‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 44 sur 66 · DEVANT LA FOULE · texte numérisé non relu

DEVANT LA FOULE

de chérir la douleur, et qui lui montrait une clarté d'aurore entre les fentes du tombeau. •

S'il revenait pourtant, le Divin Maître, pour répandre, comme autrefois, sa doctrine de miséricorde et d'amour; s'il revenait, doux aux pedts» aux souffrants, aux simples de cœur, blâmant toute révolte, mais faisant parfois des acdons redoutables, confondant les docteurs ès-mensonges, fouaillanc les marchands voleurs, maudissant le mauvais riche, réclamant le salaire des ouvriers tardifs I S'il revenait, ordonnant aux hommes de s'aimer, annonçant le règne du Père qui est aux cieux, donnant à tous une espérance! S'il revenait!...

Hélas! je n'avais qu'à considérer le cortège dont je faisais parue et la foule qui le regardait passer pour deviner le sort qui serait encore ré» serve au Sauveur. Peut-être d'abord, ce peuple l'entourerait tendrement, écouterait avec avidité sa suave parole, étendrait sous ses pas les palmes et les manteaux. Mais voici, dans le défilé officiel, des pharisiens pour le dénoncer, des juges pour le condamner, des soldats pour le mener au supplice. Voici les politiques qui se laveraient les * mains, après l'iniquité commise. Et voici encore cette foule, cette même foule qui le trahirait au dernier moment et lui préférerait BarabbasI

S'il revenait, le guérisseur des âmes, on le crudfîerait une seconde fois.

3fO MON FEANC FAALIE

Cependant» ce fiit lui, ce pourrait être encore luit le suprême Bienfdteoi . Cm il fit oublier à rhomme sa misère, en lui promettant la vie éternelle. Erreur, illusion I Peut-être. Mais, à coup sûr, \ consolation et espoir. Et ce savant de génie, dont | notre r^;ret, ardent comme un culte, lion<Me jus- . tement la mémoire, parce qu'il a soulagé les maux et prolongé Texistence de quelques-uns, ce Louis I Pasteur, dont le haut et courageux esprit planair | au-dessus de notre matérialisme et de noslâcfaetés, arendu ledemier soupir les yeux fixés sur l'image ! du Christ, qui fit de la douleur une vertu et de la i mort une délivrance. I

10 oetobn iB^s.

Le Fer à cheval

; AZARiN mourant et jetant un dernier regard sur ses richesses, Mazarin soupirait avec tristesse: ce II faut donc quitter tout cela ! »

Je ne suis pas fou de Mazarin ; il m'apparaît, en gros, comme une sorte de panamisce d'autrefois, avec cette différence en sa faveur qu'il fût pris de remords quand il sentit sa fin prochaine et qu'il restitua ce qu'il avait volé. Je n'ai pas non plus un vrai tempérament de collectionneur, et si j'éprouve un regret, lorsque je passerai Tarmeà gauche, ce ne sera certainement pas pour les bibelots qui encombrent mon logis. Cepen-

3f3 MON FRANC PARLER

dant, depuis qudqaes jours, je me redis, à chaque instant, le mot navré du (kmeux cardinal.

C'est que je vais revenir à Paris. Bien des devoirs m*y rappellent, de ces devoirs qui n'en sont pas et dont un sage — que ne suis- je un sage? -» se serait débarrassé depuis longtemps. Les malles sont boudées, le voiturier est prévenu. Et voici justement que le paysage d'automne, au moment où je vais le quitter, me fidt de splendides coquetteries.

