‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 45 sur 66 · SUR QUELQUES RÉFORMES · texte numérisé non relu

SUR QUELQUES RÉFORMES

donc nous jouissons depuis quelques jours. Tout ce qui ressemble à une réforme notable^ à un changement sérieux, est» d'abord» ajourné, c Plus tard... On verra... On étudiera... » Quelle farce, que la politique I Et comme ces poltrons de conservateurs ont tort de trembler dans leurs chausses I Rassurez-vous» bonnes gens. Les terribles radicaux, qui vous font si peur, ne changeront pas vingt préfets. Châderonc-ils même quelques voleurs ? Ce serait trop beau. Je n'ose le croire.

A plus forte raison, se garderont-ils de toucher aux insriturions — assez lézardées, j'en conviens — sous lesquelles nous vivons tant bien que mal, en attendant qu'elles s'écroulent sur notre tête, et notamment à la plus solide de toutes, au mariage.

Laissez-moi m'en féliciter, mais à un point de vue tout spécial, exclusivement littéraire.

Si le mariage était aboli, presque toute la littérature d'imagination — et surtout les romans et les pièces de théâtre — perdraient la moirié de leur saveur, n'offriraient plus qu'un intérêt rétrospectif. Plus de jeunes filles contrariées dans leurs sendments, plus de feomies malheureuses et persécutées, plus de fils naturels à tirades, plus de belles adultères changeant de toilettes à chaque aae, plus rien, quoi! Vous croyez que je plaisante? Rappelez-vous qu'après le rétablissement du divorce, un certain nombre de livres et de

drames reçurent ainsi le coop mortel. J'ai applaudi autrefois, entre autres, avec tout le public, au Gymnase, une très forte comédie d'Emile Augier, iMaàame Caverlet, que, depuis la loi Naquet, il serait impossible de reprendre.

Et tenez, je viens précisément de lire Vednge, de René Maizeroy, et je reste encore sous le charme de cette lecture. Dépéchez-vous d'en faire autant; car, si le mariage tombait en désuétude, vous ne comprendriez plus rien à ce touchant rédt.

Dépêchez-vous de le lire. Vous le pouvez tous et toutes. Je n'en pourrais pas dire autant des œuvres complètes de ce mauvais sujet de Maizeroy, et plus d'un volume de lui ne fut pas composé pour les pedtes filles c dont on coupe le pain en tarunes 9, et n'aurdt jamais pu paraître chez les éditeurs bien pensants, avec l'approbation de NN. SS. les Evêques. Mais, cette fois-<:i, le charmant conteur a eu ce délicat et bon caprice de prendre une plume de cygne, d'écrire un livre absolument pur. Ayant à pénétrer dans l'âme d'une vierge, il a vu l'ange gardienqui veillait près d'elle, un doigt sur la bouche, et il a fait une chose exquise, un roman chaste, tout blanc.

La fable en est simple et peut se résumer très vite.

Au moment où son cœur vient dç s'épanouir, à la veille d'être demandée en mariage, Laurette apprend que l'homme qu'elle croit son père.

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qu'elle aime comme un père, est un étranger pour elle, et que, jadis, sa mère a fui la maison conjugale, en emportant sa petite fille, pour suivre cet homme. Laurette n'est pas c individualiste ». Cette délicieuse enfant — peu moderne, je l'avoue — comprend encore ce que signifient les mots de respect filial, de sacrifice, de dévouement. Pour épargner à sa mère l'aveu de sa honte, Laurette renonce courageusement au bonheur. La cruelle révéladon l'ayant rendue malade, elle déclare, dès le premier jour de sa convalescence, qu'elle a fait vœu, si elle guérissait, d'entrer dans les ordres. Celui qui la voulait pour femme est au désespoir, menace de se tuer. Laurette le calme, le console, mais elle est sans faiblesse, elle impose silence jusqu'au bout à son pauvre cœur, et elle enfouit sa jeunesse et sa beauté sous la robe grise et la cornette blanche des Filles de la Charité. Seulement, plus tard, le hasard remet devant ses yeux l'homme qu'elle a aimé ; elle le retrouve, heureux près d'une jeune épouse. Et Laurette en meurt, voilà tout.

Voilà touti Mais c'est délicieux, et il y a cer* taines pages d'une émotion si poignante que — je vous le dis tout bas — j'ai été forcé de m'arrêter, de retirer man binocle et d'en essuyer les verres.

Encore une fois, hâtez-vous de lire Fcénge, de Maizeroy; car les temps sont proches, nous

dic-on, OÙ le sendment de la fiunîlle apparaîtra comme un préjugé godiique et où une enfiuit qui se dévoue pour sauver l'honneur de sa mère semblera aussi extraordinaire qu' Agamemnon sacrifiant sa fille pour obtenir une brise carabinée.

Ce n*est pas pour demain, soit, et nous n'en sommes pas encore au mariage à la quinzaine ou à la nuit et k l'éducation des enfants dans le prytanée collecdviste. Néanmoins, un vent de réformes souffle de toutes parts, il n'y a pas à le nier, et toutes celles qu'il répand dans l'air ne sont pas tout à fait absurdes.

Ne vient-il pas de se glisser, ce vent révoludonnaire, jusque sous les portes — peu facilement hospitalières — du Palais Mazarin? Et ne parle-t-on pas de rendre aux comédiens, dans l'Académie des Beaux-Arts, les quelques places qu'ils y occupèrent autrefois? La proposition surprend tout d'abord; et puis l'on se demande : € Pourquoi pas? 9

Le candidat qu'on met en avant, Mounet- Sully, est, certes, un artiste éminent; il excelle dans le genre noble; sa vie privée est irréprochable. Je m'honore d'être son ami. Je ne trouverais nullement choquant, pour ma part, qu'il s'assit sur le velours usé des banquettes de la fameuse Coupole; et l'habit à palmes vertes siérait fort bien à son noble visage et à sa crinière blanche.

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