SUR QUELQUES RÉFORMES
Pourtant» à un point de vue général, quelques objections se dressent.
Si Ton veut ouvrir l'Insûtut aux comédiens, pourquoi le fermer aux virtuoses, aux chefs d'orchestre, qui peuvent être et sont souvent aussi de très grands artistes? M. Diémer et M. Planté ne donnent-ils pas aux dilettanti, en jouant du piano, des jouissances infinies? Est-il un flûdste comparable à M. Taffanel? Est<e que le titre d'académicien n'eût pas été très bien porté par Pasdeloup, qui a tant fait pour l'éducation musicale du public français?
Quoi qu'on en dise, l'acteur n'est — sauf de très rares exceptions et, en général, dans les genres inférieurs — qu'un interprète, qu'un exécutant, qui joue un drame avec sa personne, comme un violoniste joue un morceau de musique avec son instrument. A coup sûr l'un et l'autre peuvent être admirables. Adressons-leur bruyamment, directement, nos bravos, nos cris d'enthousiasme. Il convient de leur accorder d'autant plus largement cette récompense que leur triomphe est viager.
Mais ne trouvez-vous pas qu'il est juste de réserver un témoignage de la reconnaissance publique plus rare, plus exceptionnel, — l'Institut, si vous voulez, — aux artistes qui font une œuvre durable et qui laisseront après eux autre chose qu'un nom et qu'un souvenir ?
Malgré toute ma bonne volonté, je ne puis m'imaginer le plaisir qu'éprouvaient nos pères en voyant jouer Talma ou en écoutant Paganini. Tout ce que je sais du grand tragédien et du grand violoniste, c'est qu'ils ont eu beaucoup de succès. Il ne reste donc rien d'eux; tandis que cette pure médaille, qu'un sculpteur presque obscur grava patiemment et avec amour, durera bien des siècles et portera le nom de l'artiste à la plus lointaine postérité, et que tel vers de Leconte de Lisle — qui connut peu, celui-là, la gloire bruyante et extérieure — est pour toujours un beau vers.
Voilà — j'en ai peur — dés réflexions bien aristocratiques. J'ose les soumettre pourtant — ohl avec beaucoup de respect et de timidité 1 — à la modesde des comédiens. Que me dites-vous? Que ce n'est pas leur vertu principale? Taisezvous. Je n'aime pas les mauvaises langues.
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Cavaliers de Napoléon
I-JE besoin de vous dire, d'abord, que, l'autre soir, trouvant sur ma table le magnifique in-quarto de Frédéric Masson, intitulé Cavaliers de V^^apolion, je me suis jeté dessus, comme la pauvreté sur le monde, et que, toute affaire cessante, j'ai dévoré le gros volume? Vous connaissez ma passion pour l'épopée impériale, et vous pensez bien que la description d'une sabretache ou d'une bandoulière de giberne, datant de cette époque-là,m'intéresse infiniment plus que la dégringolade de la Bourse ou que les chances de durée du nouveau ministère. Grâce à Frédéric Masson, historien d'une espèce fort rare, car il est, à la fois, enthousiaste et
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$ciiccementTéri(lique,grice aussi aux admirables illustrations d'Edouard Détaille, je viens donc de passer en revue la cavalerie de la Grande Armée, et j'en suis encore ivre de plaisir.
Si je n'écoutais que mon cœur, je tâcherais maintenant^ à mon tour, de faire défiler devant vous les innombrables escadrons, au grand galop de charge, et je vous décrirais, l'un après l'autre, les uniformes, sans vous faire grâce du moindre passepoil. Mais je ne puis prétendre que vous soyez tous aussi cocardiers que votre serviteur; et peut-être vous est-il indifférent d'apprendre, par exemple, que l'Empereur, en 1809, priva les carabiniers du bonnet à poils qu'ils avaient porté jusqu'alors, les pourvut de la cuirasse ornée d'un soleil d'or et du casque de forme grecque à chenille écarlate, réservant ainsi, dans la cavalerie, le légendaire ourson à mentonnière aux seuls grenadiers à cheval de sa garde.
Ne souriez pas trop ironiquement, je vous prie, de mon goût pour de si minces détails. Homère n'en finit plus, quand il parle du bouclier d'Achille. Or, les guerres de l'Empire, c'est l'Iliade moderne. Les cavaliers des corps d'élite que je viens de citer sont — mulripliés à de nombreux exemplaires — nos Ajax, nos Diomèdes, nos Idoménées. Il est nécessaire de faire exactement connaître à la postérité quels étaient les costumes et les armes de tous ces héros.