L'axur du del, pâle et pur, oîi flottent les fils de la Vierge, les nuages solennels, la plaine nue et comme élargie, où se profile, tout peut sur l'horizon, un laboureur et son attelage, les grands vols de corbeaux tournoyant et s'abattant sur la terre brune des récents labours, les bois à demi dépouillés, moins mystérieux, mais plus sonores, sentant la feuille morte et le champignon, les éblouissantes féeries du couchant, et surtout la lumière des derniers beaux jours, cette lumière dont rédat n'aveugle pas et qui se fait douce et tendre comme l'adieu d'une femme aimante, voilà ce qui me brouille et me chavire le cœur, voilà ce qui me murmure tout bas à l'oreille la triste parole : c II faut donc quitter tout cela! »

Je le sais bien. Dans une semaine ou deux, — plus tôt, demain peut-être, — la campagne deviendra inhabitable pour un Parisien fieffé comme moi, qui n'ai plus ni santé ni jeunesse et qui sens

LE FER A CHEVAL 2f)

un fHsson sur mes épaules» à la tombée de la nuit, même quand je me tiens debout devant la haute cheminée et présente mes mains à la flambée joyeuse et pétillante. N'importe! Plus je vais, plus la nature me charme et me retient. Il m'est presque douloureux de songer que, demain, je circulerai, coudoyé par les passants, dans la rue de Paris, dans cette profonde tranchée formée par les maisons à cinq étages, du fond de laquelle je ne verrai plus qu'une étroite bande de del.

Aujourd'hui, du moins, devant cette matinée d'octobre qui m'adressait, à la veille de mon départ, son plus enivrant sourire, j'ai voulu faire une orgie d'espace et de grand air. J'ai sifllé mon chien, pris mon feutre et mon bâton, et j'ai flâné pendant toute l'après-midi.

La bonne promenade! En ai-je avalé des kilomètres ! Je rentre au logis, aussi las que le trimardeur à besace que j'ai rencontré tout d'abord, à qui j'ai donné quelques sous, et qui m'en a remercié d'ailleurs par un regard d'assassin et d'incendiaire; mais c'est une saine fatigue que la mienne. Je dormirai bien, cette nuit, et, si je rêve, il y aura, dans mes songes, du ciel clair et des arbres d'or. J'ai fait le grand tour par Cercey, où, sur la longue terrasse du château, les tilleuls taillés, déjà touchés par l'automne, ont le ton fauve d'une vieille tapisserie de Flandre; par les bois

3f4 ^O^ FRANC FARIER

de la Grange, où les fougères flécries semblent <ie cuivre rouge. Puis j'ai descendu jusqu'à Brunoy, et, conune marcheur, je méricab alors, je fous assure, la canette de bière que j'ai bue, sous une tonnelle de cabaret, tandis que le soleil oblique me caressait entre les feuilles de sang d'une figne vierge.

Mais je n'en avais pas encore assez, et je suis revenu par le plus long, parTombreux et humide chemin, le long de l'Yère. Là, devant les villas déjà closes, me guettait une mélancolie, celle des canots amarrés, sous l'échevèlement des saules, des canott immobiles etpleins de feuillage pourri, qui évoquaient le souvenir de l'été disparu, des pêcheries et des baignades, des rameurs aux bras nus, en tricot rayé, et des femmes en robe fraîche et en chapeau de paille, souriant sous leur ombrelle.

Pour r^[agner le plateau, j'ai gravi rétroit sentier, à travers les vergers. Ici encore, tout me rappelait que la saison était finie, ces vignes vendangées et ce pommier à cidre, le seul ayant encore ses fruits rouges, que gaulait un vieux paysan.

D'ailleurs, le soleil venait de disparaître, làbas, derrière la forêt de Sénart, de l'autre côté de la vallée; et les roses de l'adieu, dont il avait jonché le ciel, se fanaient, se décoloraient, n'étaient plus déjà que des nuées grisâtres. Quand

LE FER A CHEVAL Sff

je fus en haut de la côte, la sévère majesté du soir planait sur la plaine. Point de brume. Mais à peine pouvait-on distinguer, tout près, dans les champs, les chaumes roux et la verte chevelure des betteraves, pas encore récoltées. Dans le lointain, ia silhouette des groupes de maisons, des bouquets de bois, des meules, devenait confuse; et, seuk points lumineux parmi la funèbre étendue, éclataient, çà et là, quelques foyers d'herbes qu'on brûlait et dont la blanche fumée montait, à peine inclinée, dans le del calme et sombre.

Comme je regagnais mon village, guidé, ainsi que le Petit Poucet, par une fenêtie illuminée, je heurtai du pied et fis rouler sur le macadam de la route un objet qui rendit un son métallique. Je me baissai pour voir. C'était un vieux fer à cheval.

