combler de ruines, ne songent qu'à la violence et à la destrucdon, et quelques-uns, dans leur impadence frénétique, vont jusqu'au crime.
Cependant, les vénérables assises sur qui repose l'édifice delà société des hommes sont rongées et branlantes. Les principes mêmes du devoir, de la famille, de la patrie, sont remis en question, dis-
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cutés sur le ton du plus âpre et du plus insultant dédain. Grotesque» le double serment des époux! Ridicules, les bras ouverts des petits enfants qui veulent embrasser un père et une mère! Pullulez à votre gubel Et toi» soldat imbécile, foule aux pieds ta cocarde et crache sur ton drapeau ! N'entrez pas dans cette ^lise qui s'écroule; c'est à peine si la prière de quelques servantes s'y mêle au nuage parfumé de l'encens; et regardez s'échapper enfin de l'ennuyeuse école ces jeunes gens indigéiés d'inutiles connaissances» gonflés d'orgueil» irrités par tous les appétits!
Une seule puissance» l'argent. Un seul but, jouir» et vite. A quel niais foa-t-on croire que le bonheur consiste dans la paix de l'esprit, dans le tendre épanouissement du cœur? Quel est ce lâche qui ose parler encore de se résigner» de se sacrifier, d'obéir? La loi moderne» c'est la lutte» le droit du plus fort. Luttons I Mais les |dus forts» c^est-à-diie les plus riches» ne sont pas heureux non plus. Devant l'armée sans cesse grossie et toujours plus menaçante des vaincus» ils essayent de faire, en tremblant, la charité, et ils voient avec épouvante la main du misérable se refermer» sur l'aumône mal donnée» avec un geste de colère.
Qu'il soit à jamais béni» le savant qui a sauvé des vies humaines et» plus puissant qu'un roi, a fait grâce à tant de condamnés qui étaient des innocents I Mais comme il ferait du bien» aussi, le