On ne saurait trop le répéter, — car cette pensée est notre consolation dans les heures tristes, vides et parfois honteuses que nous traversons, — rien n'est comparable, dans l'histoire d'aucun peuple, aux exploits accomplis par les années françaises, d'Arcole à Waterloo. Les prouesses fabuleuses des paladins perdus dans la brume du passé, non seulement deviennent vraisemblables, mais pâlissent devant des faits comme la charge des chevau4égers polonais, en Espagne, le 30 décembre 1 808, c'est-à-dire hier. Et les fastes de la Chevalerie n'offrent pas un exemple de bravoure plus folle et plus extraordinaire que l'action de cet escadron de cent cinquante sabres à peine s'élançant sous le feu de treize mille hommes et de seize pièces d'artillerie, traversant de bout en bout les troupes espagnoles, y jetant le désordre, perdant plus des deux tiers de son effectif et décidant de la victoire.
Quand je lis le récit de la charge de Somo- Sierra, il ne me semble pas du tout puéril, je l'avoue, de noter que ces intrépides jeunes gens étaient coiffés de l'étrange schapska cramoisi, timbré d'un soleil de cuivre où flamboyait une N couronnée, et qu'ils ne portaient pas encore, à cette époque, la lance dont ils devaient faire, par la suite, un si redoutable usage.
Les uniformes et les outils de guerre de la Grande Armée sont revêtus, à mes yeux, — et
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aux yeux de quiconque a le sendmeac de la gloire nationale, -^ d'un prestige inouï, d'un caractère sacré. Le fusil à piene du dernier des voltigeurs n'est pas moins vénérable pour moi que Tépée à deux mains d'un chevalier de la Table Ronde; la cravache de Murac est aussi auguste que DurandaL
Aussi ai-je lu avec délices le beau livre de Frédéric Masson et sooievé, d'une main finémissante et avec un battement de cœur, les papiers de soie qui protègent les merveilleuses compositions de Détaille. Toutes sont surprenantes de mouvement et de vie; quelques-unes sont de petits chefsd'œuvre. Sans parler de la planche coloriée qui fait face au titreet qui représenterEmpereur, l'œil à sa lunette d'approche assujettie sur l'épaule d'un sous-officier des guides, tandis que le Roi de Naples, dans les fourrures et sous les panaches, attend impademment un ordre, et qu'un groupe de généraux, au second pkn, se penche sur les gros bouquins guerriers, sur les fameux a états de situation » reliés en maroquin ven; sans parler de ce délicieux tableautin, je ne dirai jamais assez avec quelle science sans pédantisme, avec quel art libre et sûr, l'artiste a su, partout ici, surprendre et fixer le cavalier et le cheval, l'homme et la bête, dans toutes leurs attitudes gracieuses et martiales.
Admirez ce peloton du 4^ dragons qui s'avance,
avec calme, de face et au pas, et salue au passage le poteau de la frontière que la victoire de demain déplacera; — et cette charge par échelons du 12^ hussards, si fougueuse, si pittoresque; — et le geste triomphal du lieutenant Soufflot, du 20^ chasseurs, — celui que j'ai connu centenaire, — - brandissant l'étendard qu'il vient d'arracher aux Portugais, au combat de Mondégo.
Mais deux de ces quadri militaires, où l'artiste s'est surpassé, m'ont particulièrement ému ;
Nous voici d'abord à Eylau. Les grenadiers à cheval de la garde impériale, commandés par Lepic, leur colonel-major, attendent l'ordre de cha^er, et il a neigé sur les bonnets à poils. Ils sont là, immobiles, sur leurs énormes moatures, depuis de longues heures, depuis le début de Facdon. Mais le canon russe s'est rapproché. A présent, il crache la mort dans leurs rangs. Un cheval se cabre; un autre tombe, sanglant, écrasant son cavalier, secouant ses jambes frémissantes et ses durs sabots. Alors, une nouvelle décharge, qui produit de pires ravages, répand un peu de trouble, pour la première fois, parmi ces impassibles; et quelques-uns des hauts bonnets chargés de frimas se baissent sur l'encolure. Mais Lepic est là, Lepic, le type du c vieux de la vieille ]», le grognard par excellence. Il ne veut pas qu'on puisse dire que ce régiment d'élite, qui, sur mille hommes, compte trois cents légion-
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naires, a faibli pendant une seule minute. Furieux, il se retourne sur son cheval d'armes — le geste est admirable d'énergie et de naturel, dans le dessin de Détaille, — il lance à ses cavaliers un regard terrible et, devançant Cambronne comme orateur de champ de bataille, il leur crie ce commandement, abject et superbe : c Haut les têtes 1 La mitraille n'est pas de la m....! »
L'autre planche, la plus belle du recueil peutêtre, nous montre un cuirassier de 1812 menant une paire de chevaux boire au Niémen. Ce n'est proprement qu'un paysage nocturne, mais d'une tristesse pénétrante, affreuse. Le fleuve — que l'Empereur et son armée franchiront demain pour aller à leur perte — brille sous les pâles rayons d'une lune large et ronde, qui roule dans les nuées. Sur la rive lointaine, s'étendent dans l'ombre les steppes infinis, lugubres, où vont disparaître tant d'hommes et tant de gloire, et, làbas, planent les bandes de corbeaux, qui déjà s'assemblent et se préparent pour de monstrueux fesrins.