Tout de suite, j'eus souvenance de la superstition populaire : c Cela porte bonheur », et d'instinct, je ramassai le fer et le mis dans la poche de ma veste.

Puis je me mis à philosopher, tout en continuant mon chemin dans les ténèbres qui s'épaississaient.

Cela porte bonheur 1 L'occasion est bonne pour former un souhait. Lequel? Hélas I je suis à peu près pareil au vieillard dont parlent les Concourt dans Idées et Sensations et qui, à la quesdon du

2f6 MON PRANC FARIBR

garçon de lestaoranc : c Que désire monsieur? > ne trouve que cette réponse : c Je désirerais bien afoir un désir. >

Un souhait, un désir! Encore une fois, lequel? Je suis loin de l'âge des passions. J'ai épuisé bien des sensations, renoncé à bien des vanités. Mes ambidons sont nulles. Soyons franc, je suis dé^ goûté de beaucoup de choses, et ce qu'on appelle le plaisir me semble, en général, fort ennuyeux. C^ndant,cette trouvaille m'annonce une bonne chance. Souffrirai-je un peu moins dans mon corps? C'est impossible. Les lois de la natuie sont formelles. Plus j'irai, moins j'aurai de résistance contre la douleur. Alors, quoi?

C'est par un matin du mois de mai, quand j'avais vingt ans et quand je me sentais dans Timagination et dans le cœur plus de roses et de rayons de soleil que le printemps lui-même, c'est alors que j'aurais dû ramasser ce fer à cheval dans la poussière de la route. Mais, maintenant que j'ai passé la cinquantaine et par cette soirée d'automne qui porte à la mélancoUe, que peut signifier pour moi cet heureux présage?

Et je tombai alors dans une détresse profonde, à cette pensée que j'étais si usé par la vie que, devant un bonheur indéterminé qui m'était promis, je n'étais capable d'en imaginer aucun.

Cependant, à cette heure tardive, sous ma lampe de travail, la vue de ce vieux fer à cheval,

LE FER A CHEVAL 3f7

^ qui me servira désormais de presse-papier, m'ias- ^ pire des réflexions plus mâles.

L'animal qui Ta perdu appardent sans doute à l'un des maraîchers de ce pays, qui sont aussi , des rosiéristes, et il traîne chaque jour sa charrette de légumes ou de fleurs, selon la saison, aux marchés de Paris. Sa tâche est rude. Quatorze lieues — aller et retour • — toujours au petit trot ! Et, ce soir, il est rentré à Técurie, blessé et boitant. Mais, bah 1 il se répandra tout à Theure une odeur de corne brûlée, dans la forge du maréchal; on garnira de fers neufs les sabots de la vaillante bête, et, demain, on lui remettra son collier de laine bleue, et on l'attellera, comme d'habitude, dans les brancards.

Prends exemple sur lui, vieil homme de lettres, et secoue la morbide tristesse que t'inspira la fin de cette promenade d'arrière-saison. Ce cheval campagnard donne toute sa force à sa besogne; mets à la denne toute ta conscience. Tu vieillis, tu souffres, tu n'attends plus rien de bon pour toimême. Ne te plains pas, et pense aux autres.

Apporte-leur régulièrement ta récolte intellectuelle, des fruits et des fleurs, des vérités et des rêves. Tâche de les rendre meilleurs et de les charmer; d'être, pour eux, utile et consolant.

Voilà, ô poète, le dernier bonheur que tu peux souhaiter.

C'est un hasard favorable qui a placé sous tes

SfS MON FRANC PARLER

pts oecte homUe épave du travail, ce fer à cheval coac usé par les dors diemins. Garde4e sous tes yeux; il ce sera d'an bon conseiL Et même tu devrais faire graver sur le métal cette devise, qui est celle de tous les hommes de cœur et de raison : c Vivre avec courage ».

17 9eê$èn tS^s-

L'Invalide

^ AR la claire ec tiède après-midi d'automne, le vieil invalide monte sa faction et claudique lentement sur sa jambe de bois, derrière les canons.

C*est un ancien pensionnaire de l'Hôtel, un artilleur du temps qu'on chargeait les pièces par la bouche. Il avait déjà dix ans de services et les galons de maréchal-des4ogis-chef quand on l'am. puta de la patte gauche, à moitié cuisse, le soir de Solférino. Depuis lors, il porte la casquette à cocarde et la capote à boutons de fer-blanc. Mais, en souvenir du grade et de « l'arme spéciale », la double sardine d'argent et les deux canons de drap rouge ornent sa manche; et, sur sa poitrine,

260 MON FRANC FARIIE

la croix d*honneur, à côté des médailles de Crimée et dltalie» atteste qu'il a vu la grande guerre et qu'il fiit un brave. De plus, comme il est de garde aujourd'hui, il a revêtu le baudrier de cuir blanc au bout duquel pend le coupe-choux d'autrefois, le c briquet > ancien modèle.

Très digne et ragaillardi par la caresse du soleil d'octobre, c fauchant » du côté gauche et faisant craquer le gravier sous son pUon, il se promène derrière les aflFûts,le martial bonhomme.

Grand, mais un peu voûté, c'est la ruine d'un beau soldat; et ses épaules carrées, ses mains couvertes de poils sont d'un gaillard qui, jadis, au commandement: c En acdon! » devait joliment peloter et manier sa pièce de douze et solidement pousser à la roue. Son visage, froidi par rage, a la gravité mélancolique que Raflfet donnait à ses grognards. La joue creuse, le menton relevé sous sa moustache blanche, trahissent les mâchoires édentées; mais, dans l'ombre des sourcils en broussaille et restés très noirs, brillent, éneigiques et calmes, les yeux bleu-d'acier, les yeux intrépides du Gaulois. Comme il fait chaud et comme la marche est un peu fadgante pour l'homme à la jambe de bois, parfois il ôte, d'une main, sa casquette ; de l'autre, il tire de sa poche un mouchoir à carreaux, et il essuie son crâne chauve, où se creuse un trou à fourrer la moirié du pouce» une cicatrice qui date du siège de Sébastopol.

l'invalide 261

Il va, jetant de côté un regard d'amateur sur les canons-trophées, sur les vieux instruments de bataille qui sont aussi des objets d'art. L'airain de celui-ci se tord en gracieuses spirales ; sur celuilà, des aigles à couronne hérissent leurs ailes héraldiques. Sur tous, sont gravées de hautaines devises et des armoiries royales. Voici les énormes couleuvrines qui guettaient jadis l'horizon de la mer du haut des remparts d'Alger, les longues pièces que les pirates barbaresques bourraient, à grands coups d'écouvillon, avec les têtes coupées des prisonniers de guerre; et, plus loin, accroupis comme des chiens, les morriers trapus ouvrent la gueule et semblent aboyer vers le ciel. Ce sont tous des monstres aboUs, inutiles, — hélas! comme les anciennes victoires qu'ik rappellent, — à peine bons désormais pour tonitruer aux jours de fèces officielles.

Cependant l'invalide les voit toujours avec plaisir, les canons triomphaux; et c'est un orgueil pour lui de monter la garde auprès d'eux. Le bonhomme n'est pas très ferré sur l'histoire de la vieille France; il sait seulement qu'elle fut glorieuse et qu'on n'avait pas froid aux yeux, sous le lampion à cocarde blanche. Cet antique butin de guerre en est la preuve. Ah I pauvre nadon, aujourd'hui vaincue et diminuée! Elle en a pourtant rempU ses arsenaux, de bronze pris k l'ennemi. Elle n'en montre ici que de rares et

362 MON rilANC PARLER

curieux ëchantillons. Mais elle a vraiment regorgé de ce glorieux métal, ec il fut un temps •— pas si lointain — où elle le prodiguait pour dresser les statues de héros et les colonnes de victoire.