Devant cette tragique estampe, — où se pressentent les grands désastres, — on a le cœur serré, on s'abandonne, malgré soi, aux plaintes rétrospectives, aux regrets vains. Pourquoi Napoléon n'a-t-il pas hiverné en Pologne, attendu le printemps?... Ah! campagne cent fois maudite! Pauvre France!...
Alors, l'éternelle et poignante question se pose. Ne nous a-t-il donc fait que du mal, n'a-t-il été qu'un fléau, le conquérant, le despote, fou de gloire et de domination? Et faut-il donc maudire son œuvre et son génie? Cependant il a versé la plus capiteuse des ivresses à ceux qui suivirent ses aigles, et tous mouraient en l'acclamant. S'il n'avait pas existé, la France ne serait pas la grande nation; et la République, qui hait sa mémoire et qui en a le droit, si elle nous mène vraiment vers une ère de paix et de liberté, la République ellemême, quand elle donne un drapeau à ses soldats, est pourtant forcée d'y faire broder en lettres d'or les noms des victoires impériales.
En admirant tout à l'heure, dans les dessins de Détaille, ces cavaliers qui firent la guerre au moment des triomphes prodigieux, ces cuirassiers, ces dragons, ces lanciers, ces chasseurs, ces hussards de 1806, si bien campés en selle, si fiers de leurs splendides uniformes, je ne pouvais m'empêcher de songer qu'ils avaient eu des sensations puissantes et délicieuses, qu'en eux s'épanouissait pleinement ce qu'il y a de plus noble dans l'homme, le courage, et qu'ils connurent absolument la joie et l'orgueil de vivre.
Regardez aujourd'hui les jeunes gens qui passent. Sur presque tous les visages, quelle tristesse amère et maladive I
Certes, tous ne sont pas ainsi. J'en trouve la
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preuve dans un channant et vaillant livre, que je signale en passant à tous les amis de l'armée, le Journal d'un officier de cavalerie, par Pierre de Milly-Tréfontaine. On sort de cette lecture rassure. Ces pages-ci brûlent de la même flamme qui incendiait le cœur des Montbrun et des Lassalle.
Soudain des voix violentes m'interromp^ic:
< A la ferraille, les sabres rouillési Chez le fripier, les vieux colbacksi L'esprit militaire se meurt. Tant mieux! Nous marchons à pas de géants vers la conconle entre les peuples, vers l'universelle fraternité. 9
A la bonne heure I Mais si, demain, le pouvoir était entre les mains des utopistes qui poursuivent le plus ardemment ce beau rêve, ils ne pourraient — dans Tétat actuel de l'Europe — licencier seulement quatre hommes et un caporal. Donc, en attendant mieux, je crois qu'il n'est pas inutile de parler encore à nos conscrits des soldats de Napoléon.
14 novembre iB^s-
Jeux Parlementaires
iiGURiz-vous que, pour Tartide que voici, j'étais, il y a quelques jours, d'humeur idyllique et champêtre. Le charme m'avait pénétré du livre de Jules Breton, Un Teinrre Taysan. Souvenirs d'une douce enfance au village, impressions enthousiastes et naïves d'un grand peintre devant la nature, tant de pages — vers fleuris, prose parfumée — où s'épanouit l'âme d'un aniste qui, malgré l'âge, a conservé des trésors de jeunesse et de candeur, tout cela me prédisposait à l'églogue. Ma parole d'honneur! Samedi soir, après avoir lu ce volume exquis et soufflé ma bougie, j'ai cru m'endormir à l'ombre d'un hêtre et, toute la nuit, j'ai fait des songes pastoraux.