Alors, comparant le présent au passé» la songerie du vétéran devient sombre.

c Vieux soldat, vieille bête, c'est convenu, — ronchonne-t-il sous sa moustache sévère, — cependant, j'ai beau m'exciter et me battre les flancs, à propos de cette conquête de Madagascar, je ne me sens pas couvert de gloire. Cette campagne oîi Ton n'a d'ennemis sérieux que la fièvre et la colique, ces bandes de nègres qui fichent le camp au premier coup de pied quelque part, cette capitale de soixante-dix nulle habitants qui se rend sans siège ni assaut, ces grandes batailles où deux tirailleurs sakalaves sont blessés et que suit une dégelée de décorations, non, j'ai beau être chauvin, ça ne me met pas dans tous mes états.

c Je n'entends goutte à la politique. Encore aujourd'hui, je ne sais pas au juste pourquoi j'ai eu la tête trouée, dans la tranchée, devant la tour Malakoflf, ni pourquoi j'ai laissé une de mes jambes en Italie. Les Russes, que nous combattions, sont à présent nos meilleurs amis, et les Italiens, pour les beaux yeux de qui nous faisions la guerre, nous ont pris en grippe. Je renonce à compren-

l'invalide 263

dre. Ces choses-là, c'est raffaire des pékins qui pérorent autour des tables vertes. On me dit aujourd'hui que notre honneur et notre intérêt nous commandaient de taper sur les ongles de cette reine couleur pain d'épices et de conquérir son sacré pays de choléra. A la bonne heure I Le drapeau est engagé. Par le flanc droit. Marche, oc Là-bas» chez ces sauvages qui fuient toujours et avec qui on n'a pas seulement pu se donner un bon coup de torchon, le devoir, pour les jeunes camarades, consistait à trimer, à marcher, à suer sous le poids du sac, à tracer des routes, à piocher dans la terre pourrie et, finalement, à prendre du mal. Leur devoir, tout leur devoir, ils l'ont fait sans renâcler; et penser que nos pents conscrits sont aussi crânes que leurs anciens, certes, cela réjouit mon cœur de vieux pied-de-banc.

« Mais jamais de batailles! Voilà une drôle de guerre I

oc II n'y a pas à dire. Ça n'est pas là des victoires comme j'en ai connu, des victoires à Te Veum et à salves de cent coups de canon. Sans compter qu'elles coûtent cher tout de même, ces expédidons-là. Pas sanglantes, mais très meurtrières. Ils ont jeté de fameux soupers aux requins, les hôpitaux flottants, les transpons bondés de malades, là-bas, dans la Mer Rouge. Nous sommes vainqueurs, soit; mais c'est une victoire bien bourgeoise, bien pot-au-feu, sans un brin de

264 MON rilANC PAKLeR

lâurier. Et alors, je me demande si c'était la peine de faire pleurer les mamans.

c Le populo Ta bien senti. Il était content, c'est dair, en apprenant que notre drapeau flottait sur Tananarive. La gloire! Nous n'en avons plus souvent, de ce tabac-là, à mettre dans notre tabatière; et ça fait toujours plaisir d'en renifler une petite prise. Pourtant, les faubourgs n'ont ni pavoisé leurs fenêtres, ni allumé leurs ballons tricolores. Il me semble que c'est les journaux qui ont surtout fait de la musique. A mon avis, ils ont trop hurlé de joie, après avoir trop gdnt, d'ailleurs. Les marchands de politique, les bavards du pont d'à côté, s'enrouent maintenant à chauffer l'enthousiasme. Ils ont même l'air de ne crier si fort que pour nous empêcher d'entendre l'empereur d'Allemagne qui, pendant ce tempslà, vient jusqu'à notre extrême frontière, parade sur le lieu d'une de nos pires défaites, fait le beau et l'insolent et nous lance des paroles de défi!

c Enfin, il paraît qu'il nous fiiut des colonies, que nous n'en avons pas assez, bien que nous en ayons déjà pas mal, et bien que personne ne se soucie d'y aller et que je lise, tous les étés, dans le journal, qu'il n'y a pas assez de monde pour moissonner les champs. Et il parait encore que, pour conquérir tous les déserts de l'Afrique, on va former des régiments exprès, sur l'ancien format, des régiments où il y aura des volontaires

l'invalide 26f

et des vieux briscards, comme de mon temps.