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Mais le lendemain matin, quel léveill II s'agissait bien de rêves bucoliques, de poésie viigîr liennel Je déchirai la bande d'un journal* et comme dans les nielles du vieux Marseille, où une ménagère vous vide parfois son pot de chambre sur la tête, je fus brusquement inondé par cette nouvelle méphitique : c Arton est arrêté. »
La politique a ce privilège de nous causer des surprises nauséabondes. On rentre chez soi, par une nuit de printemps, en respirant une branche de lilas ; et voici que la cour et les escaliers de la maison sont envahis par une équipe de vidangeurs.
Arton est arrêté! En d'autres termes, les scandales du Panama vont recommencer de plus belle. Décidément, ce Panama, c'est le cancer de la République parlementaire. Vainement on le fait soigner par d'anodines commissions d'enquêtes; vainement on le masque sous l'emplâtre des o^ donnances de non-lieu et le sparadrap des acquittements. A chaque instant, la main brutale de la destinée arrache le pansement et remet la plaie à vif.
Quand je dis la destinée, c'est une façon de parler. Je ne suis pas un nigaud. Je sais fort bien qu'on a aidé le hasard dans cette affaire et que, depuis trois ans,rhomme aux chèques était suivi, dans ses déplacements et vill^iatures, par l'œil bienveillant de la police.
Je n'ai pas oublié les étonnantes révélations
JEUX PARLEMENTAIRES jS^
de l'agent, qai alla voir Arton à Venise, lui conseilla paternellement de ne pas s'afficher et l'engagea, je suppose, à mettre une Êiusse barbe ou des lunettes à verres fumés, quand ilirait prendre un sorbet au café Horian.
Je suis certain — et vous aussi, n'est-ce pas? — que, sans l'arrivée au pouvoir du ministère radical et sans l'imprudence des anciens panaxnistes, qui annonçaient la chute dudit ministère à brève échéance,le pauvre peut Juif, tombé dans la débine après avoir brassé tant de millions, con* dnuerait paisiblement à vendre du thé avec prime photographique — dors-cu content, Balzac? — dans un coin perdu de Londres.
Il n'y a qu'un cri sur la capture opponune de ce drôle gonflé de secrets. C'est un coup de maître.
Évidemment, j'eusse été plus fier d'être Français si j'avais été de ce monde en décembre 1 8of , en apprenant que l'Empereur venait de tailler en pièces l'armée austro-russe, près d'un certain village de Moravie, appelé Austerlitz. Mais il faut être de son temps. La glorieuse épopée est loin; nous sonmies dans le bas c mélo ». Après Homère, d'Ennery. Applaudissons ce qu'on nous offre, un coup de théâtre ingénieux et saisissant. Depuis longtemps, l'Ambigu politique, le Boulevard du Crime parlementaire, ne nous avaient pas présenté une situation aussi corsée; et l'ombre de Machiavel, qui occupe la place de Sarcey dans
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ce genre de spectacles, adonné le signal des applaudissements.
Admires, je vous en prie, la fime charpente du drame. L'arrestation d' Arton, ce n'est, je le crois, que la péripétie. On nous réserve, pour le dénouement, un personnage capital, un deus ex machind : Omiélius Hers. Ahl M. Bourgeois est un dramaturge de premier numéro et manie supérieurement les ficelles. Parions — si la majorité fidt mine de broncher— que les urines du diabétique de Boumemoutfa vont devenir limpides comme Teau des sources et que ce prodigieux Argan — qui enterre ses médecins — sera brutalement dépouillé de sa robe de chambre et de son bonnet de coton.
Mais un naïf est là, que mes plaisanteries imparientent.
c Soyons sérieux, s'il vous plaît, me dic-iL L'arrestadon de cet Arcon me parait grosse de conséquences. L'autre jour, dans son discours à l'inauguration du monument d'Emile Augier, un des nouveaux ministres a cité Montesquieu et rap* pelé que la République était fondée sur la vertu. Grave parole, en un pareil moment. Moi, je veux croire que le ministère est de bonne foi, qu'il pré^ tend gouverner en plein jour, faire justice, châtier tous les prévaricateurs qui ont trafiqué de leurs votes, vendu leur conscience, et qu'Û comprend que ce serait un honneur pour la France, si, au