C'est la bouteille à Tencre, et je m'y perds; d'autant plus que, l'autre jour, dans un petit café du Gros-Caillou, où je prenais mon absinthe, j'entendais gueuler un beau parleur qui demandait le licenciement des armées, — plus de drapeaux, plus de patrie, plus rien, — et qui prétendait qu'il n'en fallait pas davantage pour que tous les peuples de la terre se mettent à danser en rond.

c Décidément, tout ça me prouve que je ne suis plus qu'une baderne, et que ce qui me reste de mieux à faire, c'est de préparer mon paquetage pour le paradis des braves. Du reste, j'y suis tout résigné ; car ne voilà-t-il pas qu'on parle de supprimer les Invalides. Ahl tonnerre! S'il fallait dire adieu à mes vieux canons et au tombeau de l'Empereur, mon compte serait vite réglé. Non, je ne me vois pas avec ma croix et mes médailles sur la houppelande grise d'un pauvre de Bicêtrel

c Mais je m'emballe. Supprimer les Invalides! On n'aura pas ce cœur-là ; on nous y laissera mourir en paix. Ce ne sera pas bien long, et nous ne sommes pas si nombreux. Et, si les nègres de Madagascar ont des espèces d'étendards, et si on les suspend, un de ces jours, aux murs de la chapelle, je passerai tout de même un bon quart d'heure. Mais, c'est égal, j'aurai toujours quelque chose de mieux que çà à montrer aux touristes

a66 MON ruANC parler

qu'on nous amène dans de grandes voitures et à qui je fais quelquefois le boniment; et, quand je remarquerai parmi eux une cete carrée de Prussien» à barbe blonde et à lunettes d'or, je lui ferai encore ma vieille blague» et, devant un trophée que je connais bien, je retrouverai, malgré mes soizance-dix ans, ma voix d'autrefois, ma voix de chef de pièce, sur le polygone, pour lui crier : € Voilà les drapeaux pris à lénal »

34 eetohi i8ps*

'«te>M<l^

Sur quelques Réformes

pus assistons, depuis quelque temps, à une levée de boucliers en faveur de l'union libre. Toutes les armes sont bonnes à ses partisans, aussi bien la très intéressanté pièce de Paul Hervieu, qui fait salle comble à la Comédie-Française, que l'abominable procès de Bourges. Cependant, parce que la dame mal mariée, à qui M^^* Brandès prête ses traits séduisants, a introduit dans son ménage un enfant adultérin, et parce que cet horrible père fouettard de marquis de Nayve a tormré et peut-être bien, malgré l'acquittement, assassiné le bâtard de sa femme, je ne pense pas que les lois qui ré-

368 MON FRANC PARLIK-

giisent le mariage et la famille soient sérieusement menacées.

Sommes-nous nerveux, grand Dieu! sommesnous nerveux!

A propos d'une comédie excellente, mais sans aucune prétention à la thèse sociale et au préchiprêcha, et à propos d'une cause célèbre dont tous les personnages font partie de la cable d'hôte des monstres, voilà qu'il faut bouleverser le Code civil. Je n'ai pas voix au chapitre, en ma qualité de céUbataire; mais je m'en rapporterais, volontiers, dans la drconscance, à un plébiscite auquel prendraient part toutes les jeunes filles, depuis celles qui jouent encore à la poupée, jusqu'à celles qui sont montées en graine depuis longtemps. Le résultat ne me paraît pas douteux. Ce qu'elles veulent toutes, c'est un mari et des enfants, et, s'il vous plait, un mari qui ne les plantera pas là pour un oui ou pour un non, des enfants qu'elles élèveront et qui grouperont autour d'elles une famille.

Creusez mon idée, législateurs. Avant de décréter le concubinage universel, consultez les filles à marier.

L'union libre, ce n'est pas pour tout à l'heure, croyez-moi, pas plus que le triomphe des autres principes de ce qu'on appelle aujourd'hui l'individualisme. Je n'en veux pour preuve que la déclaration du ministère radical tout battant neuf

Page 1